de Annelise Roux

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La République Du Cinéma

« Mémoires de jeunesse »: le testament à l’anglaise de Vera Brittain

Par Sophie Avon

Elle était écrivain et pacifiste. Toute jeune, à peine fiancée, elle avait traversé la boucherie de 14-18 en se portant volontaire comme infirmière alors qu’elle venait d’être reçue au concours d’entrée d’Oxford. Cela avait été son rêve : apprendre à l’égal d’un homme, à une époque où une fille n’avait rien à faire à l’université (les premiers diplômes accordés aux femmes n’apparaissent que dans les années 20). Mais la guerre avait bouleversé son destin à peine exaucé – et celui de toute une génération, fauchant  les hommes sur le front alors qu’ils n’avaient pas 20 ans pour certains, décimant les familles, semant le deuil et la colère.

Vera Brittain n’eut de cesse d’écrire sur ce traumatisme qui mit fin, un jour noir de 1914 aux années d’innocence. Son autobiographie, « Testament of youth », traduite par « Mémoire de jeunesse », donne sa matière au film de James Kent dont le moins qu’on puisse dire est qu’il est bouleversant. Au-delà de la bataille et de ses charniers, il enregistre avec délicatesse la splendeur de la nature, les mouvements des cœurs, la hardiesse des jeunes gens et la façon dont le sort leur ôte l’amour et l’espérance.  Le récit s’ouvre sur l’armistice de 1918. Dans la foule en liesse, une belle jeune femme (l’actrice suédoise Alicia Vikander dans le rôle de Vera) remonte à contre-courant et cherche refuge dans une église. Là, elle se souvient de cet été merveilleux où, quatre ans auparavant, elle se baignait dans un lac du Derbyshire, près de chez elle. Entourée de son frère cadet, Edward et de leur ami Victor, elle était insouciante, joyeuse, malicieuse. Vite amoureuse aussi de Roland, l’autre ami d’Edward, débarqué à l’improviste. Le retour en arrière suit Vera dans son travail de jeune étudiante. Elle est  encore une petite fille qui écrit des poèmes et croit que la vie est dans les livres. Comme elle, Roland veut devenir écrivain. C’est un jeune homme romantique qui  n’ose pas déclarer son amour. La grande Histoire précipite les choses, décante les sentiments et gomme la candeur des mots auxquels ils croyaient.

Sans pathos exagéré, privilégiant des plans contemplatifs et silencieux, le film n’escamote pas l’horreur, la perte, les arrachements successifs, et c’est d’autant plus fort que le malheur frappe en regard de la beauté qui fut, comme cette bruyère ou ces violettes sur le bord du chemin qui rappellent aux amoureux le bonheur qu’ils eurent quand ils ne le savaient pas. Ce qui les engloutit, de toute façon, est au-delà de ce que l’esprit peut concevoir : Roland sous le feu des tranchées, la peur au ventre, Vera soulageant les douleurs, allant jusqu’aux lignes françaises dans un hôpital de campagne qui manque de tout, soignant des soldats allemands à deux pas de là où son frère est censé les tuer… Guerre absurde bien sûr et d’une cruauté sans appel.

« Nous sommes toutes entourées de fantômes et nous devons apprendre à vivre avec » dira à la fin une amie de l’université. Apprendre à vivre, c’est bien l’enjeu d’une vie et celui de la jeunesse. Encore faut-il l’avoir eue.

« Mémoires de jeunesse » de James Kent. Sortie le 23 septembre.

 

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