de Annelise Roux

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La République Du Cinéma

« Marguerite » chante Frot

Par Sophie Avon

L’histoire, véridique, a inspiré Orson Welles. Une diva chantant faux et  qui ne s’entend pas, quelle matière  !  Xavier Giannoli a toujours aimé ce genre de personnage, des personnalités à la marge, doublures ou escrocs qui échappent au sens commun et vont jusqu’au bout de leur désir. C’était le cas de Philippe Miller dans « A l’origine », cet arnaqueur magnifique qu’interprétait François Cluzet, ou encore d’Alain, dans « Quand j’étais chanteur » à qui Gérard Depardieu donnait son humanité. Cette fois, il s’agit d’une femme. Elle n’est pas malade comme dans « Les corps impatients », elle est juste riche, baronne, amoureuse de son mari et passionnément éprise de musique. Elle chante affreusement faux, donc, d’autant plus qu’elle se risque dans les hauteurs du répertoire : Mozart,  Puccini, Verdi, Bizet…    Elle organise de grandes soirées en son château au bénéfice d’un cercle de bienfaisance, où elle se produit en guest star. D’autres la précèdent, qu’elle invite elle-même et félicite pour leur talent. Hazel (Christa Théret)  fait partie des jeunes cantatrices que Marguerite Dumont a invitées. Elle arrive au château, découvre la bonne société de ces années 20, se lie d’amitié avec des jeunes gens qui secouent les conventions, chante et puis écoute Marguerite dont la prestation est une catastrophe. Hazel a envie de rire, elle rit. Les invités, eux, ont l’habitude. Lucien, le jeune journaliste qui a réussi à s’introduire au salon n’en revient pas. Kyril, son copain poète se fait passer pour Russe et n’en revient pas non plus. Mais comme l’époque est à l’audace et au surréalisme, il trouve la performance sublime. « Faux mais sauvagement faux… »

Entre le cynisme de ceux qui la flattent, la bienveillance de ceux qui la protègent et l’infinie lâcheté de ceux qui n’osent pas lui dire la vérité – parfois, ce sont les mêmes – , Marguerite s’épanouit, portée par la vitalité de Catherine Frot. La comédienne joue au premier degré un personnage qui est à la fois complexe, dupe, désespéré, candide. « Pour moi, ce n’est même plus une femme, c’est un monstre », dit Georges Dumont, le mari (André Marcon). Il est  celui autour de qui le récit s’articule, compagnon placide, distant, vidé de son affection et qu’il s’agit de reconquérir. Et si Marguerite n’avait de cesse, à travers son excentrique inclinaison pour le chant, de se faire aimer de cet homme qui la trompe et la délaisse ? N’est-ce pas la maîtresse de Georges qui le pressent le mieux ?

Bien sûr, ce n’est pas aussi simple que cela. Marguerite se croit réellement talentueuse et son goût pour la musique n’est pas feint. Elle croit en sa vocation et à travers elle, c’est ce mouvement qui donne au film son ampleur, Xavier Giannoli interroge la vérité d’un art, l’énigme qu’il représente. « Qui a le cœur assez pur pour la juger ? » dira Pezzini (Michel Fau).  Qui a le cœur assez pur et l’âme assez vaste pour savoir de quoi l’art se nourrit, ce qu’il rejette et ce qu’il digère ?  Marguerite chante faux, c’est entendu, mais son désir est absolu, puissant. Que faire d’un tel don de soi?

Un autre personnage hante le récit, le serviteur, Madelbos (Denis Mpunga), se mouvant comme une ombre – attentionné, fidèle, grave, inquiétant. Il distribue des boules qui est-ce aux domestiques quand sa maîtresse répète, mais ne supporte pas l’idée qu’on puisse lui faire du mal. Il la photographie à l’envi, se ploie à ses désirs étranges d’un vedettariat qu’elle est seule à entretenir. Dans sa chambre noire, logé sous es appartements dont il guette les bruits, il développe les photos de Marguerite, révélant l’image de cette femme extravagante qu’il regarde comme une déesse et dont pourtant, on se demande s’il ne tire pas les ficelles de son destin.

Xavier Giannoli réussit à faire un tableau de l’époque dans sa formidable énergie,  brossant à l’intérieur de ce décor baroque le portrait d’une femme mue par l’amour. Lequel est aveugle et peut être sourd. Mais il déplace les montagnes.  Le faux talent de Marguerite, cette parodie de vocation qui a les racines d’une authentique passion, fait rire puis fait pleurer. La beauté est partout, jusque dans ce qui déraille, défaille, et va son chemin, guidé par la seule foi.

« Marguerite » de Xavier Giannoli. Sortie le 16 septembre.

Cette entrée a été publiée dans Films.

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commentaires

2 Réponses pour « Marguerite » chante Frot

Polémikoeur. dit: 16 septembre 2015 à 16 h 38 min

« des boules qui est-ce » ? Jolies !
Nul doute que bien des talents – véridiques ! -
s’expriment dans ce film mais son sujet
n’en reste pas moins quelque chose
de faux qui est assez dérangeant.
(Il… faut ( ! ) déjà pouvoir
supporter la blessure au tympan
qu’est l’écoute de la crécelle).
Toute la fausseté des rapports !
Hypocrisies et opportunismes
à tous les étages autour
d’une manne qui entretient une cour.
Un grand bal des tartuffes !
Combien de « Marguerite » des deux sexes
hantent encore nos écrans, les coulisses
et le devant des lieux de pouvoir ?
Boulquiescement.

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