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La République Du Cinéma

« Mediterranea »: traverser pour l’ailleurs et pour le pire

Par Sophie Avon

Ils sont au centre de l’actualité et au cœur du cinéma. Après « Dheepan » la semaine dernière, « Mediterranea » raconte une nouvelle histoire de migrants. Jacques Audiard le fait à sa façon,  interrogeant la forme pour aller vers la fiction. Jonas Carpignano se détourne du romanesque, colle au parcours de ses migrants, ne lâche pas ce qui se joue entre eux et le pays où ils échouent, l’Italie. Ses héros ont beau être traités comme des personnages, ils traversent une réalité qui n’a plus rien d’une fable. Pour autant, le film n’est pas non plus un documentaire. Il apparaît plutôt comme un grand récit contemporain, réaliste et sépulcral à la fois, d’une redoutable précision scénaristique  et d’une puissance formelle bien au-delà de la reconstitution.

Le jeune réalisateur italo-américain filme le périple, l’arrivée et la tentative de survie. Une aventure collective portée par deux amis, Ayiva et Abas, venus du Burkina Faso. Dans la nuit africaine, sur des camions surchargés, hommes et femmes arrivent aux portes du désert algérien ; ils sont des dizaines à dormir côte à côte, à vouloir une meilleure vie, à affronter la tragédie du déplacement clandestin, hors de prix et parfois mortel. « J’espère que plus on avance, plus ça ira mieux », dit Ayiva au téléphone à ses parents restés au pays. L’espérance est encore là, il est jeune, son copain Abas aussi, ils rigolent, en attendant de passer en Libye pour gagner l’Italie. Ils y croient.

Le film raconte l’exil volontaire, la détermination à faire partie d’un monde où si les frontières sont abolies de façon virtuelle, elles n’en sont pas moins érigées en remparts. « Mediterranea » au pluriel, ou l’apprentissage de l’espace et celui d’un ailleurs dans ce qu’il a de plus concret, la place qu’on y occupe et pour laquelle on est prêt à perdre le peu qu’on a. Ayiva et Abas ont rêvé à ce périple mais le rêve s’effondre à mesure qu’il se réalise dans un décor impitoyable : les collines de pierre qu’il faut grimper de jour comme de nuit, torches à la main. Les attaques toujours possibles, les morts qu’on laisse derrière soi, les jours qui passent dans l’épuisement d’un parcours qui n’en finit pas, et au bout de la terre, cette Méditerranée à traverser : de l’eau jusqu’à la taille, une boussole, et un malheureux zodiac abandonné par celui qui devait le conduire à bon port. L’orage menace, la nuit tombe. Le récit, lentement, se transforme. C’est une tragédie que le réalisateur saisit dans le fracas et les ténèbres, exactement comme dans un film catastrophe, avec un travail sur le son aussi minutieux qu’impressionnant. Du naufrage au sauvetage par un navire militaire, la suite est une succession d’ellipses et de trous noirs où ce que vivent les migrants est perceptible à travers leur propre hébétude. De la mer à la terre, il n’y a même plus de différence. Ayiva et Abas n’ont plus du tout envie de rire.

Ils découvrent Rosarno, en Italie du sud. Le camp où ils dorment apparaît au matin dans toute sa misère. Surpeuplé. Avec des rats, des assemblages de plastique en guise de tentes et des cartons en guise de lits. Sans parler du froid qui est le premier ennemi. Ayiva est un battant. Rien ne le décourage, rien ne le fait flancher. Il vole des vêtements chauds, fait affaire avec un petit Italien qui pourrait être son fils, se fait engager à moitié salaire dans une orangeraie où le patron, Rocco, l’a à la bonne. Mais l’histoire est une peau de vache et Jonas Carpignano en examine le détail depuis trop longtemps pour ne pas tenir, jusqu’au bout, le pari du réel. C’est un bloc de violence contre lequel l’époque se fracasse.

« Mediterranea » de Jonas Carpignano. Sortie le 2 septembre.

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19 Réponses pour « Mediterranea »: traverser pour l’ailleurs et pour le pire

Phil dit: 2 septembre 2015 à 8 h 53 min

« C’est un bloc de violence contre lequel l’époque se fracasse »

Le cinéma aussi, qui devrait préférer le reportage à la fiction.
Le temps paisible des « femmes à lunettes et fusil en voiture » est fini. Années 70, fumettes, zabrisky point…même une série B de l’époque donne un bon film (pas vu celui de Sfar).

Polémikoeur. dit: 2 septembre 2015 à 9 h 30 min

Il a peut-être aussi un côté pratique
et une utilité pour certains groupes
à exploiter le filon de l’intrus
dans la basse-cour et à « l’exposer
au centre de l’actualité » autant
que nécessaire.
Cynématiquement.

JC..... dit: 2 septembre 2015 à 20 h 16 min

Essayer de changer l’odeur d’un film à goût de chiottes est un exercice difficile !

En ces moments particuliers, l’opportunisme est un exercice détestable…

Cela n’arrête pas les imbéciles et les crapules, qui en vivent.

vat mat dit: 3 septembre 2015 à 11 h 00 min

« ce que vivent les migrants est perceptible à travers leur propre hébétude. »

un habitant de Porquerolles demandent à recevoir un maximum de migrants et réfugiés

Jacques Barozzi dit: 3 septembre 2015 à 18 h 22 min

« Ces deux rêveurs auront-ils tiré les leçons de leurs illusions ? »

L’un se fait tabasser à mort et l’autre pleure en voyant que sa petite fille restée au pays rêve de Rihanna et d’Occident : c’est irrémédiablement irréversible et définitivement foutu pour le retour en Afrique !
Phil a raison, sur un tel sujet, le reportage serait mieux indiqué, le film n’évite pas le piège du manichéisme Blancs mauvais, Noirs victimes…

JC..... dit: 4 septembre 2015 à 10 h 49 min

La première action de l’Europe humaniste serait de parachuter en Syrie et en Lybie, beaux pays blessés, des maitre nageurs humanistes ….

L’alphabétisation ne sert à rien lorsque le navire coule. Apprendre à nager.

JC..... dit: 4 septembre 2015 à 19 h 49 min

Dans la mesure où il meurt de FAIM chaque année, CINQ MILLIONS de pouffinets et de pouffinettes dans le monde, un de plus ou de moins…. peu m’importe !

JC..... dit: 5 septembre 2015 à 15 h 59 min

Sophie, vous devriez trouver dans vos contacts un créatif ouvert capable de tourner un film nul : « JC et ses trolls »

Le scénario est déjà écrit !

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