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La République Du Cinéma

« Mr. Turner »: Timothy Spall, ogre subtil

Par Sophie Avon

Dans la lumière d’un coucher de soleil, deux femmes passent. Au loin, un moulin à vent découpe ses ailes dans le ciel d’or. C’est déjà un tableau. Turner est là, esquisse noire dans le couchant, griffonnant sa toile. Il regarde comme personne et ce qu’il voit bouleversera l’histoire de la peinture.  De l’existence du peintre anglais, le Britannique Mike Leigh choisit le crépuscule, les dernières années. Son film est une œuvre de peintre, générique liquide, plans arrachés à la matière, succession de tableaux qui semblent reproduits du ciel du Kent ou de Cornouailles. Un biopic, oui, selon la terminologie voulue, mais bien plus encore : « Mr. Turner » est au cœur du travail d’artiste, irrévérencieux sous son apparent classicisme, dissonant, mouvant, chancelant comme une toile en train de s’élaborer.

Cela dit, ce serait dommage avec Turner de se priver du pittoresque du personnage. Cet homme est un poème. Courant les paysages, guettant la lumière, se faisant attacher aux mâts des navires en pleine tempête, tel Ulysse goûtant au chant des sirènes. Rentrant à la maison comme un animal au terrier. Eructant, grognant, empoignant le sein ou l’entre jambe de sa gouvernante.

Il a été marié, a eu deux filles dont l’une est mère, vit entre sa bonne et son père, un ancien barbier qui le matin, lui rafraîchit les joues, puis lui prépare amoureusement ses mixtures et lui achète ses couleurs de base : jaune de chrome, blanc de plomb, bleu outre-mer.  Père et fils sont inénarrables. Bedonnants, usés, ridés, disgracieux mais pleins d’amour. Turner l’appelle « vieux papa ». Ils ont parfois des fous rires. La vie déborde, concrète, charnelle. Même les mots ont de la matière. « Les bronches crépitent encore ? » demande William à son père. Chez les Turner, tout est solide. Seule la peinture est évanescente, qui est le centre du foyer. Chacun s’affaire autour des chevalets sans solennité. Le fils est un génie mutique qui ressemble à un ogre avec un cœur de violette.  Il est sensuel. Va dans les bordels pour peindre la chair, étanche son désir avec sa bonne. Pas d’effusion, mais il pleure, miaule,  crie. Et passe à autre chose. Ses toiles avant tout.

Il arrive qu’il fasse rire. Les deux filles chez qui il va faire le portrait de la mère, lui demandent  quelle est la différence entre un lever et un coucher de soleil. « Il y en a une, dit-il. Il monte ou il descend »… Elles pouffent.

Turner aime la physique. Il s’intéresse à la couleur qu’il qualifie de « paradoxale » et aux mystères de la gravité davantage qu’à ceux de la création. Avec Mrs Somerville, il se livre à des expériences sur les pôles magnétiques, fréquente l’Académie dont il est l’un des piliers, avec John Constable, l’ennemi juré. Il regarde les œuvres de son rival et maugrée. Tout chez lui, passe par le corps et la gorge. A commencer par le chagrin quand son père, à force de crépiter, s’éteint en évoquant celle qui est la pièce manquante de la maison, la mère. Morte dans un asile, folle de douleur après le décès de Mary Ann, la sœur de William. Turner avait 8 ans.

Son père disparu, il s’éloigne davantage. Retourne à Margate, « la première ville d’Angleterre que le soleil éclaire » lui avait dit son hôtesse, Mrs Booth, à son premier voyage. Il a pris l’habitude de peindre devant la mer ou face aux falaises blanches.  « Vous faites toujours vos jolis petits dessins ? » lui demande-t-elle en le revoyant. Il lui murmure qu’elle a le profil d’une Aphrodite. Lui, se juge aussi laid qu’une gargouille. Peut-être est-ce le moment de dire que Timothy Spall, qui a eu le prix d’interprétation à Cannes, lui donne ses traits, sa dégaine d’ours et ses râles d’homme fatigué du monde? Car c’est au fond loin des salons mondains, des critiques emplis de fatuité ou du mauvais goût royal que Turner se sent bien. Aux premières loges de cette lumière qu’il a cherché à saisir toute sa vie. La photographie qui fait ses premiers pas l’inquiète mais le reste lui importe peu. On peut bien railler sa peinture dans les théâtres, il sait ce qu’il vaut. Et Mike Leigh plus qu’un autre qui en fait cet artiste truculent et subtil, à la peinture vertigineuse.

« Mr. Turner » de Mike Leigh. Sortie le 3 décembre.

 

 

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commentaires

17 Réponses pour « Mr. Turner »: Timothy Spall, ogre subtil

Brigitte Lurton dit: 4 décembre 2014 à 20 h 51 min

Enfin, il sort!! je l’attends avec impatience.
Sophie, comme toujours, ta plume et ton goût pour le cinéma font une union parfaitement équilibrée….

JC..... dit: 6 décembre 2014 à 18 h 58 min

Ce commentaire, signé Silence, n’est pas de moi, Chesnel la Rillette !

Dans une volonté d’apaisement, exceptionnelle chez un agitateur dans mon genre, j’ai promis à Sophie de ne plus commenter ses billets fameux, dont je me délecte, les larmes aux yeux, le cœur lourd, l’envie à la porte….

Polémikoeur. dit: 6 décembre 2014 à 19 h 01 min

D’habitude, les amateurs défilent plutôt
devant les tableaux ; là, voir un film,
ce seront, en quelque sorte, des tableaux
qui défileront. Pourquoi pas ? La recette
semble aboutie. Seul bémol, comment voir
Turner autrement que sous les traits
de son interprète après un tel film ?

Paul Edel dit: 6 décembre 2014 à 19 h 01 min

il y a dans votre article, qui donne envie de voir le film, quelque chose de décalé entre la peinture de Turner et un certain « mélo » dans sa vie, comment est-ce que ça se passe à l’image.. car sa peinture est tout sauf mélodramatique..

Jacques Chesnel dit: 7 décembre 2014 à 9 h 37 min

Paul, si sa peinture est tout sauf dramatique, on peut considérer que sa propre vie l’est un peu, ce que démontre parfaitement Mike leigh

(pour faire plaisir à « l’aimable » JC : j’adore les rillettes, surtout celles de mon patronyme)

Je ne suis pas d' dit: 7 décembre 2014 à 16 h 21 min

Je ne suis pas d’accord avec tous les commentateurs. Mais chacun a le droit de s’exprimer. Tant pis.

Joachin Du Balai dit: 8 décembre 2014 à 10 h 46 min

Ce long film dont je n’ai pas éprouvé la longueur (pour dire combien il est captivant) est le portrait d’un de ces artistes dont la focalisation sur leur art ne va pas sans dommages dans leur entourage. A l’image de l’eczéma qui envahit toujours plus le corps de la servante muettement amoureuse.

JC..... dit: 8 décembre 2014 à 11 h 51 min

Les règles sont faites pour être contournées : sinon on condamne Paré, Galilée, Hypatie et tant d’autres rénovateurs …

Nous ne faisons qu’exercer, sur les réseaux, une liberté d’expression progressiste y compris dans la partie vulgaire de la liberté !

Mark B dit: 16 décembre 2014 à 0 h 07 min

Heureusement, c’est sous-titré. À part les ronflements du sanglier-turner-mallard-booth, je n’ai rien compris des dialogues. Pourtant, c’est ma langue maternelle (l’anglais, pas le sanglier). Beaux costumes, belle occasion d’une longue sieste.

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