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La République Du Cinéma

« Nymphomaniac », la chair est triste, et après…

Par Sophie Avon

Comment juger une moitié de film ? Et dans le cas de « Nymphomaniac » d’autant plus incomplètement que ce premier « volume » met du temps à donner sa pleine mesure.  Partant d’un dispositif narratif élémentaire – une jeune femme raconte sa vie sexuelle à un homme d’un certain âge – pour aller vers la complexité grâce à un savant jeu d’interactions et de mises en perspectives, il avance pas à pas, s’appuyant sur des clichés, déroulant des événements somme toute mineurs et accumulant des artifices de mise en scène dont le premier effet est de mettre à distance. Et puis soudain, le film « prend », quelque chose se tisse, se densifie, dessine un univers, devient palpable, capture celui qui regarde.

Encore faut-il accepter d’entrer dans le laboratoire d’un cinéaste dont les tourments ont édifié une véritable fresque humaine. Sans doute faut-il aussi laisser de côté le carton initial où Lars Von Trier valide cette version écourtée « sans implication » de sa part. Et garder en tête qu’il y aura une version longue dans quelques mois, et que le second volume sortira fin janvier.

« Nymphomaniac » a été présenté ici ou là comme un film « pornographique », mais ce premier volet n’a pas grand-chose de sulfureux sauf à penser que le mystère du corps tienne du soufre. La matière même du récit, ce que Lars Von Trier ausculte et pourchasse au cours d’une dramaturgie faite de huit chapitres, n’est rien d’autre que la façon dont le corps s’articule avec l’esprit et dont au fond le sexe serait l’interface idéal entre l’anatomique et le spirituel. Le désir, le plaisir, la recherche de jouissance sont autant de motifs récurrents, de moyens d’appréhender le monde et partant, de saisir la vérité des individus.

Le film se déploie en flash back interrompus par la conversation qu’entretiennent la femme (Charlotte Gainsbourg)  et l’homme (Stellan Skarsgard). Au-delà d’une construction banale alternant le présent et les résurgences du passé, il se nourrit d’associations multiples, comme si le cinéaste essayait de rendre compte du  fourmillement du vivant en mettant en regard tout ce qui s’oppose. Ainsi de la jouissance et de l’insensibilité, de l’organique et de la rationalité, des images et des chiffres, de la souffrance et de l’indifférence, du bien et du mal…  Ce n’est pas la première fois que le créateur du dogme s’attache à construire un cadre théorique à l’intérieur duquel il établit des ponts, des liens, des affinités, des analogies et des rapports de symétrie.

Il y a d’ailleurs quelque chose de mathématique dans  cette  œuvre abstraite qui n’est pas sans rappeler certaines pistes de Peter Greenaway, même si le désenchantement du Danois le ramène du côté obscur des personnages. La solitude, l’épuisement charnel, la culpabilité et la morale, les liens entre hommes et femmes et entre pères et filles travaillent le récit, mais ce qui court en filigrane est d’ordre métaphysique, à savoir : qu’est-ce qui gouverne l’être. Est-ce le cerveau, la chair, Dieu ? Est-ce le mal, le péché, la peur, l’envie d’être heureux, la façon dont on s’ingénie à se persécuter soi-même ?

Joe (interprétée dans les flash back par Stacy Martin) est une femme qui a beaucoup à dire sur son addiction au sexe. Elle a aussi, à ses propres yeux, beaucoup à se faire pardonner. Veut-elle seulement qu’on lui pardonne ou rêve-t-elle d’un châtiment ?

Quand le film commence, elle git, inerte, dans une ruelle où elle a été tabassée et dont les bruits résonnent exagérément. La pluie ruisselle sur la tôle avec un  son métallique, l’hélice d’une bouche d’aération vrombit, un boulon grince… Le préambule est sophistiqué  – maniéré diront ceux qui n’aiment pas chez Lars Von Trier ces longues entrées en matière dont le lyrisme confine au style pompier. Dans « Antéchrist » ou « Melancholia« , le ralenti préfigurait le drame. Ici, c’est le volume sonore et la loupe posée sur la matière qui annoncent le récit.

Joe raconte donc son  obsession pour le sexe, ce qu’elle a identifié comme sa nymphomanie et qui, dit-elle, en a fait une  mauvaise personne. Curieusement le cinéaste rebondit toujours sur du sentimental, même lorsqu’il s’intéresse au désir pur, comme si le désir pur n’existait pas réellement sinon à travers un jeu de fantasmes ayant à voir avec l’attachement. Joe est d’ailleurs capable d’amour. Elle aime son père (Christian Slater) dont la mort, montrée dans ce qu’elle a d’obscène, friserait la complaisance si la scène n’était  sauvée par une volonté de radiesthésiste – elle est filmée en noir et blanc. Joe aime surtout celui qu’elle devrait fuir et dont par masochisme ou par romantisme,  elle s’éprend tout en essayant de ne pas lui céder.

Résolue à jouir sans entrave, elle esquive l’amour et reste à distance de la douleur d’autrui. Il faut voir cette scène extraordinaire, où une épouse éplorée (Uma Thurman) vient frapper à sa porte, tenant ses enfants contre elle pour qu’ils assistent à la nouvelle vie de papa avec sa jeune maîtresse. Une bonne partie de l’art de Lars Von Trier tient en cette puissance du simulacre dont se dégagent pathétique et  comique. C’est un théâtre de la mortification aux confins du burlesque, mais c’est sur Joe que la scène en dit le plus, sur son mutisme et son indifférence, sur le malentendu qu’elle entretient, et sur son calme face au désespoir de l’épouse.

Suspecter Lars Von Trier de misogynie serait réduire une œuvre caustique et foncièrement désespérée à ce qu’elle n’est pas, une façon de déconsidérer la femme. Or le cinéaste a vis-à-vis de Joe ce qu’un auteur éprouve pour ses personnages, un mélange ambivalent d’amour et de détestation. La jeune femme est son miroir, reflet inversé d’un homme qui ne cesse d’interroger la place de l’individu dans le monde, de saisir l’anomalie en tant que symptôme universel, et de filmer l’inadéquation des êtres dont les efforts démesurés sont impuissants à tromper leur condition.

« Nymphomaniac (volume 1) » de Lars Von Trier. Sortie le 1er janvier.

 

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commentaires

19 Réponses pour « Nymphomaniac », la chair est triste, et après…

JC..... dit: 6 janvier 2014 à 11 h 51 min

Jacques Barozzi dit: 6 janvier 2014 à 10 h 37 min
« J’ai éjaculé précocement sur Passou ! »

Vous comprendrez volontiers que je préfère passer d’autant plus rapidement qu’il est bien capable de récidiver, le Jacky : il ne se contrôle plus depuis qu’il a vu Nymphomaniac….

On devrait réserver ce film aux blasés de la chose !

xlew.m dit: 6 janvier 2014 à 17 h 14 min

Votre rapprochement entre le Greenaway « pontifex » (pour reprendre votre image des liens et des ponts) et le von Trier Pape de « l’archisexe », est finement observé. Il semble exister une communauté de destin filmique entre les deux en effet, peut-être la recherche du nombre d’or, la pierre de touche de toute construction dans la relation amoureuse ? Drowning by numbers et leur implacable dogme de la symétrie, il faut tous qu’on apprenne à nager dans les eaux du fleuve de l’amour…
Il y a un fragment de dialogue dit par le personnage joué par Ch. Gainsbourg (on peut l’entendre dans la bande annonce) qui se détache dans toute sa tranquille beauté : « J’ai toujours demandé plus que d’autres personnes, et c’est-là mon seul tort, à la vision du soleil couchant.Demander plus aux couleurs qui s’étalent sur l’horizon… » Cela pourrait sonner un peu creux, or il n’en est rien (déjà la diction anglaise de Charlotte Gainsbourg est fort étonnante, à la limite du surnaturel tant elle est parfaite, van Trier doit en jouer, comme de la précision de jeu dont elle capable avec son corps) si l’on se souvient de ce que disait le peintre Edvard Munch, un autre gars du nord, à propos de son tableau « Le Cri » : « Je me promenais avec deux amis – le soleil se couchait – J’éprouvais comme une bouffée de mélancolie – Soudain le ciel s’enflamma d’un rouge sang. Je m’arrêtai, appuyé sur la balustrade las à en mourir – regardai les nuées qui flamboyaient comme du sang et des épées – au-dessus du fjord d’un bleu sombre et de la ville – mes amis s’éloignèrent – et je perçus comme un long cri sans fin traversant la nature. » Je trouve que ces deux confessions entrent en une troublante résonnance.
Je pense que van Trier est lui-même troublé par la psyché féminine, par sa force, par la subtilité qu’elle a dû développer, au fil des temps humains, des préhistoriques jusqu’à nos jours, pour « triompher » (je reprends-là un emploi du vocabulaire pur et dur des féministes professionnelles), de la domination sexuelle masculine, ou pour simplement vivre en bonne harmonie avec elle. Le mystère féminin est un sacré défi à relever pour chaque homme, les cinéastes commes les commentateurs de blog, je suppose.
C’est pour cette raison peut-être qu’il ya sans doute une part de jeu, d’humour aussi, dans ces films. Le tragique s’offre toujours sous des angles multiples et fournit bien des pistes pour cela (dans Millenium n° 1, Noomi Rapace se défend bien à cet égard). Les nymphomaniacs, les sex-addicts, ne forment que la partie immergée de l’effrayant iceberg danois. Il y a pire sous les cieux d’autres continents; il existe par exemple aussi des « socks-addicts » (les Japonais en sont dingues, ils fantasment sur les tenues des jeunes lycéennes, on peut voir Stacy Martin habillée de cette façon dans le film). Jeune écolier, de passage dans un établissement éducatif britannique, je peux témoigner que les jambes, au galbe infiniment gracieux, parées de longues chaussettes en laine écrue, des schoolgirls anglaises, faisaient rêver jusque tard dans la nuit. Comme les jambes de Charlotte dans le film que son père tourna en 1986, j’avais seize ans, elle en avait quinze, et je devenais legomaniaque à cause d’elle (pas des Lego danois, non, des « legs », les vraies, les belles, les anglaises.)
Ps : Bravo pour votre présentation du film hier soir au « masque ».

J.Ch. dit: 6 janvier 2014 à 17 h 21 min

oui, xlew.m a raison pour le masque hier soir, vous vous êtes bien défendue face aux propos ridicules (comme d’hab’) de Pierrot Murat…

Jacques Barozzi dit: 6 janvier 2014 à 20 h 00 min

Mais plus qu’à Greenaway, moi j’ai pensé surtout au Pasolini de « Salo ». La diction de Charlotte est en effet parfaite et captivante et donne toute sa dimension littéraire à ce film par ailleurs théâtral dans la forme.

Desmedt dit: 7 janvier 2014 à 18 h 41 min

Beau commentaire, xlew.m, 17.14. Le film? Sans m’en inspirer autant, il mérite d’être vu et gagne surtout beaucoup à votre regard.

Charlotte G, divine.

Convaincu que La Reine des Coms et vous êtes une seule et même personne. Pas le premier à le penser : xlew.m, version « technique » et La Reine, versus poétique?

Profondeur analytique, œil acéré, intelligence aiguë. Les indices concordent. Et chez elle, vous donnez libre cours à votre part féminine? Inventivité, pointe d’extravagance éblouissante, de mystère et une irréductible humanité ?

Ce dédoublement est très intriguant. Nous en direz-vous davantage, un jour? En particulier : êtes-vous un homme ou une femme?

Goedenavond.

C.D.

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