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La République Du Cinéma

O + O, pas égal à la tête de Toto

Par Annelise Roux

Un documentaire, venu de Roumanie.
À l’heure où au Danemark est envisagée la confiscation des biens des migrants – on sera soulagé d’apprendre que les alliances et effets à « forte valeur sentimentale personnelle » sont exclus a priori de la ponction, mais quid des dents en or ? – où les problèmes se multiplient à Calais, où l’Europe peine à apporter des solutions alors que le traitement des minorités est l’un des premiers indices permettant de jauger du degré d’élaboration d’une démocratie, pas mauvais de se pencher sur le mode de vie d’une « communauté au sein de la communauté ».

En l’occurrence, les Roms.

Les Tsiganes au sens large me sont familiers. Cela n’est pas un secret, j’y ai fait allusion il y a des années dans un roman, un membre (objectif, revendiqué) de la communauté a tué mon père. Fuyant après avoir perpétré un casse, il l’a accidenté sur la route, dans sa hâte l’a laissé mourir sans se préoccuper d’appeler les secours. Malgré tout, cela crée des liens. À l’espèce de terreur informe née du chagrin que pouvait m’inspirer leur groupe imprécis, plus fantasmé qu’identifié dans mon esprit, jeune fille, a succédé au fil des ans un intérêt qui n’a rien de morbide : ce besoin de les connaître m’a amenée à comprendre très vite qu’essentialiser à tort et à travers est le plus sûr moyen de pousser à des radicalisations, des raidissements néfastes en tout et pour tout, pour tout le monde. Les destins sont individuels. Si l’appartenance à une communauté se valide autour de signes d’agrégation, chacun est libre de déroger, ne pas souscrire à ce qu’il juge « en dehors » de ses intuitions, non conforme à l’idée qu’il se fait de lui-même.

Alexander Nanau, jeune cinéaste roumain, commet un documentaire sur les Roms, resserré autour d’une famille vivant à Bucarest.
Les noms du générique, ceux des protagonistes du film coïncident. C’est attesté : pas de fiction. Échapper à cette catégorie ne signifie pas neutralité, encore moins absence d’innocuité, comme on a pu le voir avec la polémique qui enfle autour du document de François Margolin et du journaliste mauritanien Lemine Ould Salem sur les salafistes. Filmer le réel de façon brute, au travers du montage, de ce qui in fine est donné à voir n’exonère pas celui qui s’essaie à l’exercice d’une responsabilité quant au résultat. La caméra d’Alexander Nanau, suffisamment pudique et sans jugement pour se glisser dans les coins pour autant va très loin. Elle ne lâche pas d’une semelle Gabriel-Totonel « Toto », garçon de 9 ans ainsi que ses deux sœurs, Ana-Maria « Ana », l’aînée bien camée de 17 ans et Andreeas « Andrea », la cadette de 14 ans.

Les gosses sont à la rue, vivent dans des maisons pourries, des squatts, attendant la sortie de la mère qui est en prison pour trafic de drogue. Père on ne sait où, oncles fantômes venant s’affaler sur un matelas crevé posé à même le sol, au milieu des immondices. Pas d’eau courante. Les tontons ne sont pas gâteaux. Ils préparent des shoots, se les injectent, mornes, déjà à demi stone, sourds aux question insistantes de Totonel demandant quand est-ce qu’on mange. Andrea récrimine. Elle ne veut plus de drogue chez elle. Le gamin ensommeillé s’endort au milieu des seringues, châton s’étirant dormant sur le dos, ventre en l’air. De temps en temps, il se lave les pieds grâce à une bouteille d’eau apportée par sa sœur, se fait cuire un œuf dur grâce à un réchaud bricolé avec un parpaing et des résistances.

Misérabiliste ? Le misérabilisme, c’est manière de détourner une émotion qui n’est pas légitime vers un autre poste à des fins qui ne sont pas les bonnes. Allez patauger dans ce style d’endroits, dans les bidonvilles qui abritent ces ghettos, vous verrez qu’il n’y a là aucun chiqué. Ils ont du mal à s’intégrer mais ne sont pas bien traités, en Roumanie pas mieux qu’en France. S’ils trouvent de l’argent pour se droguer, comment se débrouillent-ils pour ne pas mener une vie mieux réglée, avoir de quoi manger ? Ce qu’on appelle un cercle vicieux. Des trésors de pédagogie et d’éducation sont nécessaires pour le briser. Le documentaire d’Alexander Nanau fait un focus terrible sur cette contradiction, sans évitement ni concession. Les choses se décident tôt. Peu de chances sont laissées. La lutte si on veut s’en sortir est incessante. Totonel et Andrea dans la journée vont au « club » – en réalité un centre qui regroupe les enfants des rues, où des éducateurs tentent d’apprendre à lire et à écrire à ces jeunes laissés en roue libre, totalement à l’abandon. Distribution de baskets, nourriture, possibilité de se faire un shampooing, cours de hip hop pour lequel le petit garçon va s’avérer surdoué… À la clé, un peu de sécurité, la tendresse lucide, nécessairement rude du personnel encadrant, contre la promesse d’un début de structuration ? L’assistante sociale, à Andrea qui se niche entre ses bras, en pleurs : « Il faut que tu quittes tout ça. Tu sais que tu ne les changeras pas ». La sœur aînée préfèrera céder de nouveau à l’appel de la rue et de la piquouse plutôt que de subir une organisation contraignante qui n’est pas toujours couronnée de succès ni dénuée d’humiliation. Un taudis, chez elle – mais au moins c’est « chez elle ». Fort à craindre qu’elle y reste. Certaines scènes sont tellement intimes que pour les cueillir, Alexander Nanau a remis la caméra entre les mains de la cadette. Moins d’intrusion. « Maintenant tu te casses, meuf » : consommée, la rupture entre les sœurs laisse des traces indélébiles, autant de douleur que chez vous et moi.

Totonel, Ana et Andrea sont d’une beauté à double tranchant, trompeuse si elle laisse à penser que cela n’est pas si dur. Profondeur noire des regards, chevelure drue, barre graphique des sourcils. On ne parle pas d’une pitié dégoûtante, mais de vraie compassion. Les deux plus jeunes se serrent contre leur mère, au parloir de la prison. Quand elle sera libérée, après tant de temps, de fausses promesses de lendemains meilleurs, elle devra les reconquérir sans être certaine d’y parvenir.
Le petit garçon regorge de vie, de grâce, d’innocence. Intérêt du propos, anthropologiquement et même, esthétiquement. Bien ainsi que ces hommes, ces femmes vivent, oui. Ravages aussi d’une acculturation qui ne date pas d’hier, s’est installée. Non seulement un acte militant de filmer, d’aller voir en rendant à ces vies leur tonalité non manichéenne, mais pas possible d’accepter que Mozart soit assassiné cette fois encore. Il faut admirer la patience du professeur de danse à corriger les gestes de Totonel, sa fierté, leur bonheur commun lorsqu’il le porte en triomphe sur ses épaules, après qu’il a remporté le concours. Andrea s’applique. Pas les mêmes dispositions. Quelle héroïne. Autre clé de voûte du film avec son frère, vraiment.

Le documentaire, loyal, respectueux sous son aspect choc, soulève de manière induite la question douloureuse de se demander quoi faire de ceux qui n’ont pas la chance de sortir du lot, quel devenir leur est proposé.

« Toto et ses sœurs » d’Alexander Nanau (Grand Prix au festival international du Film des Droits de l’Homme)  

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commentaires

28 Réponses pour O + O, pas égal à la tête de Toto

JC..... dit: 31 janvier 2016 à 11 h 24 min

Lorsqu’une communauté est d’essence nomade et que vous la sédentarisez parce qu’elle ne sait rien faire d’autre que de subir son sort…, que voulez vous qu’il se passe ?

Refus des réfractaires, normal, impossibilité d’intégration, culture inassimilable au milieu proposé.

L’imbécilité est de croire que les hommes étant tous frères, la famille est unie ! ça vole, ça tue, ça deal sec, ça se drogue. Pour bien connaître Bucarest, la haine des Roms est « durable »…

Les bons sentiments sont un leurre. Les Roms sont nos Indiens d’Europe…

Annelise dit: 31 janvier 2016 à 12 h 52 min

Mais les Jumelles, « les Roms sont nos Indiens », il y a du vrai. Et à propos du docu?
Quels bons sentiments, JC? Au fond, vous êtes un grand sensible déçu. Pour moi mieux vaut se retrousser les manches. Faire de l’alphabétisation, faire entrer Robert Desnos, Verlaine et son ciel par dessus le toit, si bleu, si calme, dans les camps roms à la place des fusils. (Desnos, encore mieux : il est mort à Terezin alors que tant de Tsiganes ont été décimés au moment de la guerre.)Florence Noiville avait consacré un très beau papier dans « Le Monde » à ce sujet, il y a quelques mois. « Je n’ai pas vu le tamanoir/Il est rentré dans son manoir/Il fait tout noir », et les gosses rient! Moi aussi. Ils n’en reviennent pas. Quelquefois ça prend. J’estime que là, mon père est vengé. Mon « œil pour œil » personnel. Plus subversif tu meurs.

DEBOT Jacques dit: 31 janvier 2016 à 13 h 37 min

Bonjour Madame, Pourriez-vous m’indiquer me titre de l’ouvrage où vous parlez du drame qui a coûté la vie à votre père ? Pour votre information par ailleurs, la perception du film Toto et ses sœurs est assez proche de la vôtre chez la plupart des Tsiganes avec lesquels j’en ai parlé.

Annelise dit: 31 janvier 2016 à 17 h 55 min

@13h37, votre avis sur le film m’intéresse beaucoup.Des retours, de la part de gens concernés autour de vous? J’ai parlé du documentaire avec des Gitans, une amie manouche dont le mari est Rom(de Bulgarie)… Là-bas aussi, des ghettos rudes. Il n’a pas voulu aller le voir pour l’instant. Peur de se sentir humilié, que la communauté soit dépeinte sous un jour cru et défavorable. S’il se décide je retournerai avec lui voir Toto, Ana et la courageuse Andreeas.

Sophie dit: 31 janvier 2016 à 21 h 38 min

Quel papier! Il donne terriblement envie de voir le film! Il est en salle depuis le 6 janvier, si je ne m’abuse, va falloir se dépêcher…

christiane dit: 31 janvier 2016 à 23 h 33 min

Regard lucide sur ce film. Très beau papier. Comme Sophie : envie d’approcher le film. J’ai côtoyé un temps le camp des Roms de Saint-Ouen, avant leur expulsion. Ils étaient installés près de l’incinérateur qui brûle les ordures de la région nord de Paris. Fumées âcres. Tas d’immondices. Rats. Eau courante branchée sur une borne d’incendie. Les gosses avaient l’air aimés et heureux bien que désœuvrés. Les bénévoles de l’association PARADA essayaient de leur apprendre à écrire. Des docteurs de la PMI passaient de temps à autre. De quoi vivaient-ils ? Mystère… Les femmes balayaient et lavaient sans cesse l’entrée de la cabane ou de la roulotte. Les hommes étaient méfiants. De l’autre côté de la route le camp des « yougo ». Conditions d’hygiène encore pires. Les deux communautés s’évitaient. Ils nous ont offert une très jolie fête la veille de leur expulsion. Au matin, quand les bulldozers sont arrivés, la plupart étaient déjà partis vers un autre camp de fortune, vers une autre décharge… Une tentative de la municipalité de loger une dizaine de ces familles sous conditions (enfants scolarisés – adultes cherchant un emploi…) n’a pas fonctionné très longtemps. Ils ont repris la route… mais ne voulaient pas retourner en Roumanie où leurs conditions de vie étaient plus difficiles qu’en France. Ce documentaire semble le prouver.

JC..... dit: 1 février 2016 à 4 h 55 min

Ces populations n’ont pas leur place parmi nous, statues immobiles sédentaires, depuis toujours… il leur faut de la place, le l’air, du vent, de la route, pour s’enfuir avec le produit de leur « travail » car de tous temps ils vivent de mendicité, de rapines, ne pas nier, merci !

C’est comme ça ! Ils n’ont pas besoin de savoir écrire ou lire … Pour un de « sauvé », devenu collabo à nos valeurs, les autres choisissent la misère et le terrain vague, la route en Mercédès financée sur subvention spéciale… Rien n’y fera.

Quand au propos du crétin de 18:27, il qualifie son auteur que je salue du bout du pied…

Annelise dit: 1 février 2016 à 9 h 31 min

@Christiane 23h33, exactement cela : Saint Ouen, La Courneuve… »Le Samaritain » qui portait assez mal son nom. Ces gens en 14 ont été envoyés se battre, ce qui n’a pas empêché des rafles de la police française lors de la deuxième guerre. Spoliations des biens, chevaux etc, assignation derrière des fils barbelés. Et bien entendu la terrible déportation tsigane, « La Dévoration », comme ils l’appellent.
JC de très bonne heure : j’espère au moins que vous êtes comme Woody Allen. Il confessait lors d’une itw ne pas aimer les Noirs. Ni les Asiatiques. Ni les Blancs. Ceux qui ont des cheveux blonds. Ceux qui boivent du thé au petit-déjeuner. Pas plus les Juifs. Il ne supporte bien aucun de ceux-là, il n’aime que ses amis.

JC..... dit: 1 février 2016 à 10 h 15 min

Je n’ai pas d’amis, Annelise, vous pensez bien … !

Et puis, il faut dire Nègres, Viets, Blancos, Youpins, c’est plus vivant !….

le crétin de 18:27 dit: 1 février 2016 à 10 h 48 min

Curieux ce rapprochement Woody / JC…..!
ne pas s’étonner si quelques-uns ne viendront plus ici tant que ce sale type sévira

Phil dit: 1 février 2016 à 10 h 49 min

Pas bien gai, ce documentaire; en tout cas moins qu’une ballade dans le centre de Bucarest où l’on retrouve, avec un peu d’imagination, le petit Paris des années 20. Il faut dire que la municipalité protège plus les chiens (partout en semi-liberté avec interdiction de les euthanasier) que les tsiganes renvoyés dans les périphéries ou…à Paris où l’on a plus de chances d’en croiser qu’à Bucarest. Pendant ce temps le gouvernement roumain encaisse volontiers les millions d’euros versés pour leur « intégration ».

JC..... dit: 1 février 2016 à 11 h 08 min

Phil, vous connaissez bien la Roumanie !

On y préfère là-bas les chiens, adoptés par les habitants des rues, ruelles, immeubles ou impasses, qu’aux roms qui sont détestés par les Roumains !

Il y a de beaux restes d’immeubles du Petit Paris, mais aussi d’intellectuels francophones, par exemple Lucian Boia ….

Phil dit: 1 février 2016 à 11 h 31 min

oui JC, bien sür, nombreux et brillants francophones qui parlent mieux que beaucoup de Français !
Il n’est pas rare à Bucarest de se voir adresser la parole en français par.. des gardiens de magasins. Ils ont l’âge de la retraite en France, ont vécu sous le dictateur cordonnier et nous font bénéficier des restes d’amitié franco-roumaine qui date de leurs parents.

JC..... dit: 1 février 2016 à 11 h 37 min

Ah ! ça fait plaisir de lire un hommage à ceux que je connaissais là-bas qui parlaient admirablement le français, l’écrivait à merveille, et parfois en faisait autant avec cinq, six ou neuf langues européennes, comme celui auquel je pense, mort, que je salue.

Des survivants de l’Europe des intellectuels, avant qu’elle devienne, ce qui se comprend, celle des marchands du temple…

christiane dit: 1 février 2016 à 11 h 38 min

JC,
vous lisant, ici et ailleurs, je pense à ces quelques mots écrits par Susan Sontag dans un de ses carnets le13/06/1961 (« Renaître » éd. Bourgois):
« Pour écrire vous devez vous autoriser à être la personne que vous ne voulez pas être (de toutes les personnes que vous êtes). »
C’est ainsi que je vous lis…

laurent dit: 2 février 2016 à 18 h 15 min

« JC est un vrai dégueulasse »

un pervers, aigri et frustré , qui cherche à attirer l’attention sur sa petite vie rabougrie

cricri dit: 2 février 2016 à 18 h 40 min

 » Monsieur JC pour son commentaire infâmant »
 » JC est un vrai dégueulasse »

L’adolf de pq aiguise la pitié des dames patronnesses ..

JC..... dit: 3 février 2016 à 9 h 04 min

Y a un prof de Haine qui a perdu sa chaire universitaire, on dirait …. Pauvre chômeur, pauvre blog souillé par la racaille fétidiote !

Je m’en vais le quitter définitivement, ce blog, en hommage au travail excellent de ces dames cinéphilisées, Sophie et Annelise.

Adieu aux ami(e)s, bras d’honneur aux autres.!

Annelise dit: 3 février 2016 à 22 h 34 min

Roro, En passant, Cricri et Le crétin : autant de temps à ne pas parler de Toto. Un peu dommage, non? H-i-p…H-o-p, « je sais que tu peux le faire », comme on dit (casquette à l’envers)

roro dit: 5 février 2016 à 9 h 42 min

Pas vu le film
(en revanche les nombreux lâchers de bêtise et perversité de l’admirateur du fhaine… )

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