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La République Du Cinéma

« The Nice Guys » : pince à (beau) linge cannoise

Par Annelise Roux

C’est là qu’on voit que les gens ont besoin de se détendre. En soi, pas un défaut?
Dans le Los Angeles de la fin des 70’s, le rituel du verre de lait nocturne puisé au réfrigérateur par un jeune garçon est troublé par une voiture accidentée qui traverse littéralement sa cuisine. A l’intérieur, une pépée aussi bien carrossée que l’était son véhicule, nue, murmure une mystérieuse phrase : « Tu aimes ma caisse, mon beau ? »
Jackson Healey, Irlandais du Bronx désabusé, a ses petites bottes secrètes pour remettre les pédophiles dans le droit chemin : entendez qu’il les redresse à la manière forte, appliqué à leur éclater la rotule ou le coude, reconnaissant et attendri lorsqu’on lui offre un yoohoo… Russell Crowe est séduisant, avec ses airs de nounours pataud auquel mieux vaut ne pas se risquer à ôter son pot de miel. Il fait cela comme qui dirait sans forcer. Sa petite amie l’a quitté pour son père. Une jeune fille, Amalia, lui réclame protection.
Parallèlement, Holland March, privé tire au flanc et alcoolo élève seul Holly (Angourie Rice), petite blonde fluette au visage à la Jodie Foster de 13 ans, depuis la mort de sa femme dans un incendie. Il porte toujours son alliance en pendentif au bout d’une chaîne, sa fille veille sur lui et lui sert de conscience à la Jiminy Cricket. C’est fou ce que la mode du début des années 80 sied à Ryan Gosling. Tout lui va, il faut en convenir, mais là… moustachu, bien pris dans ses costards bleu roi ou marron tirant sur l’aubergine, pantalon légèrement évasé, taille haute, chemises Verte Vallée, col à la limite de la pelle à tarte… il prend un plaisir crâne à rompre avec le ton grave, renfermé et violent ayant fait sa réputation avec le « Driver » tiré de James Sallis, si brillamment adapté par Nicolas Winding Refn.

De là à faire partie de la sélection officielle, ne concourant pas dans une catégorie similaire mais cotoyant tout de même justement le nouveau film de Winding Refn, « The Neon Demon » – comme un léger doute, peur du beau, beau et c… (creux) à la fois succédant au coup de maître antérieur ? -, Xavier Dolan – hystérique en huis-clos, est-ce un défaut? – Pedro Almodovar, les Dardenne – un peu en sous régime émotionnel -  ou Paul Verhoeven, Ken Loach – un peu en sur régime militant, mais toujours cette générosité à dénoncer les parcours du combattant des oubliés du système – notre Nicole Garcia qui s’est donné un mal de pierres avec Marion Cotillard sans rencontrer dans l’immédiat trop de succès (souvenons-nous pourtant de Maurice Pialat, «Vous ne m’aimez pas, moi non plus»), Sean Penn derrière la caméra, Javier Bardem et Charlize Théron devant  (quelques huées lors de la projection de presse, ou bien s’agissait-il d’exclamations sur le ton de «Palme d’or, j’adore»?, de toute manière, rien ne vaut en juger par soi-même), Olivier Assayas dont le «Personal Shopper » n’a pas transporté, « Loving » (nom de famille prédestiné des protagonistes) de Jeff Nichols ou «Paterson » de Jim Jarmusch sur lesquels Pierre Assouline vous a concocté la semaine dernière une critique aux petits oignons sur La République des Livres… J’en oublie ou je passe vite dessus volontairement ? Vous verrez bien. La disparité des élus-sur-Croisette a quelque chose de réjouissant. On se demande comment les deux potaches ont pu atterrir dans le peloton. La Semaine critique de Charles Tesson a renfermé des pierres d’autres carats, dont le splendide «Mimosas» d’Olivier Laxe ou «Diamond Island», teen movie de Davy Chou. Les précités sont plutôt du genre larrons, « chic types à boire frais et à se détendre » recensés dans la bible hilarante, étayée, de François Forestier (« 101 nanars : une anthologie du cinéma affligeant ») que «braves garçons» à la Modiano.
Faut-il pour autant renier tout plaisir ? Crowe et Gosling s’amusent : parti peut être pris d’en faire autant. Suivre l’enquête n’épuisera personne, garanti : ces Sonny Crocket et Ricardo « Rico » Tubbs à la noix, Starsky et Hutch de la main gauche s’allient pour démêler un imbroglio amphigourique et relâché. Ils le font à la désinvolte, lanternant entre milieu porno « alternatif » (l’euphémisme « film pour adultes » recadre le propos dans une chronologie ad hoc grâce à un second degré en demi teintes plutôt inattendu) et jeunes militants cossards se faisant passer pour morts afin de dénoncer la mauvaise qualité de l’air, le tort fait aux oiseaux.
Le générique permet d’espérer pas mal, avec ce casting qui scintille dans un esprit boule à facettes. Mieux vaut déchanter, oublier le rythme de Soderbergh, sa maestria à nous balader avec la bande de Danny Ocean/George Clooney et son acolyte Brad Pitt. L’idée de placer le film sous l’égide, non pas d’un personnage féminin censée conquérir le cœur de l’un ou l’autre des deux hommes mais d’une petite fille dont le regard innocent les guide et les régente néanmoins est bonne, permet des ruptures de ton rafraîchissantes, voire émouvantes.

Lorsque l’enfant se porte au chevet de l’ultra méchant au visage marqué de bleu de méthylène (allusion à Pierrot le fou, à Godard le peintre que fascine Klein?) ayant fait vœu de la tuer, lui tenant la main pour soulager son agonie. Quand Russell Crowe qui s’apprêtait sans autre forme de procès à tordre le cou à un gangster comme à un poulet de basse-cour suspend son geste, gêné de heurter sa naïveté… L’Australien tire parti de son corps massif, de l’indéchiffrable de ses traits qui le rendent crédible en « Gladiator » de Ridley Scott ou en John Nash, génie psychotique des mathématiques. Lui « s’en fout que ce soit le colonel Moutarde qui ait fait ça dans la bibliothèque avec le chandelier » : tout ce qu’il veut, c’est prendre des photos, se faire payer.
Et puis le côté douillet développé par Gosling… ses hululements quand on lui casse le bras, supplications mouillées, pleurnicheries, canard dessiné ensuite sur son plâtre ! On sent qu’il a adoré brûlé sa statue de beau gosse viril et renfermé.

Il y a des trouvailles, de la nonchalance. « Papa, tu as vu ? Il y a des putes et tout ! » – Oui chérie. Mais je t’ai déjà dit qu’il ne faut pas dire « et tout ». Le beau Ryan est drôle en détective de maisons de retraite obsédé par la figure d’Hitler qu’il ressasse et case à toutes les sauces, volant au secours d’une pauvre vieille lui demandant de retrouver son mari, jetant un œil navré sur l’urne funéraire qui orne la cheminée en énonçant le montant de son chèque… Son ahurissement lent, la comprenette chez lui n’arrivant pas trop vite, à recueillir le témoignage d’une autre, aux lunettes en cul de bouteille : « Colle une moustache sur une Volkswagen, elle te dira qu’Omar Sharif court vite ».
Pastiche paresseux « d’Inherent Vice » de Paul Thomas Anderson, lointain cousin branleur du mythique, génial et décousu « Big Lebowski »…  Une grosse Maya l’Abeille s’invite dans un rêve, des écoliers se bidonnent pour un jeu de mots vaseux, l’un d’eux effarouchant le solide Jackson en proposant « de lui montrer son zgeg ». O tempora, o mores ! On s’ennuie un peu, on rit machinalement mais de bon cœur ici ou là, heureux d’entendre des extraits de Kool and the Gang – parlaient-ils de la bière, en chantant« She’s fresh»? – , d’America (« A horse with no name ») ou Al Green (« Love and happyness ») émailler le propos, repensant au temps où on rentrait du collège ou du lycée jeter un œil sur un épisode de « Magnum » avant de faire ses devoirs. Tom Selleck persécuté, non pas par Hécate mais par Higgins et ses chiens, désembrouillait des intrigues foireuses, à Hawaï, empruntant une Ferrari 308 GTS.
C’était le bon temps ? Sans doute. De là à coucher la nostalgie sous forme de figuration au tableau d’honneur. « The Nice Guys », palme des films plaisants à voir le dimanche soir à la télévision. Dernière offre avant liquidation. Je n’y mets pas de mépris : j’aime vraiment beaucoup ça, dans le contexte décrit.
La Palme, la seule, la vraie, la tatouée arrive.
Bientôt vous n’entendrez parler que d’elle, partout, dans tous les journaux. Ça va être quelque chose. Peut-être vous qui demanderez grâce.

« The Nice Guys » de Shane Black (Sélection Officielle)  

 

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commentaires

18 Réponses pour « The Nice Guys » : pince à (beau) linge cannoise

Jibe dit: 21 mai 2016 à 7 h 09 min

De ce conglomérat de noms d’artistes et de titres de films, doit-on en conclure que cette 69e édition du festival de Cannes n’est pas un grand cru, Annelise ?
J’y étais, mais n’ai vu aucun film. J’accompagnais une équipe de tournage d’un documentaire de création, fruit de mon imagination et de mes rêveries cannoises…

radioscopie dit: 21 mai 2016 à 7 h 28 min

Ne serait-ce pas la recette de True Grit des Coen réchauffée sous les palmiers : le duo d’une grande gueule et d’un gros bras drivés par une gamine ?

Fabienne dit: 21 mai 2016 à 7 h 56 min

Hi hihihi. Que votre article est drôle, Anne-Lise !
Le film est très cool, ça fait penser aux Cohen en moins bien. Et au P.Tom.A, avec Joachim Phénix menant une enquête qui ne mène nulle part. Votre pano des films en compèt, du cousu main! Qui pensez-vous qui aura la Palme?

Good Look dit: 21 mai 2016 à 12 h 00 min

Notre Monica Vitti(Annelise)de l’avventura RDC est fine mouche, elle nous jette dans le jeu de quilles des nice guys en laissant tourner la roulette du casino cannois sans nous en dire trop !
Shane Black n’est pas n’importe qui, il a sa place dans la course avec son scénard marrant, le bon gros Russell grognon qui traîne le petit Sancho-Gosling. Annelise sait très bien faire pour alterner entre coup de patte désopilant et de quoi réfléchir. Je la verrai bien à côté de ça tenir la main du type en train de crever, je suis sûr qu’elle le ferait avec humanité. Pas comme BHL qui a encore frappé fort et à côté, dans la salle il n’y avait pas de journalistes, c’est plus sûr.
Dolan aussi s’est fait siffler il paraît? Vu le volume sonore annoncé du film, pas grave, il n’aura rien entendu.
Jibé 7.09, vous êtes qui ? Un cinéaste? J’ai l’impression qu’il y en a quelques uns qui viennent sur ce site. Les billets sont tels qu’on absorbe la potion sans la sucrer au miel. Même on en redemande. Documentaire sur quelles rêveries cannoises? Ne restez pas mystérieux, affranchissez-moi.
C’est le week-end, bonne fête des mères.
Au sujet de Moutarde et de Mme Olive,chère annelise : pas vous qui aviez écrit un roman sur le Cluedo? Libé ou les inrocks (ou Le Fig littéraire?)avait titré que ça faisait penser au limier de Joe Mankiewitz. Un de mes films. J’ai du le voir 5 fois! Vous étiez à la « série noire ». Vous voyez que je vous ai à l’oeil !

Annelise dit: 21 mai 2016 à 12 h 54 min

Good Luck, j’ai bien écrit sur le Cluedo (ma fascination pour les personnages amovibles, plastiquement transformables, pour ainsi dire des mutants)Vous m’impressionnez,c’était il y a longtemps ! Mais ne soyez pas iconoclaste, je suis à cheval sur le motif : « Docteur Olive » et « Madame Pervenche » et non l’inverse.Pour les sifflets : tradition cannoise oblige! (Baptiste Liger sur sa page FB en a donné un aperçu amusant)
Jibé,contente de vous revoir. Je me demandais ce que vous faisiez, vous d’habitude actif parmi les cinéphiles. Racontez-nous votre expérience cannoise, je vous ouvre volontiers ces colonnes. « Petit cru », « grand cru »… faites-vous exprès de vous adresser à ma fibre originaire de Bordeaux (comme Petrus, autre internaute dont j’imagine que le choix de pseudo est un clin d’œil)? J’ai mon idée pour le palmarès, des préférences comme je l’ai dit, en particulier au sein de la Semaine de Charles Tesson – « Mimosas », « Diamond Island » qui évoque Rumble fish au Cambodge etc – mais ici nous sommes dans la critique alternative. Pour en parler j’aime mieux que nous ayons tous eu la possibilité de voir les films. Ne me poussez pas à jouer les bookmakers, je pourrais vite aimer ça. Pour la prospective sinon, je conseille la maison-mère assoulinienne, de réputation excellente ou ma Sophie Avon préférée au « Masque » comme au « Cercle »! Puis cette histoire de crus… Sergio Leone faisait la tournée des baraques à frites avec Noël Simsolo en sortant des restaurants étoilés. On peut prendre un immense plaisir à un petit vin bien fait, honnête, avec un plat de pâtes cuisiné avec une huile d’olive de Sicile& zestes de Noto, le tout étant de savoir que ce n’est pas pour autant du château margaux. Faire la différence, être capable d’apprécier sans verser dans le relativisme. D’autres années, il y a pu avoir des candidats qui à mes yeux se détachaient du lot plus nettement de façon immédiate.

valentin dit: 21 mai 2016 à 17 h 20 min

J’ai bien ri en voyantle film.Shane Black,auteur de « Kiss kiss bang bang avec Downey Jr… J’aime votre absence de snobisme à nous parler d’un film qui,pour être mineur,n’en a pas moins du charme , vaut mieux que le melo humanitaire aux ridicules tirades en Compétition.Sa présence dans la sélection ne me choque pas. .Annelise,j’apprécie votre aisance à passer d’une grande acuité profonde à une tranche d’humour débridé.Le Sean Penn s »est fait huer ,il l’a très mal pris . Comment il est bagarreur ses détracteurs devaient craindre qu’il en vienne aux mains sur eux .Il n’a pas l’étoffe intellectuelle pour ce genre d’oeuvre politique . Et ils n’ont fait qu’une bouchée de la pauvre Nicole Garcia.

Annelise dit: 22 mai 2016 à 9 h 49 min

Oui, terriblement hué Valentin. Sean Penn semble s’être néanmoins beaucoup calmé. Histoire en l’occurrence plutôt mal étayée. La crédibilité politique n’est pas juste affaire de bonnes intentions. La love story sur fond d’horreurs a suscité ici des ricanements acerbes. »Into the wild » qui m’avait agacée dans sa manière formelle de reprendre en banc-titres sur l’écran des extraits entiers de Walden, Thoreau comme au tableau noir avait le mérite au moins de placer le focus sur cet auteur. Et quels paysages !
Good Look je ne voudrais pas vous contrarier, la fête des mères ne serait pas plutôt la semaine prochaine?

radioscopie dit: 22 mai 2016 à 9 h 51 min

Et voici le palmarès décerné par Le Point/g :
Palme d’or : Elle de Paul Verhoeven
Grand Prix : Julieta, de Pedro Almodóvar
Prix du jury : I, Daniel Blake de Ken Loach
Prix de la meilleure interprétation féminine : Sonia Braga, dans Aquarius
Prix d’interprétation masculine : Vincent Cassel dans Juste la fin du monde
Prix du scénario : Ma Loute, de Bruno Dumont
Prix de la mise en scène : Juste la fin du monde, de Xavier Dolan
+
Palme de plomb : The Last Face de Sean Penn
Palme du « tout ça pour ça » : The Neon Demon de Nicolas Winding Refn
Palme du film le plus rasoir : Paterson, de Jim Jarmusch
Palme du film qui aurait dû être en compétition : Après la tempête de Kore-eda Hirokazu

Annelise dit: 22 mai 2016 à 9 h 56 min

Radio, les paris sont ouverts !
On voit ça ce soir.
Cela dit « La Grande bouffe » en 1973 avait donné lieu à une séance des plus houleuses… ou « Sous le Soleil de Satan », le mélange explosif de Pialat et Bernanos… (le film de Sean Penn en rien comparable à ces deux-là)

Annelise dit: 22 mai 2016 à 19 h 29 min

Le ciel est par-dessus le toit,
Si bleu, si calme !
Le Britannique Ken Loach berce sa (2ième) Palme.

Annerie dit: 22 mai 2016 à 20 h 40 min

« Jeff Nichols a eu le bon goût d’éviter ce qu’un Ken Loach n’aurait manqué de nous faire subir : un film à thèse, militant, explicatif, démonstratif, engagé. »

Palme d’or du commentaire à Passou ?

Annelise dit: 22 mai 2016 à 22 h 10 min

Mais c’est exactement ce qu’est le film de Ken Loach : à thèse, militant, explicatif, démonstratif, engagé. Pierre dit vrai.
Billet ici demain

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