de Annelise Roux

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La République Du Cinéma

Nicole Garcia filme son fils le temps d’ « Un beau dimanche »

Par Sophie Avon

C’est un film dont Nicole Garcia dit qu’il lui a été inspiré par son fils, Pierre Rochefort. Lequel ne voulait pas être acteur, surtout pas, et longtemps, a esquivé le métier de ses parents. L’atavisme l’a rattrapé et dans ce « Beau dimanche », il incarne Baptiste, jeune homme nomade, vacataire de l’éducation nationale, instituteur attentif mais refusant de se fixer.

Ça démarre par une scène de squat où des SDF se font virer par la police, après quoi la caméra se fige sur un mur rouge sang avant d’enchaîner sur un bus scolaire puis sur une école. D’un lieu à l’autre, le récit va se déployer pour révéler le parcours de Baptiste et ce qu’il cache derrière ses yeux calmes et clairs. Qui est-il ? Un prince à n’en pas douter. Un prince endormi qui attend sa bergère pour sortir de sa torpeur et secouer le passé.

Au début, Baptiste ramène un de ses élèves du CM2 à son père qui n’est pas allé le chercher à l’école à cause d’un malentendu sur la garde en ce long weekend de Pentecôte. Devant l’embarras du père, Baptiste propose de garder Mathias jusqu’au dimanche soir. Le lendemain, ils roulent dans la lumière du sud, le long de la Méditerranée, rejoignant  l’un de ces restaurants de plage où la mère de Mathias, Sandra, est serveuse saisonnière. Louise Bourgoin donne à la jeune femme sa beauté populaire et racée tout à la fois. Elle est la bergère que le prince n’attendait pas.

Baptiste ne tient pas l’alcool mais n’a pas peur de se battre. Elle boit sans fléchir mais sous ses airs libres, est aux abois. Harcelée et frappée par deux sales types qui veulent récupérer un magot qu’elle n’a plus, il s’agit pour elle de fuir pour survivre. Baptiste va l’aider. A sa façon, sans dire un mot  ou presque, comme un héros de western à la Eastwood. « Je te promets rien, on part ». Elle le suit. Elle n’a rien à perdre. Mathias fait partie de l’escapade bien sûr, assistant à ce coup de foudre au ralenti entre son instituteur et sa mère.

Ils remontent vers Toulouse. Elle conduit tandis que Baptiste dort. A une escale, il ouvre un œil et la voit, dehors, qui joue avec son fils. On dirait qu’elle n’existe à ses yeux que sous forme d’apparition.  Epiphanie joyeuse. Ils se regardent, ne sont pas dupe de leur désir. La péripétie, l’inattendu, la surprise naissent d’ailleurs, du terme de ce voyage,  de ce que Sandra découvre de cet homme qu’elle ne connaît quasiment pas. Les rôles vont s’inverser. Celle qu’on prenait pour une héroïne romanesque face à ce jeune homme taciturne, devient une spectatrice silencieuse. Celui qu’on croyait sans histoire va se mettre à parler.

Dans un parc digne du « Jardin des Finzi Contini », le passé de Bapstiste revient de plein fouet éparpiller les convives, semer la déroute et mettre des mots où il y avait du vide. Mathias, lui, joue dans la piscine parmi des gosses qui sont tous des cousins et avec lesquels, il sent bien qu’il ne tissera pas de liens. De quoi hérite-t-on vraiment quand on naît dans une dynastie où la vie sans argent est assimilée à une vie d’infirme ?

Ce n’est évidemment pas insignifiant si l’auteur de « L’adversaire » filme Dominique Sanda en  héritière de sa propre filmographie,  maîtresse des lieux et d’un autre âge, passant, royale parmi tous ces gamins, et qui voyant Mathias, interroge : « Mais il est à qui cet enfant ? »

Etre « fils de » est bien la problématique d’une œuvre où  la filiation ne va pas de soi, où le legs est un fardeau, où il s’agit de partir toujours plus loin. « Un beau dimanche » est une fable sans lutte des classes, comme dans les contes d’autrefois où la bergère devenait riche en épousant le prince. Ici, les pauvres se fichent de l’argent qui gâche tout et ne rend pas heureux. C’est un film sur la volonté farouche de s’arracher aux siens, sur le désir irrépressible  de romanesque. Que fait-on de sa propre histoire quand on refuse l’héritage? On invente un récit.

Ce que réalise Nicole Garcia dont le septième film coule sans fièvre et sans nécessité. Bien écrit mais un peu théorique, incarné mais un peu sur l’écume.

« Qu’est-ce qui t’est arrivé ? » demande une copine à Sandra à la toute  fin. « J’ai rencontré un mec » répond la jeune femme. Voilà. C’est déjà ça…

« Un beau dimanche » de Nicole Garcia. Sortie le 5 février.

 

 

 

 

 

 

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23

commentaires

23 Réponses pour Nicole Garcia filme son fils le temps d’ « Un beau dimanche »

Monferrand dit: 3 février 2014 à 23 h 21 min

Très bel écrit Sophie, de ces écrits de critiques, dangereux, parce que le lecteur pense que le film ou le livre sera aussi bon que l’écriture. J’irai donc voir ce film, celui d’une femme, aimable…

JC..... dit: 4 février 2014 à 11 h 25 min

Billet bien fait… cependant, on éprouve de la répulsion à l’idée d’aller voir cette œuvre ! Va comprendre…. ! Peut être un scénario à la con ?

Ray Diez dit: 4 février 2014 à 14 h 06 min

Merci pour ce billet qui contient tout ce que j’aime dans une critique : une écriture proposant une lecture (celle du film), toutes deux remarquables.
Pour le film, comme vous je n’ai pas rencontré la vague et suis resté dans l’écume…

Jacques Barozzi dit: 4 février 2014 à 18 h 57 min

J’irai voir le film pour Louise Bourgoin (d’allure populaire, Sophie !) et surtout pour renouer avec Dominique Sanda…

sophie dit: 4 février 2014 à 22 h 53 min

Je n’aime pas crier mais bon, il paraît qu’il faut souligner certains mots pour des lecteurs un peu distraits… Si ça vous déplait, je ne le ferai plus…

u. dit: 5 février 2014 à 20 h 58 min

« Ne craignez rien, Sophie, aucun lecteur distrait ne vient chez vous… », qu’il dit JC.

Ouais…

Je viens lire les billets.
Contrairement aux aristocrates comme Barozzi (cum dignitate otium), je vois les films plus tard et par raccroc, mais je lis les billets.

Sophie, c’est l’avis d’un passant, mais sur ce coup, Jacques a raison.

Les mots en caractères gras, c’est É-POU-VAN-TA-BLE!

Mieux vaudrait, tant qu’à faire, une liste de key words.

Votre billet n’est pas une annonce, avec les liens pour aller voir.
C’est un texte.
Un bon texte.

Il est desservi par ces coups de trompette.
Et le lecteur moyen (votre serviteur) est vaguement humilié qu’on vienne lui montrer au tableau « ce qui est important ».

Bon, ce n’est pas très grave.
Quand j’étais lycéen, je suis parti avec un pote avec rien dans la poche, parce que le mot « Zagreb » nous travaillait.
J’avais mis dans mon sac un livre, « La raison dans l’histoire » de Hegel, je l’ouvrais, je le refermais.
De toute façon, on dormait dehors, de l’Autriche à la Hongrie (on s’était trompé de route), et la fatigue et la faim nous tenait lieu de LSD.
Une nuit mon pote me prend mon livre d’un air renfrogné, car la philosophie il se méfiait.

- C’est pas bien, Hegel?
- C’est pas ça, qu’il me dit l’enfoiré, c’est que tu n’as pas souligné les bons endroits ».

C’était un enfoiré.
Il ne comprenait rien à la philosophie.
Hegel, c’était autant dire Angèle.

Bien plus tard, je lui ai dit:
« Tu te souviens de la route de Liezen?
Tu étais un enfoiré.
Tu n’avais jamais lu une ligne de philosophie allemande.
Mais ta connerie de sur-lignage, elle m’avait blessée ».

C’est pour dire que le caractère gras, ça sollicite.

(Pas si enfoiré que ça, il vit aujourd’hui dans les Mers du sud et n’a guère de problème, si ce n’est la chikungunya)

Jacques Barozzi dit: 5 février 2014 à 23 h 05 min

N’étant pas un inconditionnel de Nicole Garcia, la réalisatrice, je craignais ni la vague ni l’écume mais plutôt de rester en rade sur le rivage !
Et finalement, j’ai été agréablement surpris par le film, qui m’a tendrement emporté.
Louise Bourgoin a de l’épaisseur dans ce rôle de jeune femme douée pour s’attirer les emmerdes et, face à elle, Pierre Rochefort, aux faux-airs de Stéphane Guillon, lui donne la réplique tout en douceur.
Dans les seconds rôles, la jeune soeur du héros se distingue et apporte une bonne part d’émotion à l’histoire.
Quant à Dominique Sanda, que j’avais quittée au summum de sa beauté dans « Les ailes de la colombe » de Benoit Jacquot (il me semble que c’était hier), la retrouver en « dame » patronnesse, évoquant l’actuelle égérie à particule des manifs anti mariage pour tous, me laisse sans voix…
Mon Dieu que le temps passe, impitoyablement (en gras) !

JC..... dit: 6 février 2014 à 15 h 45 min

u.
La philousophie, c’est savoir souligner où il faut ? P’tain, c’est beaucoup plus difficile que la physique quantique !

JC..... dit: 6 février 2014 à 15 h 47 min

Jacques,
ton désespoir fait peine à voir. Hélas, la Nature est mal faite, nos sœurs enlaidissent avec l’âge, et nous, nous deviendrons de superbes vieillards cinéphiles et lubriques …

Caroline dit: 6 février 2014 à 19 h 18 min

J’en sors. Le film m’a paru bancal. Pas très réussi, malgré le minois parfait de Louise Bourgoin (pas franchement populaire, nous sommes d’accord, mais Sophie je vois ce que vous voulez dire : faisant des efforts méritoires pour faire comme si, avec en particulier une belle vérité atteinte dans la tenue du corps, la coiffure, la mise, le code vestimentaire ) et en dépit de ma sympathie toute acquise et redoublée envers la « personne » Nicole Garcia, ayant moi-même une bru née à Cherchell!

Le sujet en lui-même n’était pas mal. Ce renversement autour de la notion de « fils de/ », l’argent là où on ne s’y attendait pas forcément, la petite étude de mœurs sociologique qui s’ensuit. Ce versant-là n’a pas été beaucoup vu au cinéma : la bourgeoisie débarrassée des étiquettes automatiques qui vont avec (autre forme de clichés). Ou plus exactement, vue au-delà des clichés qui y sont à l’œuvre « naturellement » ; le fait que les fils de famille aussi peuvent avoir leur tracas, constituer des anti-héros; être tentés par la route, l’oubli ou l’esquive au même titre qu’une petite serveuse saisonnière parce qu’ils en ont sur le cœur. Cette démarche-là, qui consiste à aller au creux des clichés voir ce qu’ils contiennent, rendent comme son, est très intéressante et au contraire peu visitée. Mais au final N. Garcia ne s’y engage pas et le film pêche par son absence de contrepoint. Être ou ne pas être fils de/, sans se demander ce que c’est que de manquer de référent.

« Je ne te promets rien », « On part »: tout l’arsenal voulant affirmer haut et fort qu’il ne risque pas d’y avoir prise de tête. Mais moi, si J’AIME ça?

Conclusion, un catalogue assez vide, où la photo est plaisante, caressante, (Garcia sait faire ça et c’est bien), mais un film qui ne dit rien, à force de vouloir poursuivre la trille sous le mode de la légèreté, fût-elle sombre, sans risquer de s’appesantir.

L’auteure filme son fils, elle y prend plaisir et tant mieux mais nous ne partageons guère ce plaisir. Il demeure creux, sans nécessité ni partage.

Jacques Barozzi dit: 6 février 2014 à 21 h 33 min

Voilà que je vais devoir défendre le film de Nicole Garcia !
Tout d’abord, je dirai qu’il doit avoir bien des qualités pour avoir inspiré un si beau billet à Sophie !
Après tant de lyrisme, celle-ci, se souvenant qu’elle est avant tout critique, balaye son beau château de cartes en disant, dans l’avant dernière phrase, que l’histoire de fond n’a pas été au-delà de l’écume narrative, hélas !
Puis, comme soudain prise d’un ultime remords, Sophie (serait-elle un peu midinette ?), nous lâche dans un ultime souffle, que c’est quand même une belle histoire d’amour qui finit bien : « « J’ai rencontré un mec » répond la jeune femme. Voilà. C’est déjà ça… » !
Lorsqu’elle nous dit que c’est une fable « sans lutte des classes » (souligné en gras dans le texte), ce n’est pas, à mon sentiment, tout à fait exact. La lutte des classes y est bien, mais si délicatement traîtée, qu’elle ne se voit pratiquement pas.
Au printemps 2012, ayant publié « Le goût de Montpellier », ville et région que j’avais découverts il y a au moins deux décennies sans jamais y être retourné depuis, je suis allé y passer quelques jours de vacances à la fin de l’été de la même année, pris de scrupules professionnels et afin d’aller vérifier de visu mes impressions premières.
Montpellier à confirmé mon jugement, mais parmi les autres villes de la régions j’ai été surpris de voir, entre autres, que la coquette cité de Béziers avait désormais des allures de casbah algéroise ! Où est donc passée la bourgeoisie locale, me suis-je alors demandé. Elle s’est retirée dans ses domaines horticoles, ai-je pensé, en voyant émerger, deci-delà dans les campagnes alentour de splendides bâtisses de maîtres !
Et bien, l’un des charmes du film, est de nous faire pénêtrer justement dans l’une d’entre elles, située plutôt du côté de Toulouse.
Et là, je me dis que Nicole Garcia et son scénariste Jacques Fieschi (fils d’un médecin cannois), ont peut-être manqué d’audace ?
Le personnage qu’incarne Louise Bourgoin n’aurait-il pas dû être joué par une beurette ?
Ainsi le « rapport de classe » se serait doublé d’un « choc des cultures », plus conforme à la réalité actuelle. Ce qui aurait donné plus de relief à la réplique de la très catholique Dominique Sanda du film en découvrant le rejeton de l’amie de son fils installé dans son propre salon parmi ses petits-enfants : « Il sort d’où celui-là !? »

sophie dit: 7 février 2014 à 15 h 01 min

Oui, Jacques, le film de Greenaway est riche, profus, un peu trop d’ailleurs, mais assez passionnant… Pas eu l’énergie d’écrire dessus d’autant qu’il y a pas mal de films qui arrivent la semaine prochaine dont je parlerai – mais allez-y..

Caroline dit: 7 février 2014 à 22 h 06 min

Jacques Barozzi, joli plaidoyer, mais pas utile : j’aime beaucoup N. Garcia, Anne Fontaine etc!! Son travail ici est seulement sans nécessité et ça se ressent. L. Bourgoin, remplacée par une Beurette? Je ne crois pas, ça ne ferait que différer en portant l’attention ailleurs ce que j’aurais aimé découvrir dans ce film: comment les hiérarchies fonctionnent, entre gens qu’aucun autre signe distinctif autre que « social » ne séparent, ni couleur de peau ni culture ni rien. Comment c’est montré et quelles barrières invisibles rencontre l’ascenseur social. Comment l’amour ou l’amitié qui font intrusion ont vocation à les détruire, ces barrières, et comment insidieusement elles reprennent immanquablement le dessus.

Le travail de Nicole Garcia laisse sur sa faim. De peur sans doute d’être trop didactiques, beaucoup de cinéastes français sont devenus allusifs, se contentent d’esquisser le propos. Ils ne veulent plus raconter d’histoires. Leur uniformité me gêne. Je croyais que Mijn Vlakke Land, c’était nous.

Pourtant dans toutes vos belles provinces qui font rêver, il y a matière! Pourquoi la caméra ne rentre pas dans les belles demeures pour montrer un envers qui ne serait ni blanc ni noir, jetterait un regard sociologique? Cannes, où a lieu votre festival. Toulouse la Rose. Bordeaux, capitale du vin (son seul nom est un voyage qui régale en soi). Lyon…

Le cinéma français semble devenu paresseux, branché, prévisible. Je ne m’y ennuyais pas comme ça. Je me demande s’il n’est pas devenu un sport de riche de la part de ceux qui le font. Le problème est possiblement de cet ordre.

Jacques Barozzi dit: 7 février 2014 à 23 h 27 min

« Pourtant dans toutes vos belles provinces qui font rêver, il y a matière! »

Mais d’où nous écrivez-vous donc, Caroline ?
Ce que vous dites est assez juste.
En fait je n’aime guère Nicole Garcia, que je trouve un peu trop to much, en général. Avez-vous lu le portrait qu’en fait Christine Angot dans « Quitter la ville » ? Mais elle peut se révèler bonne comédienne, notamment dans « Gare du nord », qui repose en grande partie sur ses frèles épaules.
Ce qui m’a plu dans le film, dont le propos n’est pas vraiment un la lutte des classes, c’est le regard porté par les deux protagonistes l’un sur l’autre. Lui d’abord sur elle, puis elle ensuite sur lui, comme le dit si joliment Sophie dans son billet.
Le Parisien Truffaut aimait bien tourner en province : « L’Homme qui aimait les femmes », « La femme d’à côté » Et Chabrol, plus provincial d’origine, aussi…

JC..... dit: 8 février 2014 à 6 h 41 min

Qu’ouï-je ?
Le cinéma français n’aurait plus rien à dire !
(bof… tant que milieu peut en vivre, tout est pour le mieux ….)

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