de Annelise Roux

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La République Du Cinéma

« Nos enfants »: la violence en héritage

Par Sophie Avon

C’est un film sur la violence refoulée qui commence avec une agression verbale. Des chauffeurs s’engueulent dans les embouteillages de Rome. La dispute dégénère. Inutile de dire jusqu’où elle va : le préambule de « Nos enfants » – adapté du roman « Le dîner » de Herman Koch – est assez inattendu pour qu’on lui laisse l’effet de surprise. Du moins est-il clair qu’il érige en postulat qu’aucune pulsion n’est gratuite, que nos actes ont des conséquences et que nos enfants en héritent d’une manière ou d’une autre.

Les enfants justement : ils sont au cœur de ce récit lyrique et retenu à la fois, démonstratif sans être didactique. Bennedetta et Michael sont des adolescents de 16 ans, cousins, d’une famille bourgeoise. Ils s’entendent bien. Ensemble, ils aiment regarder des séries sur le web où ça castagne. Le père de Michaele est pédiatre à l’hôpital, celui de Bennedetta (surnommé Benny, si bien qu’on pense irrésistiblement au Benny’s video de Haneke) est avocat. Les deux frères s’entendent moins bien que leurs enfants. Ils s’invitent à dîner entre couples, rituellement, depuis dix ans dans le même restaurant, mais n’ont plus grand-chose à se dire. Massimo, l’avocat (Alessandro Gassman), défend des sales types dont son frère Paolo pense qu’en sortant de prison des salopards, il a vendu son âme. Quant à Paolo (Luigi Lo Cascio), il s’épuise à soigner des enfants, faisant preuve d’un humanisme modèle.  Sa femme Clara (Giovanna Mezzogiorno), a ses propres centres d’intérêt. Quand son mari repart à l’hôpital, elle se passionne pour une émission de faits-divers sur la Rai. Elle se fait un plateau repas et n’en bouge plus. Le fils, Michaele, mutique, adolescent type, s’enferme dans sa chambre.

Ce n’est guère mieux chez l’avocat Massimo où l’épouse dîne seule elle aussi car son mari a du travail. La solitude est deuxième plaie de ce monde où les appartements sont cossus mais où chacun va et vient sans parler.

Un soir, Benny et Michale vont à une fête. L’adolescent boit trop, repart en sale état.  Chez lui, sa mère l’a attendu, qui le couve démesurément et prétend être la seule à le connaître. En attendant, sa protection fonctionne comme un écran, un cache, un voile pour ne pas voir ce qui se trame. En l’occurrence, la tragédie qui ne manque pas d’arriver. Une caméra de surveillance la livre plus sûrement que l’œil des protagonistes, entraînés à biaiser avec le monde réel. On n’en dira rien pour laisser au spectateur le plaisir du suspense. Tout ce qu’on peut en dire, c’est que les parents ont vite fait de comprendre que leurs enfants sont mouillés dans un drame qui a touché une tierce personne. De nouveau, les couples se retrouvent au restaurant. Chacun avec sa vérité et sa façon, face au danger qui menace le cercle intime, de protéger ce qu’il croit être le bonheur.

En plans efficaces et ramassés, souvent  inaudibles parce qu’envahis par le brouhaha de la rue, filmant ses personnages derrière une vitre, comme s’ils ne pouvaient être en contact avec la réalité, Ivano de Matteo montre l’impuissance des pères, le vertige d’une société où bien et mal sont relégués derrière la virtualité du net, où les parents démissionnent par amour et lâcheté – mais ce qui le passionne, c’est la façon dont les deux frères, soudés à leurs épouses respectives, retournent à leur propre préhistoire, à cette fraternité ennemie qui a nourri entre eux une violence secrète.

Comment cette société ultra sécurisée a-t-elle pu produire tant de violence et comment une famille nantie, éduquée, sans défaillance apparente, a-t-elle pu engendrer de tels enfants ? Nos enfants ?

« Nos enfants » d’Ivano de Matteo. Sortie le 10 décembre.

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commentaires

16 Réponses pour « Nos enfants »: la violence en héritage

JC..... dit: 14 décembre 2014 à 10 h 45 min

… cela me désespère de lire des billets aussi somptueux, aussi bien faits, aussi excitants … et de m’être, dans un moment de lucidité rarissime, exclu moi-même de ces échanges avec Sophie et ses amis, n’ayant pas le cinématographe contemporain dans mes bases de données compétentes ….

La Reine des chats dit: 14 décembre 2014 à 13 h 59 min

Billet extra.Luigi Lo Cascio.. mon personnage préféré de « La Meglio Gioventu ». Nicola, encore mieux que Matteo/Alessio Boni, (pourtant déjà si excellent),se faisant passer pour lui, allant voir les prostituées masculines et rangeant doucement ses chaussures sur le balcon l’une à côté de l’autre avant d’enjamber la rambarde.., Jeune étudiant psy emmenant la petite autiste Jasmine Trinca/Giorgia faire un tour, s’offrir une glace, l’arrachant à un père pressé de s’en débarrasser en la collant ds un centre fermé,.. partant ensuite en Norvège se faire une idée sur les cheveux pâles,prélude à sa rencontre,quelques mois plus tard, de la blonde Giulia jouant du piano dans Florence sinistrée par les eaux…sauvant des pièces des Uffizi en une longue chaîne humaine,avant le retour aux sources,de boucler la boucle, passé le grand deuil, dans cette île de Sicile où le dénuement, les pierres de lave, la mer – et Mirella bien sûr- finissent par avoir un peu raison du chagrin,consolent..Quel comédien ! Palermitain pour de bon, en plus : cette nuance aile de corbeau, légèrement bleutée, des cheveux des hommes du sud, là-bas. Si ds ce film ,il est moitié aussi bon que ds le long feuilleton réussi produit par la RAI, c’est gagné. Alessandro Gassman est-il le fils de Vittorio? Fortes chances. Le grand dépressif, l’amateur de pastèque des « Ames perdues »,l’aveugle de « Parfum de femme », en fauteuil ds « Cher Papa »,l’acteur des Dino Risi, de Scola, quoi qu’il ait pu en écrire, a toujours eu pour moi, et éternellement, un grand avenir devant lui. Vive la filiation heureuse?

Milena et Dora dit: 15 décembre 2014 à 11 h 02 min

nous trouvons, ma sœur et moi, sacrément gonflé celui qui prétend s’exclure lui-même de ce blog respectable, lui qui ne respecte rien et surtout pas les autres; personne ici ne tolère ce bouffon

xlew.m dit: 16 décembre 2014 à 0 h 38 min

Oui, Sophie, on pense à Benny’s video dans ce film, et comme d’ailleurs vous l’entendez, pas seulement à cause du prénom de la jeune Bénédicte la bien nommée.
il y a une bien belle science du montage dans ce film qui met en valeur les caractères déjà très coupants des quatre protagonistes, pères et mères. Ces derniers restaurent certainement une part de leurs souvenirs de jeunesse en évoquant les noms des films français qu’ils ont vus, le nom des vins qu’ils boivent etc., c’est fou le temps passé par le réalisateur à rendre hommage au grand cinéma italien des années `70, on voit ça aussi un peu dans le Andò de « Viva la libertà » avec l’inénarrable Sorvillo en Enrico Oliveri qui lui aussi aime jouer avec la mémoire du temps perdu-irretrouvable (il a un poster de Berlinguer riant aux éclats derrière son bureau).
La Belle Gente, son film de 2009 ou 10 (peut-être 2011 ?) alors qu’il cartonnait en France, n’était je crois pas sorti en Italie, cela a dû laisser des traces chez certains italiens. J’en connais par exemple qui ne peuvent plus supporter « La meglio gioventù », ni revoir Lo Cascio reprendre le rôle de l’éternel médecin des âmes perdues.
Juste en passant, puis me taire, remercier Reine pour le rappel du film de Risi, « Anima Persa » avec Gassman senior (le fils n’est pas mal).
Film extraordinaire sur la décadence, non pas de Venise (en 77 tout le monde s’en apercevait déjà), mais de la littérature et du cinéma (« plus personne dans les églises, un monde fou dans les salles, les nouveaux confessionnaux ») Il decadentismo (« Ne mettez jamais un livre de Joyce et de Goethe côte-à-côte ! »), poussé jusqu’au bout de la nuit par le personnage de Fabio Stolz, entre en une sorte de résonance paradoxale avec ces films qui sortent aujourd’hui, aussi bien le de Matteo dont il est question dans l’article que celui de Reitman, « Men, Women & Children, (la surveillance des enfants par leurs parents par tablettes et iPhones interposés.)
L’une des mammas du film travaille aussi à mi-temps au musée romain de l’Ara Pacis, lieu où l’on peut voir une allégorie de la famille idéale si l’on observe de près une fresque représentant Agrippa, sa femme et ses enfants.
« Si tu veux la paix avec tes gosses, prépare la guerre », Haneke le disait un peu déjà. Ouais, bof, si l’on veut.
Amical salut aux amoureuses et amoureux du ciné italien, baci et miao-miao.

[Elena] dit: 16 décembre 2014 à 13 h 48 min

Ah, Reine, i figli d’arte, vaste sujet (en France comme en Italie d’ailleurs).
["Mauvais genre" ? Dario écrit ses mémoires et à peu près au même moment Asia tourne un film qui n'est peut-être pas étranger à sa propre vie.]
Ds le registre fan club (merci à xlew pour l’accolade à Toni Servillo dédoublé, politicien déprimé réfugié oltralpe & Idiot/philosophe), bien qu’éblouie évidemment par Luigi/Nicola & Alessio/Matteo, je préférais le discret, le raisonnable Fabrizio/Matteo — comme la petite sœur ds le film et Sonia Bergamasco ds la vie. Acteur ds le genre opposé, celui que l’on hésite à reconnaître — en Alcide De Gasperi, en Aldo Moro, en pape même. Camaleonte, ça ne me plaît pas chez les politiques, mais qualité ds ce tt autre métier.

Paul Fritsch dit: 16 décembre 2014 à 14 h 25 min

Bonjour Elena et xlew.m. Je me présente, je m’appelle Paul Fritsch. J’aimai beaucoup vos interventions contribuantes.

La Reine des chats dit: 16 décembre 2014 à 15 h 07 min

Elena, Fabrizio, est-ce celui qui joue Carlo,finit en effet par épouser la jeune soeur? D’accord avec vs sur sa séduction à la Nanni Moretti, auquel il ressemble un peu.Douceur et pondération, et pourtant vraie manière d’habiter le rôle.Belle scène triste, drôle, tendre, où Nicola et lui ,ivres morts ,se font une déclaration d’amour « interposée » sur canapé!
Je vais aller voir le film recommandé par Sophie, ms bien sûr, rien qu’en regardant l’iconographie du billet, immédiatement ce qui est à craindre pour Lo Cascio. Cette absence de renouvellement. Malgré tout, c’est ce qui fut reproché à une époque à Marc Bolan, T-Rex,et puis voyez?.. Jasmine Trinca, reconvertie ds Romanzo criminale en amante sage de « Fredo »/Rossi Stuart était superbe.Aussi convaincante que la Mouglalis en putain narguant l’excellent Stefano accorsi, flic moustachu au pull lycra,déboussolé par tant d’animalité narquoise et sûrement blessée ..
Lew, en tt cas, pas à dire, vs m’estomaquez tjs sur l’Italie(entre autres). Votre manière pragmatqiue, fine, amoureuse, sensuelle,de l’évoquer.En l’occurrence, sur ça et sur l’est,je sais de quoi je parle..d’autant plus pointilleuse là-dessus, donc…Ms vs m’avez à chaque fois! Vos évocation de Gassman/ Deneuve/Danilo Mattei& autre Anicée Alvina, du palais croulant, parfaite. Un autre qui fait ça tb, curieusement je m’en suis fait plusieurs fois la remarque, sur ça ou la Bretagne(ou plus récemment sur Faulkner, autre de mes passions « sudiste » avec Shelby Foote et Flannery), c’est paul Edel. Il faut voir comment,abandonnant le ton bougon, il parle de ses voyages en train au départ de Rome, des petites tables aux nappes à carreaux, des ventres gras, du vent dans les chemisettes…Bon sang, je vs assure, c’est à lire. Parfois entre deux RV je baguenaude comme ça entre les blogs, même si tellement peu de tps et que my heart belongs to RdL et RdC, et franchement ça vaut le coup. En revanche la modération là-bas,t bizarre, même si peu importe, pas grave, surtout pas le temps de creuser : j’ai voulu laisser un com et j’ai été éjectée, pas compris pourquoi. Peut-être était-ce trop perso?, alors tant mieux. L’aspect magique d’une régulation aléatoire qui peut bien tomber..Mais jetez un oeil qd il parle d’Italie, vs ne serez pas déçu. La note sur Pylone est sensitive, pleine d’intuitions. Comment comprendre Faulkner si on est un pur « intellectuel »?Contradiction flagrante. Moi je lis comme les bêtes, avec ma peau, ma chair, mon souffle et mes dents avant mon cerveau.. Pour info mon préféré ,ces sont les Palmiers sauvages/Si je t’oublie Jérusalem, ms j’ai une tendresse très particulière aussi pour Tandis que j’agonise et Lumiere d’aout. En fait je les aime tous! Un peu comme qd je me penche sur le cinéma italien : Ns ns sommes tant, tant aimés, lui et moi!
Tjs heureuse de vs retrouver chez Sophie. Ciao

J.Ch. dit: 16 décembre 2014 à 17 h 46 min

à La Reine des chats : la dernière partie de votre commentaire (sur Faulkner) aurait pu très bien figurer chez PE… heureux de savoir que nous avons les mêmes passions sudistes… auxquelles j’ajoute William Styron pour Les confessions de Nat Turner

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