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La République Du Cinéma

« Mommy »: Xavier Dolan revient au motif initial

Par Sophie Avon

Mommy, c’est Diane, dite « Die ». Le film s’ouvre avec elle, sur son beau visage pris dans la lumière d’un été canadien. Elle cueille une pomme. Eve éternellement reconduite au jardin des délices qui est aussi un enfer. Mommy a un gamin, Steve, hyperactif, aimant, marrant et intenable. Il a 16 ans, et en tant qu’adolescent TDAH (trouble de déficit de l’attention avec hyperactivité), il vit dans un endroit spécialisé.  Un beau jour, il y met le feu. Il est viré. Die vient le récupérer. Mère atypique, en jeans à pattes d’éph et chaussures plate-forme, la langue bien pendue et une énergie à toute épreuve, elle est le cœur de ce portrait magnifique. Mais elle, c’est elle et lui. Et ce gosse qui l’oblige à se battre, l’oblige aussi à tracer dans la vie sans se retourner. Au fond, il a de qui tenir. Pour dire les choses vite, Die est aussi dingue que son fils. Toujours sur le qui-vive, en alerte maximum, elle est une nature, un volcan, une tempête. Qui a fait face à la mort de son mari et qui s’apprête à récupérer ce fils épuisant dont elle remarque, doux euphémisme, qu’avec lui, on ne s’ennuie jamais. C’est sûr. En attendant, on lui propose de placer Steve et elle refuse. « Quand on a un gosse malade, lui dit la directrice du centre où Steve a mis le feu, la pire chose à faire c’est se croire invincible ». « Les sceptiques seront confondus » répond Mommy. Elle n’est pas que culottée, Die, elle est drôle, débordante, excessive, « bigger than life ». Pour la filmer, Xavier Dolan a choisi d’être lui à son tour bigger than life. Encore qu’il ait toujours filmé des histoires plus grandes que la vie de cette façon à la fois splendide et maniérée, remuante et radieuse, spectaculaire et mélancolique.

Dans « Mommy » qui a eu le prix du jury à Cannes (avec « Adieu au langage » de Jean-Luc Godard), il cadre une fois de plus Anne Dorval qui était au centre de son premier long, « J’ai tué ma mère ». La mère, c’est son sujet, sa matière, son truc, le motif auquel il revient toujours comme d’autres reviennent à leur nid ou à leur névrose. A son actrice, il offre un écrin spécial, format carré qui au gré du récit s’ouvrira comme un rideau sur une scène intime. Comme une fenêtre sur un panorama dont le paysage est un visage. Celui de Die, celui de Steve ou celui de cette voisine bègue, Kyla (Suzanne Clément), qui ressemble à un ange et apporte la paix quand elle traverse la rue. Pour peu qu’elle surprenne Steve en pleine crise de violence, elle est là, sans le moindre jugement, immédiatement dévouée, soignant, réparant, apaisant. Un ange à leur table, oui, qui ne dira jamais la souffrance qu’elle a traversée pour être en congé de l’éducation – mais on le devine vite au cours d’une de ces scènes d’affrontement dont Xavier Dolan a fait les moments de bravoure d’un film tout en montagnes russes.

Au-delà du scenario et de cette histoire d’amour entre une mère et son fils qui s’adorent et se dévastent, sans cesse débordés par ce qu’ils sont et la nature de leur lien, « Mommy » avance comme une vague visuelle, qui menace à chaque plan de faire exploser l’image, qui se trouble ou se morcelle. Le rythme du récit, lui, constitué de ruptures, de gros plans, d’ellipses, de syncopes, de ralentis et d’accélérations, est comme  ses personnages, il ne tient pas en place mais sculpte néanmoins,  dans la matière même du temps qu’il s’octroie,  une traversée de la vie héroïque. D’ailleurs, tous sont héroïques. Héroïque, cette femme que tout malmène, héroïque, ce fils qui aime, héroïque, la voisine qui jusqu’au bout tait sa douleur. Jamais ils ne parlent de ce qui les détruit. Ils donnent le change, s’apprivoisent, se débrouillent. Ils sont même heureux dans le tourbillon de cette vie qui a l’élan des passions juvéniles. Quant à tenir tête au temps, c’est autre chose. « Mommy » est l’histoire d’une mère et d’un fils qui tâchent de durer sachant qu’ils sont de passage, habités de fracas, et tenant comme ils peuvent, sur la crête de ce fracas.

  »Mommy » de Xavier Dolan. Sortie le 8 octobre.

Cette entrée a été publiée dans Films.

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commentaires

22 Réponses pour « Mommy »: Xavier Dolan revient au motif initial

JC..... dit: 7 octobre 2014 à 9 h 53 min

Mommy est peut-être un joli film, mais « Adieu au langage » de Jean-Luc Godard méritait mieux qu’un prix du Jury partagé. Je l’ai vu dernièrement : un pur chef-d’œuvre.

Jacques Barozzi dit: 8 octobre 2014 à 7 h 52 min

Parmi les sorties de la semaine dernière, il y avait un excellent film italien, en compétition à la Mostra de Venise. Un drame archaïque, comme les aimait Pasolini, sur fond de mafia calabraise. Pour quelles raisons celui-ci n’a t-il pas bénéficié d’une diffusion dans le réseau national et a t-il été seulement relégué dans le circuit plus confidentiel des salles d’art et d’essai ?
http://cineuropa.org/ff.aspx?t=ffocusvideo&l=fr&tid=2737&did=262082

Arnaud dit: 8 octobre 2014 à 8 h 51 min

« Diffusion dans le réseau national », « relégué dans le circuit plus confidentiel des salles d’art et d’essai »… posons que les circuits supposés confidentiels font parfois des succès populaires et que le réseau national n’existe pas. Bref. Aujourd’hui, sous réserve de la saturation d’une zone de chalandise, tous les films sont accessibles à tous les programmateurs. Si la question de Jacques B. est « pourquoi les Âmes noires ne passe pas dans le CGR ou le Mégarama de mon centre commercial? », la réponse est simplissime: parce que les programmateurs de ces réseaux ont estimé que le film n’attirerait pas assez de public pour leur permettre de fourguer la came sur laquelle ils font le plus de marge – le « snacking » et les boissons saturées de sucre.

Puisque j’y suis, la question qui me taraude, c’est l’enthousiasme délirant, l’orgasme collectif que suscite ce Mommy (très honnête par rapport aux précédentes livraisons de X. Dolan), qui semble interdire, jusqu’à ce blog, une couverture médiatique minimum pour les films qui en auraient vraiment besoin – je pense à ce chef d’œuvre incroyable de cinéma d’animation transgénérationnel qu’est Le garçon et le monde (qui reçoit des critiques dithyrambiques, mais qui n’existera pas). Une bonne journée à tou(te)s.

Jacques Barozzi dit: 8 octobre 2014 à 9 h 00 min

Riche semaine, je vais essayer de voir le max de films, dont celui mentionné par Arnaud ! ça tombe bien, la semaine sera pluvieuse et moins invitante à trainer dans les rues de Paris…

Jacques Barozzi dit: 8 octobre 2014 à 9 h 03 min

« la question qui me taraude, c’est l’enthousiasme délirant, l’orgasme collectif que suscite ce Mommy (très honnête par rapport aux précédentes livraisons de X. Dolan) »

Tentative de réponse : parce que le festival de Cannes c’est un peu l’équivalent du Goncourt ?

Jacques Chesnel dit: 8 octobre 2014 à 17 h 51 min

Quand JC écrit sur le cinéma et sur les livres, je suis mort de rire (alors qu’il ne va pas voir les films et qu’il ne lit pas de livres à part ceux de patrick Buisson, une référence)

JC..... dit: 9 octobre 2014 à 9 h 17 min

La Rillette,
le commentaire signé JC est celui d’un usurpateur. Je vous souhaite une bonne somnolence, un excellent délire sénile, entrecoupé de vos rires gras … Une vie simple, quoi ! en attendant la mort.

Jacques Barozzi dit: 9 octobre 2014 à 9 h 38 min

J’ai vu le film et j’ai été scotché. De la première image, où la mère se fait littéralement défoncer sous nos yeux, à la dernière, où elle se gifle pour ne pas s’effondrer face à tant d’adversité, on est pris dans le tourbillon de folie et de violence de cet amour au limite de l’inceste. Du grand art qui se confirme de film en film. Dolan me rappelle Fassbinder, souhaitons-lui une carrière plus longue !

Jacques Barozzi dit: 9 octobre 2014 à 9 h 54 min

Dans un autre genre, hier j’ai vu aussi « National Gallery », qui m’a un peu déçu : intéressant mais pas transcendant et assez conventionnel dans le fond et la forme.

JC..... dit: 9 octobre 2014 à 16 h 25 min

On peut changer de pseudo, certes, … on peut !

Rien n’effacera l’incompatibilité d’un individu, mauvais communicant, mal à l’aise avec l’environnement novateur des blogs où lorsqu’on est victime virtuelle d’une usurpation, d’un troll, d’un point de vue qui vous ennuie, il vaut mieux sourire que pester.

C’est ce que je fais. Je n’aime pas les névrosés pleurnichard, genre La Rillette … hasbeen IIIème république !

JC..... dit: 10 octobre 2014 à 10 h 27 min

Paix, Chesnel ! Paix !
Que les psaumes de notre Mère Supérieure, Sainte Sophie, nous accompagnent longtemps…

Burntoast dit: 11 octobre 2014 à 20 h 50 min

>JC
Dans « Adieu au langage », JL Godard a recycle en partie 3000 heures de films sur son chien. Le chien est très bien d’ailleurs.
Dans un de ses films « prives » précédents, il montrait les spectateurs de cinema en train de vomir, pour montrer combien il les considérait.
Sinon le film de Dolan, c’est comme monter dans des wagonnets de montagne russe. Cela décoiffe. J’ai adore les deux actrices.

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