de Annelise Roux

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La République Du Cinéma

« Nymphomaniac », volume 2 en baisse

Par Sophie Avon

Quatre semaines après le premier volet, le volume 2 de « Nymphomaniac » se retrouve à l’affiche, et est-ce cette trop longue séparation, on a du mal à raccrocher les wagons. Comme s’il n’y avait pas de complétude possible au terme de ce diptyque qui aurait mérité un seul mouvement, une salve unique pour les huit chapitres qui le composent. Comme si le procédé littéraire paraissait usé tout à coup dans ce deuxième morceau, comme si le récit avait fini par lasser son auteur, empêtré dans un sujet qui ne l’intéresse plus, si bien que la forte impression laissée par l’opus initial se dilue dans un scenario paresseux se terminant de surcroît par un ricanement inutile.

Le volume 1 s’arrêtait au moment où Joe s’apercevait que son corps était devenu insensible. On la retrouve revivant son premier orgasme, expérience d’extase pur qu’elle éprouva à l’âge de 12 ans, heureuse époque de la sexualité innocente, sans la culpabilité qui, définitivement, chasse les adultes du paradis terrestre.

Seligman (Stellan Skarsgard), le confident, écoute Joe et théorise son récit. Il est à la fois le témoin, le consolateur, l’œil extérieur et celui qui lit dans la jeune femme en lui apportant ses propres lectures. Elle n’est qu’expérience charnelle, il n’est que savoir livresque. « Je suis vierge, je suis innocent », lui dit-il d’ailleurs quand elle s’étonne que ses récits ne l’excitent pas davantage. Leur rencontre est évidemment féconde. Les commentaires de Seligman introduisent plus ou moins de cocasserie, de perspectives et de recul dans le déploiement de la partition. Laquelle reconduit le procédé de flash back où Joe est plus jeune. Assez vite, Stacy Martin qui joue Joe adolescente laisse la place à Charlotte Gainsbourg, devenue une mère de famille.

L’expérience du sexe, qu’elle soit dans la recherche du plaisir ou au contraire dans sa privation brutale, conduit tôt ou tard à la douleur. Joe, assimilée par Seligman à Achille qui dans le paradoxe de Zénon, cherche à rattraper la tortue comme Joe court après l’orgasme, aura vite fait de déborder son amant (Shia LaBeouf) et de  s’aventurer dans des zones obscures, interlopes, et néanmoins attendues : Joe a des rendez-vous nocturnes durant lesquels elle se fait ligoter et flageller. La panoplie est un peu grossière, mais Lars Von Trier et son actrice assument avec panache la servitude à laquelle le personnage se soumet. Servitude psychologique – Joe doit attendre parfois durant des heures que son bourreau veuille bien la recevoir et la frapper avec sa cravache -  et servitude physique puisqu’une fois attachée, elle ne dépend plus que de celui qui la frappe.

Rien de neuf sous le soleil ou dans les sous-sols lugubres d’un jeune maître du plaisir de ces dames, sauf que la meurtrissure des chairs et si profonde qu’au sadomasochisme se substitue l’idée d’un châtiment archaïque, immédiatement suivi d’ailleurs d’une tentative de désintoxication. Tout est souffrance dans le plaisir, impossible d’être comblé sans payer pour nos fautes. La sexualité est notre pacte avec le diable.

Si Lars Von Trier est un cinéaste de la douleur, il sait aussi s’amuser.  Comme dans le volume 1, il multiplie les pas de côté, raille, interroge, se gausse. Après la pêche à la mouche et Bach, il renvoie dos à dos l’Eglise d’Orient et l’église d’Occident, questionne la démocratie et s’attarde sur l’art de faire des nœuds - ce qui est peut-être la meilleure façon de résumer son cinéma.

Reste que la montagne accouche d’une souris et Joe accouche de sa haine du sentimentalisme qu’elle ressasse comme une antienne de vieille adolescente contre l’esprit bourgeois et la « police morale » de la société. Or Joe est une révoltée qui assume l’obscénité de son désir.  Et comment montrer l’obscénité de ce désir sinon en le classant parmi ce qui s’exerce dans l’illégalité ? C’est peut-être ce qu’il y a de plus subversif dans le film, la façon dont débarrassée de son propre désir, Joe devient une mère de substitution calculatrice enseignant à une jeune fille de la rue comment deviner les hommes en révélant leur sexualité.

Notre conception du désir, notre façon de jouir, de s’abandonner au plaisir ou de se l’interdire, voilà la clef de ce qui nous fonde, nous élève ou nous asservit. L’idée n’est pas nouvelle mais Lars Von Trier en fait son motif ultime, entre polar contemporain et fable philosophique.

Joe a domestiqué son corps. Repoussé l’amour, y compris celui de son enfant. Mais celui qu’elle éprouvait pour son père décédé l’habite à jamais. En contemplant les arbres qu’il nommait pour elle, elle réalise sa filiation, et lorsqu’à la cime d’une montagne, elle tombe sur un tronc solitaire et désolé dont elle songe immédiatement qu’il est son âme sœur arbre, c’est comme si sa  propre  souffrance s’incarnait.

Le plan est magnifique, mais comme Lars Von Trier a besoin de tout gâcher, il se dépêche de noircir le tableau dans un épilogue en forme de pied de nez. Cette façon de couper les ailes au récit confine à la noirceur et irait jusqu’au dégoût si on n’y voyait une façon potache de ne pas vouloir être pris au sérieux.

Cette entrée a été publiée dans Films.

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commentaires

27 Réponses pour « Nymphomaniac », volume 2 en baisse

JC..... dit: 30 janvier 2014 à 19 h 00 min

« Zénon, cherche à rattraper la tortue comme Joe court après l’orgasme »

Asymptotiquement adorable ….!

Jacques Barozzi dit: 30 janvier 2014 à 21 h 28 min

Je me demandais comment vous alliez rendre compte du deuxième volume, Sophie, vous ne vous en sortez pas mal du tout, en effet !
Il est vrai que le soufflet retombe un peu sur la fin, mais c’est tout de même maous costaud. ça nous interpelle et, visiblement, ça laisse J. Ch. sans voix.
Quant à Charlotte Gainsbourg, c’est une belle performance que ce rôle, pour lequel il fallait du courage et elle n’en a pas manqué…

Polémikoeur. dit: 31 janvier 2014 à 13 h 15 min

Au fond, les bandes-annonces, son coupé,
sont un excellent remède contre la cinéphilie.
Pas de meilleur plan d’épargne de notre temps
d’écoute et de divertissement, qui est compté !

Jacques Barozzi dit: 31 janvier 2014 à 14 h 06 min

« Il est vrai que le soufflet retombe »

Soufflé, pardon, merci pour la rime en é Polémikeur à son coupé !

Harfang dit: 31 janvier 2014 à 14 h 41 min

« Notre conception du désir, notre façon de jouir, de s’abandonner au plaisir ou de se l’interdire, voilà la clef de ce qui nous fonde, nous élève ou nous asservit »

Voilà qui est joliment écrit !
C’est une magnifique réflexion qui peut s’étendre au delà de la sphère des relations sexuelles ou amoureuses.

Jacques Barozzi dit: 1 février 2014 à 16 h 28 min

Bon, j’ai trouvé le « Minuscule… », amusant et joli à regarder, c’est bien fait, sans plus.
A part ça, rien d’autre à voir cette semaine, Sophie ?
Y bien le film sur le cow-boy sidéen homophobe qui part à la conquête des médicaments miracles à Mexico et met en place un réseau qui sauvera la vie à de nombreux homos et travellos ?

Duchamp dit: 1 février 2014 à 18 h 04 min

Beaaaauf. Beaucoup de tergiversations journalistiquement correctes pour dire que LvT là ne tient pas du tout ses promesses, se vautre dans ses complaisances ados déguisées en réflexion torturée ultra pessimiste et puissssssaaante. Si c’était un autre, vous l’auriez aligné et dégagé plus vite que ça. Vous auriez bien fait.

Von T, c’est le gamin surdoué et capricieux qui gâche son talent, qu’on laisse faire parce que personne n’ose dire sans détour, jusqu’au bout, que le roi est à poil et qu’il commence à fatiguer son monde.

La petite Charlotte aux poires Gainsbourg, je suis inconditionnel, donc mal placé pour juger et OUI, il fallait un certain courage pour s’embarquer dans l’aventure. Un peu de manque de discernement, de snobisme ou de naïveté en sus car LvT n’en fait pas grand-chose, au final, qu’une farce malsaine et pas très fûte-fûte où elle se laisse ballotter, flattant notre côté voyeur sans autre vraie portée. Rien de très neuf, ni qui fasse courir grand risque à qui que ce soit. Reste le kitch, comme un porno soft raté qui trouverait pas son fil et se retrouverait diffusé à la grande époque sur votre 6. Un côté navrant comme dans « Eyes wide shut » où j’avais passé mon temps à me bidonner.

Le grand Stanley ou LvT méritent mieux et nous aussi.

Sinon quand on voit que Gallienne est aux Césars avec sa farçounette ronflante, sa psychologie b-A BA sortie de la revue du même nom, on comprend qu’il y a vraiment un truc qui cloche. Au moins, qu’on lui donne le César de la meilleure actrice (pas mauvais en jouant sa mère…mais à part ça???)

sophie dit: 1 février 2014 à 18 h 53 min

Désolée Jacques, mais non, pas grand chose d’autre… « Dallas Buyers club » oui, semble-t-il mais pas vu. Quant à « Tonnerre » je trouve ça faible même si Vincent Macaigne est la nouvelle coqueluche, et « Jack au royaume des filles », affreux, idiot, pénible…

sophie dit: 1 février 2014 à 19 h 07 min

Cher Duchamp, on peut tout prendre de haut bien sûr, y compris le film de plus d’un cinéaste surdoué comme vous dites. On peut se croire trop génial pour se fendre d’un vrai questionnement face à un pauvre bougre d’artiste qui fait son intéressant mais qui a quand même réalisé quelques chefs d’oeuvre. Oui, si c’était un autre, sans doute, l’aurais-je aligné et dégagé, mais voilà, c’est lui, qui a quand même fait des trucs. Et voyez-vous, ça m’intéresse d’essayer de comprendre ce film, même si je ne l’aime pas et le fais savoir, ça m’intéresse de l’analyser un peu sans en faire trop vite le tour, et de prendre le risque de me livrer à des tergiversations, quitte à ce qu’elles soient journalistiquement correctes.

JC..... dit: 2 février 2014 à 6 h 05 min

Le monde est, en ce moment, si moche… Et la guimbarde aux pneus crevés de LvT continue de rouler et lui de filmer ses lubies … Pourquoi perdre son temps à voyeuriser ces images plates, conçues par un homme à bout de souffle ? Hommage inutile au passé !

Jacques Barozzi dit: 2 février 2014 à 9 h 15 min

J.Ch., on dirait que Woody Allen s’est empêtré dans un mauvais scénario à la Lars von Trier ?

J.Ch. dit: 2 février 2014 à 12 h 08 min

pourquoi, pour quelles raisons sortir cette affirmation maintenant et, je le répète, à chaque fois que Woody sort un chef-d’œuvre… comme au moment de la sortie de Match Point… Mia est vengeresse et teigneuse

Jacques Barozzi dit: 2 février 2014 à 13 h 14 min

Certes, mais alors un faux témoignage c’est autrement plus grave que de simples rumeurs, J. Ch. Leur fille adoptive raconte que ce qui la fait particulièrement souffrir c’est justement cette reconnaissance d’hollywood, qui ne veut pas entendre ce qu’elle clame depuis longtemps…

Jacques Barozzi dit: 2 février 2014 à 13 h 21 min

Ton malaise et celui de Duchamp face au film de Lars von Trier me parait de cet ordre-là ?
La version de Nymphomaniac 1 et 2, censurée, remue en nous des choses qu’on ne préfère pas trop savoir. Immédiatement après la projection, je suis allé uriner. Là, un groupe de spectateurs attendait son tour. Tous avaient la tête baissée et semblait teriblement affligés, hi hi hi !

Jacques Barozzi dit: 2 février 2014 à 13 h 25 min

La sexualité chez Lars von Trier n’est jamais joyeuse, comme dans la trilogie de Pasolini, mais plutôt tortueuse. Et de tortueuse à tordue, certains n’hésitent pas à faire le pas !

Duchamp dit: 2 février 2014 à 15 h 01 min

Qui prend les choses de haut? Sophie, ne me faites pas de procès en toc. Vous êtes une excellente journaliste. Oui, justement, LvT a fait comme vous le dites des petites choses, j’en suis conscient. N’empêche que c’est votre boulot de journaliste de pointer ses fumisteries. Pas comme un indic ou un policeman. Comme un critique. Or, si « critique » ça veut dire tempérance envers les puissants, les bien-en-cours, et beaucoup plus inflexible contre les autres, ça a de quoi déplaire. Pour moi, c’est même la définition inverse du journalisme. Cavanna n’avait pas que des qualités, mais c’est le deux poids deux mesures qui me gêne. Vous détenez un pouvoir de prescription, non? Pour ça qu’on vous lit. Gallienne, les compte-rendus qu’on a pu voir un peu partout, on aurait dit des copier-coller. Je trouve ça regrettable. Après on voit le film et on se dit « ah bon? »

JC..... dit: 2 février 2014 à 19 h 50 min

Duchamp,
la vérité crue, la critique honnête, ne sortira jamais d’un milieu culturel contaminé par son impuissance à créer et corrompue dans l’usage qui en est fait par la servitude de ses liens. Je me souviens encore des merdes vues à la FIAC, merdes immondes qui se vendaient et s’achetaient…

Jacques Barozzi dit: 2 février 2014 à 20 h 12 min

Vous avez besoin de lire les critiques pour choisir les films que vous allez voir, Duchamp ?
Pour moi, les critiques sont des repères parmis tant d’autres…

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