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La République Du Cinéma
Mia Hansen Love: « Je voulais faire le portrait d’une génération qui s’amuse »

Mia Hansen Love: « Je voulais faire le portrait d’une génération qui s’amuse »

Par Sophie Avon

Après « Un amour de jeunesse »,  Mia Hansen Love réalise « Eden », le portrait de son frère aîné, Sven, DJ dans les années 90. C’est aussi le tableau sensible et ample d’une génération marquée par les débuts des Daft Punk et l’avènement de ce qu’on a appelé « la Franch touch ». Entretien.

Vous faites le portrait d’une jeunesse qui est au cœur de la fête, qui est aussi celle de votre frère aîné, Sven, D.J dans les années 90, et pourtant, votre note demeure la mélancolie…

La mélancolie m’a rattrapée plus que je ne le voulais parce que je voulais faire le portrait d’une génération qui s’amuse. Mais je crois aussi que le film laisse une impression de mélancolie à cause de l’impact de la deuxième partie qui fait presque oublier la première.  La joie est pourtant bien réelle. Même si elle n’est pas montrée comme on a l’habitude de la voir décrite au cinéma, le plus souvent dans l’outrance et le cliché.

Votre pâte de metteur en scène est définie par cette musique électro des années 90, non ?

Oui je me suis rendu compte que j’aimais cette musique non seulement parce que c’est la musique de mon frère Sven, mais aussi, parce qu’au fur et à mesure que j’écrivais le film et que je mettais des mots sur les raisons que j’avais de l’écrire comme ça, je me rendais compte des liens plus profonds qui existent entre cette musique et ma façon de filmer. Il y a un équilibre dans cette musique qui correspond parfaitement à ma sensibilité.

La fuite du temps, n’est-ce pas le véritable sujet d’ « Eden » comme de la plupart de vos films, d’ailleurs ?

J’ai conscience de faire du passage du temps le moteur de mes films et aussi la manière dont le passé résonne dans le présent. C’est d’ailleurs essentiel pour moi qu’ « Eden » se termine aujourd’hui et c’est ce qui fait que je ne porte pas un regard nostalgique sur le passé. Pour moi, c’est une façon d’aboutir à la construction de personnages qui s’accomplissent dans le temps plus que dans la dramaturgie. Il n’y a pas beaucoup de rebondissement mais du temps qui passe et finalement la logique de mes films, c’est de construire une sorte de mémoire à l’intérieur du récit. Dans « Tout est pardonné », mon premier film, le personnage de Victor qu’interprétait Paul Blain disparaissait comme s’il avait été absent à lui-même et il réapparaissait des années après grâce à sa fille. Dans « Un amour de jeunesse », huit ans s’écoulent, qui ont à voir avec le mouvement intérieur de Camille. Dans « Eden », on retrouve ça aussi parce que le récit court sur 21 ans. La première partie, c’est la construction et ensuite, il y a une accélération des années qui filent, dû au fait que le personnage ne les voit pas passer.

Vous écoutez encore cette musique aujourd’hui ?

Je n’ai écouté cette musique que jusqu’en 2006. Faire le film, pour moi, ça a été revenir à elle. Retrouver une jeunesse dont je m’étais éloignée presque trop tôt. Arracher quelque chose au passé pour le remettre au présent.  Et le fait de la réécouter m’a amenée à m’intéresser à la musique électro d’aujourd’hui. Je ne suis pas une spécialiste mais cela m’a ré-ouverte à des groupes et aiguisé ma curiosité.

On découvre les débuts des Daft Punk et la façon comique dont ils se font sans cesse refouler à l’entrée des boîtes…

C’est une histoire réelle qu’ils se fassent refouler à l’entrée des boîtes. Et ça n’a pas changé d’ailleurs. Avec cette anecdote, je trouvais intéressant qu’elle raconte paradoxalement leur notoriété. Ce que ça dit, ce n’est pas qu’ils ne sont pas branchés, mais qu’ils ont construit un caractère singulier, fort et célèbre  tout en gardant l’anonymat et le mystère qui leur permet de rester insaisissables. La découverte de leur dernier album, il y a un an et demi, a été un vrai choc pour moi. Ils évoluent, ils changent,  ils se réinventent.

Comment définiriez-vous la « French touch » ?

C’est un nom arrivé a posteriori, qui désignait un mouvement informel, un ensemble de musiciens et de graphistes qui se sont appropriés une musique issue de la scène électro, à New York notamment, au « Garage » qui n’est qu’une sous-catégorie. Ils lui ont donné une touche particulière, une sensibilité française, intello , conceptuelle et en même temps, quelque chose de très enfantin et d’innocent.

Paul (Félix de Givry) qui interprète votre frère Sven est doué pour écrire mais il préfère la musique. Et à la fin, on se demande si son choix a été le bon…

Le film ne dit pas qu’il s’est trompé de passion. Au fond, quand arrive la fin du film, son aventure sur scène électro peut apparaître comme un grand détour pour arriver à ce qu’il est vraiment et qui peut être une vocation d’écrivain. Mais rien n’est sûr. Cela ne veut pas dire que sa passion n’était pas véritable. L’écriture est peut-être l’art qui a le plus besoin de l’expérience. Il lui faut une maturité, un recul, une confiance en soi qu’on n’a pas à cet âge-là. Et puis la poésie de notre temps, c’est peut-être la musique. Du moins la musique est-elle peut-être ce que la poésie a de plus vivant. Cela ne veut pas dire que la poésie n’existe pas en soi. D’ailleurs, pour moi, le sujet du film c’est aussi un rapport au monde poétique, présent, vivant, qui ne soit ni économique, ni rentable.

La difficulté de la reconstitution ?

Toute la difficulté venait de ce que ce n’était pas un film d’époque sans être un film d’aujourd’hui. Cela a demandé une attention permanente. Il fallait être précis sur la reconstitution sans que ce soit le seul horizon du film. Je crois en cette dialectique entre la précision, l’inscription dans le réalisme et l’universalité. Ce qui va à l’encontre d’un certain cinéma qui va vers le stéréotype. On a pris beaucoup de temps, ce qui a été bénéfique car on a pu recréer des lumières qui soient des lumières de club, sans utiliser les éclairages du cinéma. Et ça a été possible grâce au numérique alors qu’au début  je n’en voulais pas. On a pris le temps aussi d’une réflexion sur le son pour trouver une forme de texture très réelle et perceptible. Cela peut vite être inaudible, il fallait trouver un bon équilibre entre un son clair, une mélodie et aussi une texture. On travaillait avec du son direct. Pour l’ensemble de la reconstitution, les images d’Agnès Dahan qui a photographié ces soirées-là nous ont beaucoup aidés. Grâce à ses photos, on a pu travailler sur les vêtements, les décors, tout. Une vraie encyclopédie.

Entre les Daft Punk qui vous laissent leur musique pour une somme symbolique et les photos dont vous parlez, on a le sentiment que tous ces gens qui faisaient partie de cette French touch des années 90 vous ont aidée ?

Ils étaient sensibles au fait qu’il n’y avait pas eu de films sur cette époque-là d’un point de vue collectif et moderne, sur cette jeunesse-là. Ils étaient conscients d’une lacune à combler. En plus, ils connaissaient bien mon frère Sven et c’était émouvant qu’ils nous aident. Je n’ai jamais eu autant le sentiment de faire une œuvre collective, du fait du sujet bien sûr, mais aussi parce que tout le monde s’y mettait, même les comédiens. Félix de Givry m’a aidée de manière très concrète et cette impression de faire le film à trois, avec mon frère et lui, m’a beaucoup apportée.

D’autant que c’est un film qui a dû être lourd à réaliser…

C’était tout sauf facile, mais j’ai adoré le faire, j’ai adoré avoir le sentiment de réaliser un film qui dépasse ma problématique tout en restant personnel. Cela m’a vraiment portée et je crois que ça se sent. Il y a eu deux ans de préparation où j’ai travaillé sans arrêt. Le but, ce n’est pas que cela se voit mais que ça paraisse juste. L’ambition du film est d’être à la fois dans un portrait intime et lucide et en même temps dans le portrait d’une génération, pas dans son ensemble, mais à travers  ces quelques personnages.

  »Eden » de Mia Hansen Love. Sortie le 19 novembre.

 

 

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commentaires

17 Réponses pour Mia Hansen Love: « Je voulais faire le portrait d’une génération qui s’amuse »

En passant dit: 20 novembre 2014 à 14 h 17 min

Sophie,

La semaine dernière vous m’avez déçu. Les deux films que vous nous aviez recommandés ne m’ont pas parus à la hauteur. D’autant plus que j’en ai vu deux autres, que j’ai trouvé en tous points remarquables : « Marie Heurtin » et « Juste avant la nuit », avec le craquant Tom Hardy !

Mais cette semaine, votre côte remonte.

Quelle merveille qu’« In the family » !
Je n’ai pas vu passer le temps, contrairement à « Sleep winter », où j’ai dû lutter fermement pour ne pas dormir ou partir !
Rien moins que communautaire, ce couple d’hommes, se découvrant homos presque par hasard, et décidant de fonder une famille !
Et quels rebondissements dans ce film sensible et intelligent, dépourvu de tout vulgaire sentimentalisme et de militantisme politique ou humanitaire !
Du bon cinéma indépendant, américano-taïwannéen.

Et cet « Eden » me parle bien…

Giovanni Sant'Angelo dit: 20 novembre 2014 à 14 h 30 min


…daft punk french touch pipi,!…

…un exploiteur exploité, ou un , exploité exploiteur,!…au choix,!…deux côté de la glace sans teint,!…
…rendre grâce au seigneur devant son miroir,!…

…ne reste pas planté,!…avance,!…encore du bâton de berger,!…c’est de l’hard-propre,!…
…Ah,!Ah,!…les soumises aux emplois du temps,!…secrétaire particulier,!…c’est un début,!…pour les oeuvres charitables,!…
…je me disais aussi,!…elle à de la cuisse,!…
…encore,!…etc,!…
…le chômage, chouette,!…une vache à lait pour l’état,!…tournez le moulin,!…etc,!…

Jacques Barozzi dit: 20 novembre 2014 à 18 h 52 min

Ce commentaire ne peut qu’être l’œuvre d’un usurpateur, car je boude la RdL. J’espère que vous l’avez remarqué.

Jacques Barozzi dit: 20 novembre 2014 à 18 h 54 min

Aucun commentaire signé Jacques Barozzi n’est de moi. Désolé, Sophie, je ne suis pas Jacques Barozzi. C’est comme ça. Inutile de protester.

Jacques Barozzi dit: 20 novembre 2014 à 18 h 55 min

Jacques Barozzi dit: 20 novembre 2014 à 18 h 52 min

Jacques Barozzi dit: 20 novembre 2014 à 18 h 54 min

Usurpations !

Jacques Barozzi dit: 20 novembre 2014 à 18 h 57 min

Jacques Barozzi dit: 20 novembre 2014 à 18 h 55 min
Usurpations !

Je le confirme. C’est moi qui ai rédigé ces deux messages et je suis un usurpateur.

André L. dit: 21 novembre 2014 à 12 h 54 min

Il est à craindre que la « nouvelle modération » de la RdL n’attire ici certains comiques – ou trolls dans le genre Bernadette.

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