de Annelise Roux

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La République Du Cinéma

« Mercuriales »: les stigmates de l’époque

Par Sophie Avon

Les Mercuriales : deux tours en plein ciel qui dessinent la géographie d’un film résolument singulier. Deux étendards qui trônent en bordure du périphérique parisien, vigies d’une modernité passée, celle des Trente glorieuses où elles furent édifiées.  Les dieux n’y veillent plus mais ils ont gardé leurs noms sur les panneaux : Appollon, Minerve, Bacchus… C’est ici que Joane et Lisa se rencontrent, hôtesses éphémères d’un lieu où le travail est impalpable. D’ailleurs, elles passent leur temps à bavarder. Lors d’une pause cigarette, elles se retrouvent sur le toit de l’une des tours. Elles ont le même âge, une vingtaine d’années, parlent vite, rigolent, rêvent. Joane se dit danseuse, Lisa est moldave. Elles pourraient être sœurs. L’une imagine la vie comme elle vient, l’autre est une chambre d’échos où le passé résonne.

Ensemble, elles vont tracer un bout de route, et nous à leur suite, dans ce drôle de voyage où rien n’est jamais sûr et dont le réalisateur, Virgil Vernier, fait une parenthèse hors des sentiers battus et hors du temps. Quoique à bien y regarder, cette époque ressemble à la nôtre, elle en a les stigmates et la saisissante partition de James Ferraro en accentue la menace. L’histoire ? Elle est disparate, hétérogène, tâche de rendre compte du monde tel qu’il va – pas toujours bien, pas toujours mal non plus – et tel qu’il se présente : un espace à occuper, entre nature et bitume, ciel et terre, fantasmes et désirs. Comment appréhender ce monde désormais? pourrait être le mantra de ces «Mercuriales» où l’urbanisme est un témoin muet. Pour autant, il suffit de peu que cet environnement ait l’air d’autre chose, semble dire Virgil Vernier qui joue avec les apparences, à l’instar de Joane et Lisa perchées comme des princesses en haut de leur tour. « On dirait un château, un phare, une soucoupe volante » s’amusent-elles en scrutant la ville.

Des poteaux, des bâtiments, des toits, des murs, des graffiti. Une litanie de noms, Bagneux, Epinay, Trappes, Drancy.Tout cela hante le film comme un décor indispensable et fatal. La grande banlieue vue dans une fin d’été mélancolique, à la fois bucolique et condamnée à être détruite. Les contraires sont ici des lignes de force mises en miroir: passé et futur semblent se conjuguer, tout comme la beauté et l’horreur, le Ponant et le Levant, la tristesse et la vitalité. Sans parler de ces deux jeunes filles joignant les deux bouts d’une Europe mal connue – c’est où la Moldavie ? demande Joane à Lisa.

Rares sont les récits éclatés qui fonctionnent au final de façon aussi prégnante. Celui-ci tient sur une trame qui semble héritée d’une mythologie, ce qui ne l’empêche pas de broder en arrière-plan un paysage vivant où circulent des personnages secondaires, tel ce jeune vigile dont la présence mutique ponctue la dramaturgie ou encore ce couple rayonnant qui se marie avant de disparaître dans une limousine interminable.  Il y a là quelque chose d’un inventaire après le déluge, une  volonté de saisir au filet les restes épars d’un monde, qui dispense un climat élégiaque sans proscrire l’humour ni un farouche refus de solennité. Oui, c’est un film fort qui réinvente une façon de regarder l’époque.

« Mercuriales » de Virgil Vernier. Sortie le 26 novembre.

Cette entrée a été publiée dans Films.

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commentaires

4 Réponses pour « Mercuriales »: les stigmates de l’époque

Ravalec dit: 29 novembre 2014 à 18 h 52 min

Je viens de voir « In the Family » que j’ai trouvé un peu long ce qui a gâché une partie de mon plaisir. Sinon c’est un sujet très bien traité. Dignité et humanité cela nous manque souvent. Quant au jeune « Chip » il est formidable de naturel.

D. dit: 29 novembre 2014 à 21 h 09 min

Ravalec, le sujet est Mercuriales. Veuillez suivre, s’il vous plaît. Vous perturbez le bon déroulement des commentaires.

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