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La République Du Cinéma

« Notre petite soeur »: Kore-eda, trésor de la famille

Par Sophie Avon

Nul mieux que Koré-eda n’a saisi l’enfance au cinéma. Son innocence et sa détermination. Sa pureté et sa volonté. Dans « Nobody knows » qui valut à son jeune comédien d’être récompensé au festival de Cannes 2004 ou plus récemment dans « Tel père tel fils », miracle de grâce et d’émotion, le cinéaste nippon a creusé le même sillon où court la vitalité de très jeunes personnages face à  la trahison des adultes. Dans « Notre petite sœur » dont la trame, sous ses dentelles de gynécée charmant, possède une tonalité sourde, une ombre portée en continu, il confirme sa délicatesse et sa capacité d’enchantement, frisant la joliesse mais ne tombant pas dans la mièvrerie et racontant, in fine, l’histoire d’une réparation magnifique.

Sachi, Yoshino et Chika vivent ensemble dans une grande maison au bord de la mer à Kamakura. Elles sont sœurs. Sachi est l’aînée et fait régner l’ordre.  Un jour,  elles apprennent la mort de leur père dont on comprend qu’il les a abandonnées une quinzaine d’années avant. Elles prennent le train pour assister aux funérailles. Suzu Asano, 14 ans, vient les chercher. Elle est leur demi-sœur. Immédiatement, entre cette adolescente au visage angélique et les trois aînées qui parlant du père disparu, répètent qu’il était pitoyable mais gentil, c’est le coup de foudre. Un coup de foudre à la japonaise, tout en silences et en regards baissés – mais intense.

Le bonheur est sans doute la chose la plus difficile à filmer. Koré-eda en capte le détail et souvent, à travers le plaisir de manger: les déjeuners rituels, les alevins du petit restaurant où les jeunes filles ont leurs habitudes,  les bocaux de prunes qu’elles fabriquent et la liqueur qui enivre Suzu, endormie sous le regard bienveillant de ses aînées qui la couvent alors des yeux comme des fées énamourées – « Regardez ! Elle sourit … » dit l’une d’elles.

Le bonheur, c’est aussi le football où Suzu excelle, le vernis à ongles que Yoshino pose sur le bout de ses orteils, le paravent dont les filles recollent en riant les panneaux aussi fins que des pétales de fleur séchée ou la beauté  des cerisiers en fleurs. Et toujours, au cœur de ces moments de joie dont le cinéaste japonais dresse un inventaire tendre et domestique, vient s’inscrire le tourment de l’âme si noble de Suzu. Suzu est encore une enfant mais elle a trop souffert elle-même pour ne pas être sensible aux souffrances des autres. Pas de félicité pour elle sans l’angoisse d’avoir causé du tort ou d’avoir été à la source d’une peine.  Elle a du mal à parler de son père avec ses sœurs parce qu’elle est persuadée que sa naissance a semé la discorde et produit l’éclatement familial. L’harmonie de la fratrie n’évite pas sa culpabilité, et sa jeunesse comme sa droiture guident ses pas.

« Tu es un trésor !» lui dit la restauratrice qui a vu grandir les aînées et s’émerveille de cette petite sœur débarquée sur le tard. Elle est comme une figure manquante enfin apparue, la toute dernière qui faisait défaut et dont la présence est une promesse de consolation. Avec elle, la beauté est plus vibrante. Parfois, il faut du temps pour composer une famille de cœur. « Tout ce qui vit demande temps et effort » dit Sachi à Suzu, un soir à la fenêtre.

« Notre petite soeur » de Hirokazu Koré-eda. Sortie le 28 octobre.

Cette entrée a été publiée dans Films.

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commentaires

13 Réponses pour « Notre petite soeur »: Kore-eda, trésor de la famille

Jacques Barozzi dit: 31 octobre 2015 à 12 h 53 min

Oui, beau billet et beau film : voir les cerisiers en fleurs et mourir !
Car sous la douceur de cette jeune fille en fleur il nous est aussi donné à voir des images fortes, telle la fumée du crématorium dans lequel se consume le corps du père ou la fin de la restauratrice dans le service de soins palliatifs que dirige l’ainée des grandes soeurs.

Polémikoeur. dit: 31 octobre 2015 à 13 h 12 min

En tout cas, la bande-annonce
en est une vraie, qui, vue à la Toussaint,
sous une pression halloweenesque,
dérangée par une météo printanière,
laisse coexister avec la chronique familiale
un tas de possibles, du bergmanien
au lynchien dopé à Stephen King.
Nipponpartardement.

ce n'est pas puck dit: 1 novembre 2015 à 11 h 53 min

« L’harmonie de la fratrie n’évite pas sa culpabilité »

La culpabilité, ça marche aussi au Japon?

ce n'est pas puck dit: 3 novembre 2015 à 18 h 14 min

« la fumée du crématorium dans lequel se consume le corps du père ou la fin de la restauratrice dans le service de soins palliatifs que dirige l’ainée des grandes soeurs. »

Pas assez morbide…

ce n'est pas puck dit: 3 novembre 2015 à 18 h 15 min

« truffé d’erreurs sociologiques. »

En plus d’être un grand philosophe Ueda connaît très bien la sociologie

Jacques Barozzi dit: 3 novembre 2015 à 19 h 35 min

J’avais hésité à y aller et j’aurais eu tort, The Walk, malgré les crampes dans le ventre que j’avais en sortant, est un superbe spectacle, qui nous suspend dans le vide, en 3D !
Du cinoche, comme on en voit rarement…
Merci, Sophie !

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