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La République Du Cinéma

Nouvel an : à nos jours sans faim

Par Annelise Roux

Évoqué en passant sur un fil précédent, le film de Harold Ramis datant de 1993, « Un jour sans fin » avec ce présentateur météo irascible, vachard, qu’était Phil Connors/Bill Murray, mérite qu’on s’y arrête.

Un Bill Murray hargneux, venu en traînant les pieds assister à l’éclosion de la marmotte dans un bled plouc, rendu marteau par un réveil automatique et qu’une flopée d’existences s’évertue à remettre dans le droit chemin… Depuis l’acquisition de haute lutte des arts jusqu’à celle, plus intuitive et primordiale, des rapports humains, long is the road.
Comment ce visage, grêlé à la manière de celui de Tommy Lee Jones, parvient-il à être aussi attractif ? Derrière la marque de fabrique, son air de cocker ayant sauté un repas, la palette de l’acteur est large. Plus d’un tour dans son sac.

« Tootsie » de Sydney Pollack (1982), aux côtés de Jessica Lange jeunette, éclatante, de Dustin Hoffman obligé de se mettre au fromage 0% pour entrer dans ses tailleurs, d’un George Gaynes acteur d’un soap opéra surnommé « La Langue » qui passe son temps à se vaporiser la bouche avant les scènes de baiser et de Pollack himself, en agent de Michael/Dustin Hoffman (on se rappelle Dustin Hoffman attifé en Dorothy Michaels se glissant à côté de lui, frôleur, commandant un vermouth-zeste d’une voix pointue, sous le regard affolé du pauvre Sydney cherchant la sortie) nous révélait un interprète comique, désagrégé ès ironie intello double bind.
Jeff – Bill Murray, donc – co-locataire de Michael, auteur de théâtre joué dans les salles des fêtes, entreprenait sans vergogne les filles en vantant l’exigence de la vie d’artiste : « Tu vois, le théâtre pour moi, c’est quand trois paumés surpris par l’orage entrent là pour échapper à la pluie. À la fin ils viennent te voir en te disant, mec, je n’ai rien compris, mais j’ai pleuré ! »

Bob Harris, acteur sur le déclin arrivant pour tourner la publicité qui permettra à sa femme de changer le carrelage d’une salle de bain qu’on imagine hollywoodienne, dans « Lost in Translation » (Sofia Coppola, 2003), ébranlé de plein fouet par une Scarlett Johansson si seule, si vulnérable et précaire en jeune épouse d’un photographe, désœuvrée dans sa chambre d’hôtel tokyoïte au plafond orné de fleurs, nous avait bouleversés. Sakura d’une brève rencontre, qui achevait de donner un aperçu d’un talent persistant.

À la liste des envies de Noël, quelque peu intéressée, faisons succéder une liste de vœux totalement désintéressés, pour 2016.
La même question tourne en boucle dans le film de Ramis : que faire du temps imparti?
Au moment de la bascule annuelle, souhaitons-nous des jours sans faim, un meilleur partage.

Pour l’exclusion, pas de pré carré, de nationalités, de religions ni de couleurs de peau.
Bien entendu, en premier chef, plus de massacres à Charlie Hebdo, au musée juif de Bruxelles, au Bardo ni de tirs au Bataclan, aux terrasses du Petit Cambodge ou du Carillon ni ailleurs.
On voudrait dire « jamais ». Si l’on s’en tient à une utopie généraliste, rien de trop fatigant.
S’y colleter en pensant que chacun bougeant l’édifice d’un millimètre a pouvoir de participer à ce qui aiderait à changer la donne, autre paire de manches. Toute connaissance accrue évite des détestations nées de distorsions criminelles, de manipulations de la bêtise, des ressentiments et de la frustration.
Réorienter les énergies hors d’une culture de la violence ne va pas de soi.

Saluons à ce propos l’initiative d’une librairie de la place du Parlement, à Bordeaux, « La Machine à Lire ». Sa directrice Hélène des Ligneris au lendemain des attentats organisait sa devanture autour de l’héritage culturel ancien et actuel des pays arabes et orientaux : beaux livres sur Palmyre, anthologies de poèmes, peintures de Tahar Ben Jelloun, recettes d’Istanbul, contes des mille et une nuits…

Les films, la musique, les livres dotent le monde de contours habitables.
Revoir « Le Goût de la cerise » (1997) d’Abbas Kiarostami, dont un traducteur pour lequel le persan n’a pas de secrets m’a affirmé que « Le Goût de la mûre » serait une transcription plus exacte, hymne à la vie d’un homme désespéré alors que le suicide était tabou, en Iran.
Pas d’objections à voir les vitrines bordelaises ou autres, toulousaines, parisiennes, à Athènes, New York, Moscou, Marrakech, Tbilissi, Hong Kong, Nice ou Londres – n’importe où quiconque a envie de découvrir, lire, ressentir – s’enrichir en plus de livres de notre récent académicien français, premier Haïtien et Québécois à entrer sous la Coupole, Dany Laferrière, d’un noir d’ébène et dont le titre malicieux Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer en soi est un pied de nez à d’oiseuses considérations sur l’identité ou la race blanche, d’ouvrages de Svetlana Alexievitch, Nobel de littérature 2015 qui rend la parole aux invisibles, dit le délabrement actuel d’une Russie post-soviétique, des contes d’Isaac Singer, passeur délicieux du yiddish, du portrait que David Grossman, dont le fils Uri fut tué au Sud-Liban et qui demeura proche avec Amos Oz du camp de la paix, dresse de la société israélienne dans son roman paru au Seuil, de « L’Espèce humaine » de Robert Antelme, dédié à sa sœur morte en déportation et de « Si c’est un homme », de Primo Levi.

Pas très festifs, ces derniers ? La vraie fête républicaine à la française c’est que personne ne soit remodelé à coup de balles de kalachnikov pour sa façon de vivre ou ses opinions.

Rajoutons les albums de Cat Stevens, Anglais converti à la religion du Prophète Mahomet sous le nom de Yusuf Islam. Après des années de dévouement philanthropique, il a repris une tournée internationale en 2010, réaffirmant son envie de travailler avec « The » Robert Zimmerman.
Les quatrains d’Omar Khayyâm devraient en réconcilier plus d’un, lorsqu’il prône :  Si les amants du vin et de l’amour vont en enfer, le paradis est nécessairement vide.

2015 a été rude.
Que l’année qui s’annonce nous soit vraiment belle et douce.

 

 

Cette entrée a été publiée dans DvD, Films, Non classé.

13

commentaires

13 Réponses pour Nouvel an : à nos jours sans faim

JC..... dit: 1 janvier 2016 à 11 h 03 min

Grossière erreur partagée par les naïfs, les idéologues, et les humanistes rêveurs : que la violence va diminuant lorsque la connaissance de l’autre croit…

Rien n’est plus faux qu’une telle affirmation ! L’homme est un loup pour l’homme et le restera. Amen !

Polémikoeur. dit: 1 janvier 2016 à 13 h 36 min

Il y a bien longtemps
que l’Homme est bien plus
un homme pour le loup
que l’inverse !
Pour la liste de vœux :
ni liste en ce jour ni vœu,
il sera bien temps après
(sinon tant pis !).
Non, pour l’instant…
rien que l’instant !
En vous souhaitant
24 secondes par image
(pourquoi pas ?),
synchroniriquement.

Annelise dit: 1 janvier 2016 à 15 h 00 min

@11h03, retour de bile des lendemains de fête JC? La grossière erreur ne serait-elle pas de confondre humanisme, naïveté et doux rêve? Parfois les humanistes, les vrais, les tatoués sont ceux que la lucidité aussi brûlante que le soleil au contraire a grillés à point. Carbonisés comme les steaks dont François Truffaut faisait quotidiennement son ordinaire avec de la purée!

Annelise dit: 2 janvier 2016 à 8 h 43 min

JC ce matin, il faut bien que nous occupions nos petites mains après la vaisselle.
@Polémikeur hier, curieux que vous évoquiez « If ».. Anderson, cela m’était sorti de l’esprit.(Lindsey?) Anglais, cette fois, un proche de Tony Richardson. J’ai dû voir le film à 14 ans, longtemps après sa sortie. Quel choc. Le bocal contenant un fœtus, cette évocation de la promiscuité des pensionnats GB, la scène confuse, sadique, à connotation fortement homosexuelle où Malcolm McDowell se fait fouetter, dents serrées… Les Floyd ont dû s’en inspirer pour concevoir le clip vidéo de « The Wall ».
@Jacques Chesnel, (l’autre) Anderson m’intéresse aussi beaucoup. Quel travail captivant sur la féérie, le kitsch, déplaçant en permanence les lignes du ridicule et du merveilleux, modifiant les contours de l’enfantin et de l’adulte. Le Texan Wes fait montre d’une maîtrise narquoise, intellectuelle et ludique très imprégnée de pop art dans son détournement des mythes. Personne n’en voulait et sans Owen Wilson, nimbé du succès de ses films de potache pour lui mettre le pied à l’étrier, il ne serait arrivé à rien ! Le fait qu’il n’ait pas fait d’études de cinéma mais de philosophie n’est pas innocent. Cela l’a obligé à inventer ses codes sans comparatif, ou à produire des parodies maison extrêmement personnelles. « Grand Hôtel Budapest » était formidable à cause de cela : une broderie aux points incertains, mais au final le motif n’appartient qu’à lui… Clochettes, tintements enfantins, digressions, débordements, démesure, intelligence qui ne s’encombre pas d’être bien peignée et qui va, épis plein les cheveux : c’est parce que l’idiot ignore que c’est impossible – alors, il le fait.

JC..... dit: 2 janvier 2016 à 10 h 09 min

@8:43
Par Horus ! Par Aton ! Par Sun ! achetez-vous une machine à laver la vaisselle, n’abimez plus vos mains.

Et cessez d’économiser pour être en mesure de payer le jour venu la maison de retraite : vous avez encore un peu de temps … !

Polémikoeur. dit: 2 janvier 2016 à 14 h 54 min

Petite sœur (14 ans),
imaginez voir « If… » (la première fois)
au ciné-club de son lycée,
qui, sans être l’équivalent
d’une public school » anglaise
n’en tient pas moins rang
dans une certaine idée
de « l’establishment »
encore après 68 !
Sa lecture
dépend-elle plus
du regard personnel
ou de l’époque de projection ?
(car c’était en 16 mm, s’il vous plaît !)
En tout cas, la révolution
n’a pas eu lieu…
Celle de la consommation, peut-être.
Un gros tas d’ordures et déchets
au lieu d’un grand champ de ruines.
Jusqu’au prochain embrasement ?
Solution de sortie de crise
pour bien trop de têtes,
pourvu qu’elles ne deviennent pas
plus influentes !
N’empêche que l’idée du film
de pouvoir mettre le monde
sens dessus dessous
pouvait séduire….
De quoi polémiquer
assurément !

JC..... dit: 4 janvier 2016 à 12 h 15 min

Annelise est en train de comprendre que la République du Cinema ne fascine que quelques vieux poissons de salle obscure, rares commentateurs égarés et bavards, sublimes clochards de la 2D subventionnée, car ce qui intéresse le bolo standard, c’est le chômage et la situation financière des banques centrales. Bonne année 2016 !

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