de Annelise Roux

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La République Du Cinéma

« Mud » ou le parti de l’amour

Par Sophie Avon

Ce sont des gosses à la Mark Twain.  A peine 14 ans, se débrouillant comme des chefs et la tête pleine de rêves. Ellis (Tye Sheridan) vit sur l’eau, une maison de bois promise à la casse et pour laquelle ses parents s’entre déchirent.  Neckbone, lui (Jacob Lofland) est orphelin, élevé par son oncle (Michael Shannon), un type loufoque qui veille sur lui de loin et explore les eaux tourbes du fleuve.  Dès qu’ils le peuvent, les deux ados enfourchent la pétrolette de Necbone et prennent le large. Ils ont une île aux trésors, une vraie. Et sur cette île, un bateau extraordinaire.

Dans ce beau film d’apprentissage, où pour devenir adulte, il faut d’abord apprendre à aimer, Jeff Nichols a éloigné les ogres et réinventé un clochard céleste. Mud (Matthew McConaughey), qui donne son nom au titre, est un vagabond mystérieux, toujours prêt à raconter des histoires à dormir debout, superstitieux au point d’affirmer que sa chemise sale est une relique magique. Il a du charme et du bagout, un flingue à la ceinture, des talons qui font des croix dans le sable, comme chez Mark Twain, et une petite amie, Juniper, avec qui il veut partir. Il ne dirait pas non à un coup de main aussi, vu le pétrin dans lequel il est. En attendant, c’est lui qui occupe l’île.

Ellis et Neckbone vont l’aider bien sûr, prenant le parti de l’amour et de cet aîné dont l’existence est « bigger than life » – comment ne pas être fasciné ? Ils ont du cœur aussi et ne manquent pas de courage. Quand ils voient  Juniper (Reese Witherspoon) devant le supermarché, exacte réplique de la description que Mud leur a faite, longues jambes et des oiseaux tatoués sur les mains, ils n’ont plus qu’une obsession : œuvrer pour réunir les amoureux.

Mais la vie est féroce et les ogres, un temps relégués, jaillissent comme des diables. La romance a viré au rouge sang et Mud n’est pas seulement un doux dingue, c’est un homme en fuite. Ellis n’a pas peur de se battre, loin de là, c’est même en se battant qu’il a conquis sa petite amie – de là à s’opposer à des assassins. Neckbone et lui ont pourtant un avantage, c’est d’être nés ici. Le coin n’a pas de secrets pour eux, ni les lopins de terre où rouille la quincaillerie obsolète, ni les serpents de la forêt, ni les motels où Ellis vend du poisson avec son père, ni le Mississipi bien sûr, fleuve mythique qui coule à une vitesse de 5 kms heure. « Il est le plus sinueux au monde. Lorsqu’on navigue dessus, on ne voit pas où l’on va… » dit Jeff Nichols.  C’est ainsi qu’il a conçu son film, fable d’initiation et double hommage à un pays et à une littérature fondatrice.

Troisième film après « Shotgun Stories » et « Take Shelter » qui avaient déjà révélé un cinéaste original et personnel, « Mud » s’inscrit dans une veine plus classique et plus littéraire. La mise en scène, ample et lumineuse, magnifie la nature sans lui ôter ce qu’elle peut avoir d’oppressant avec ces eaux qui stagnent et ces fourrés abritant des bestioles hostiles. Mais il y a la limpidité de l’enfance, la noblesse de ces gamins éperdus de romantisme et la féérie de cette île dont Mud, locataire momentané, est une figure inédite.

La beauté du film tient à sa manière de mêler le lyrisme et le naturalisme, l’étude quasi sociologique d’un milieu et la puissance de l’imaginaire qui peu à peu, tire la chronique vers son dessein secret, le récit mythologique.

Ellis et Neckbone  sont pauvres, Mud n’a qu’une chemise porte-bonheur et un vieux militaire qui lui a servi de père – mais tous les trois ont pour eux la foi et l’obstination, l’ardeur et l’amour. C’est plus qu’il n’en faut pour devenir et rester un adulte debout.

« Mud » de Jeff Nichols. Sortie le 1 er mai.

 

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commentaires

6 Réponses pour « Mud » ou le parti de l’amour

La Reine du com dit: 30 avril 2013 à 15 h 04 min

Je finirai par penser que McConaughay peut être bon acteur, en dépit de son physique avantageux de camionneur bas de plafond (très à double tranchant)? Malgré tout moins que John Cusack, dont le visage de fouine opiomane n’en finit pas de me réjouir (j’y pense à cause de « Paperboy » qui les réunissait pour une adaptation de Pete Dexter par Lee Daniels). Lui, tout lui va, depuis les nanars musculeux avec Nicolas Cage et l’indescriptible Steve Buscemi (« Les ailes de l’enfer »)J’en parlais avec un prof de littérature de la Nouvelle Orléans

La Reine du com dit: 30 avril 2013 à 15 h 12 min

… peut-être la Reine du com mais pas celle du cyber-café!
Donc je finis, pardon car le post m’a échappé en appuyant sur envoi au lieu d’espace : Cusack tout lui va, depuis les Ailes de l’enfer jusqu’au « Minuit dans le jardin » d’Eastwood.
« Paperboy » d’après le prof de Louisiane State avait de bons aspects et quelques gros défauts. A mes yeux une dimension comique indéniable – j’espère volontaire? – quand Cusack force sauvagement Nicole Kidman sur fond de putois que l’on dépouille… en revanche j’avais trouvé McConaughey intéressant, bien que peu convaincant en homo qui ne s’assume pas et fuit dans une dimension SM.
J’irai donc sous peu voir ce « Mud » dont S.A dit grand bien

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