de Annelise Roux

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La République Du Cinéma

« Oh boy », à la poursuite d’un café dans Berlin

Par Sophie Avon

Niko, joli trentenaire aux yeux clairs, emménage dans un appartement de Berlin. Il a quitté sa petite amie à moins que ce ne soit l’inverse, contemple la ville en été où la foule semble si occupée. Lui ne fait rien. Il voudrait juste qu’on lui fiche la paix et, est-ce trop demander, boire une tasse de café. Au lieu de quoi, un psychologue qu’il indispose le met plus bas que terre avant de fermer son dossier sans lui donner la moindre chance de repasser son permis de conduire. Son voisin du dessus, lui, vient pleurer chez lui. La tristesse du monde est vaste, celle que Niko pressent et que, d’une certaine manière, il anticipe à force de ne rien faire, aussi. C’est du moins ce qu’il va découvrir à son corps défendant, au cours d’un long périple dans la ville, filmé en noir et blanc avec ce qu’il faut de désinvolture, d’ironie et de mélancolie.

Embarqué par un copain, Matze, éternellement coiffé d’un chapeau de plage, Niko se retrouve dans un café où il n’y a pas de café mais où il rencontre une ancienne copine de classe ; après quoi, il débarque sur un tournage exhumant une intrigue nazi – « c’est une histoire vraie ? demande Matze. Oui, répond l’autre, c’est la deuxième guerre mondiale… »  Inutile de dire que le film se moque allègrement de cette chape de plomb qui pèse sur la cinématographie allemande obsédée par le spectre de la seconde guerre mondiale. Dans « Oh boy »,  on n’est hanté par rien, on essaie de vivre et on a du mal car quoiqu’on fasse, le présent tourne au désastre.

Niko échoue au théâtre, puis sur un terrain de golf, puis dans un bar, puis dans un hôpital, avant d’atterrir, au terme de la nuit, dans un café où enfin, il pourra boire celui dont il rêve. Le matin se lève de nouveau sur Berlin dont  la puissance architecturale est une ligne de force autant qu’un contrepoint à la figure en creux de Niko.

A sa manière, le jeune homme est une boule d’inertie que le monde viendrait heurter pour la faire exploser sans jamais arriver à la fendre.  Rien ne semble avoir prise sur lui, ni la bureaucratie, ni l’absurdité de la loi, ni l’autorité du père ni même le désir d’une jeune femme qu’il aimerait aimer sans pouvoir s’y résoudre. Seule, la complicité fugace d’une vieille dame qui lui propose d’essayer son fauteuil, éclaire ce qui l’habite : le désir de n’être pas, l’assoupissement tendre et indolore de son propre corps.

Le film est d’un équilibre rare, tenu par un charme qui en fait une savoureuse fable urbaine, non pas tant générationnelle qu’existentielle.  De toutes les douleurs croisées, de ce naufrage général sur lequel la citadelle berlinoise trône comme une vigie, Jan Ole Gerster compose une suite d’aventures frisant le burlesque, petit précis de vie à l’usage de ceux qui ne savent pas survivre bien qu’ils y mettent du leur. Car Niko n’est pas un indifférent, loin s’en faut – mais il attire les grimaces, les déroutes, les vacillements et les désespoirs comme un piquet de fer attirerait les foudres d’un orage ne sachant où tomber et tombant sur lui de guerre lasse. A son errance en somme, s’ajoutent les errances alentour, qui se dispersent à son contact ou s’éteignent lentement. C’est drôle et triste à la fois. Rien que ce mélange est un petit prodige.

« Oh boy » de Jan Ole Gerster. Sortie le 5 juin.

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commentaires

3 Réponses pour « Oh boy », à la poursuite d’un café dans Berlin

Pourquoi ? dit: 4 juin 2013 à 21 h 39 min

Vos critiques transpirent habituellement le plaisir que vous avez éprouvé à voir les films. Or, ici, on ne ressent pas ce même allant, bien que, comme toujours, l’écriture est admirablement maîtrisée. La question qui se pose, du coup, c’est pourquoi ?

avon dit: 4 juin 2013 à 23 h 57 min

Cela tient sans doute à la nature du film qui est mélancolique. Pas d’ « allant » possible comme vous dites, y compris dans l’écriture qui a tendance à refléter la tonalité du récit. Mais je trouve le film très beau.

Pourquoi ? dit: 5 juin 2013 à 9 h 46 min

Si je vous suis, l’atmosphère d’un film détermine le ton de la critique, ce qui, en somme, pourrait revenir à dire que vous écrivez avec vos sens… et c’est certainement ce qui fait la qualité de votre blog !

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