de Annelise Roux

en savoir plus

La République Du Cinéma

Ouverture cannoise: les lumières de Sissako et de Turner

Par Sophie Avon

Il n’y a pas grand-chose de commun entre « Mr. Turner » de Mike Leigh et « Timbuktu » d’Abderrahmane Sissako sinon que les deux films ont ouvert la compétition officielle. Ce sont aussi, très différemment, des œuvres sur la lumière.

Dans « Mr. Turner », la lumière est transcendée, saisie dans l’essence même du temps. Ce qui n’empêche pas le cinéaste britannique de dresser un portrait cocasse, éructant, excentrique et touchant de son peintre interprété par Timothy Spall. Sous ses airs de fresque aux limites de la farce, le film fait de cette peinture la matière même du récit, quelque chose d’évanescent et d’âpre à la fois dont Mike Leigh inscrit le jaillissement à l’image.

La matière, ainsi que le corps, les sons d’une gorge qui ne parle pas et s’exprime en grognant, les souffrances du dos ou les rougeurs de la peau : il est beaucoup question de choses triviales, brutales, concrètes dans ce portrait par ailleurs traversé par le temps et qui s’attache au Turner final, celui de la maturité, celui qui voit s’éteindre son vieux père et qui lui-même se dirige vers la mort en dessinant coûte que coûte. « Je dois la dessiner » dit-il devant le cadavre d’une noyée, alors qu’il est à deux doigts d’agoniser. Qu’à cela ne tienne, il quitte son lit et en chemise de nuit, un carnet à la main, s’en va sur la berge, saisir les traits de la jeune morte.

Turner aimait peindre les naufrages même s’il n’a pas croqué que des noyés, loin s’en faut. Le film de Mike Leigh n’oublie pas que Joseph William Turner est l’aquarelliste des crépuscules, des tempêtes et des petits matins. Un peintre à la fois comblé mais raillé aussi de son vivant, incompris alors qu’il voyait au-delà des choses, percevait le tremblement du monde et en saisissait le chaos souterrain.

Devant ses toiles, il crache, frotte, pétrit ses pâtes, bouscule son monde et réinvente le réel. Portant sur les autres un regard plein d’amour, même si les mots ne sont pas son fort ni les marques d’affection. Il délaisse sa servante amoureuse dont le visage se couvre de plaques rouges à mesure qu’il s’éloigne, séduit Mrs Booth qu’il a rencontrée sur la côte, près de l’estuaire de la Tamise – bien que le film ait été tourné de l’autre côté, en Cornouailles -, et meurt en évoquant le soleil. Mike Leigh filme les agonies comme des départs immédiats, mais pour le reste, saisit le temps qui passe dans la lenteur d’un siècle rude.

Il y a de la lenteur aussi chez Abderrahmane Sissako, le cinéaste mauritanien dont « Bamako » demeure l’un des grands films. De la lenteur et une infinie douceur pour filmer la terreur des djihadistes entrés dans « Timbuktu » et interdisant musiques, football, amour et joies de vivre.

C’est la lapidation d’un couple qui a déclenché le besoin de réaliser ce film, mais après l’avoir imaginé sous forme de documentaire, Sissako en a fait un récit où les métaphores serrent le cœur en se démarquant à peine de la réalité. Ainsi cette ouverture où les djihadistes  tirent sur des statuettes aux formes féminines ou cette scène magnifique où des jeunes gens jouent au foot sans ballon.  La poésie est la seule arme de Sissako qui montre le courage des hommes et des femmes restant sous le joug des extrémistes et leur résistant ainsi. Quitte à y perdre la vie. Car le film n’esquive pas la lapidation, la mort et la souffrance, mais avec une distanciation, une maîtrise du plan et un sens de l’esquisse qui forcent l’admiration.

Alors, oui, « Timbuctu » est une œuvre sur la lumière, celle du désert où les acacias dessinent des ombres étiques et où le vent brouille les perceptions. Celle de ces gens qui chantent dans leur tête pour continuer à entendre la musique qu’ils aiment, celle de ce jeune père touareg, Kidane, qui a été condamné à mort et qui sans trembler, digne et altier, pense à sa petite fille de 12 ans, Toya.

 

Cette entrée a été publiée dans Festivals.

12

commentaires

12 Réponses pour Ouverture cannoise: les lumières de Sissako et de Turner

Jacques Barozzi dit: 15 mai 2014 à 21 h 21 min

Du passé au présent, le cinéma se joue à tous les temps. Rien sur Grace de Monaco ?

JC..... dit: 16 mai 2014 à 6 h 22 min

Vas-y Baroz !!! Kss ! Kss ! Pousse Sophie au crime de lèse-cinéaste en disant ce qu’elle pense de ce que je redoute être un torchebal de film poubelle…

Jacques Barozzi dit: 16 mai 2014 à 8 h 46 min

JC, quand on est pris dans le maelstrom du festival de Cannes, il faut être bien organisé et avoir la tête solide !
Outre les films de la sélection officielle et des sections parallèles, il y a encore ceux du Marché du film, qui permet aux maisons de productions de présenter leurs dernières oeuvres dans les principales salles de la ville !
Sans compter les fêtes privées et la plage…
Dans quel état allons-nous retrouver notre pauvre Sophie ?

JC..... dit: 16 mai 2014 à 9 h 02 min

Jacques, elle sait qu’elle peut compter sur notre fidèle amitié pour la soutenir dans sa récupération d’après débauche cannoise…

u. dit: 16 mai 2014 à 13 h 08 min

ueda dit: 15 mai 2014 à 17 h 58 min
Très bel article. Bravo.

Ce n’est pas moi qui ai écrit ça, mais je suis d’accord avec ce Japonais.

Sophie, c’est une pro:
« Il n’y a pas grand-chose de commun entre « Mr. Turner » de Mike Leigh et « Timbuktu » d’Abderrahmane Sissako… Ce sont aussi, très différemment, des œuvres sur la lumière. »

Trouver le lien, voilà déjà la moitié du travail accomplie!

Tenez le coup, Sophie, c’est une course de fond.
Qui dira les papiers rédigés les yeux mi-clos par la fatigue (pour certains la gnole) dans sa chambre d’hôtel?

JC..... dit: 17 mai 2014 à 6 h 56 min

Tout de même… vous savoir en ces lieux cannois si dangereux…. devant des toiles où sont projetés tant de banalités insupportables … on s’inquiète pour vous. Courage !

Jacques Barozzi dit: 17 mai 2014 à 7 h 02 min

Oui mais Grace, hors compétition, est actuellement sur nos écrans, Sophie, rattrapée par le film sur DSK, qui tire toute la couverture médiatique sur lui au détriment des films de la sélection officielle !
Va t-il désormais y avoir un « in » et un « off » à Cannes comme à Avignon ?

Jacques Barozzi dit: 17 mai 2014 à 8 h 40 min

L’autre buzz de la journée, c’est l’arrvée à Menton de saint Jérôme Kerviel !
Les producteurs du marché du film doivent s’arracher les droits pour le film de l’année prochaine au festival !
Que demande le peuple… cinématographique ?
Et qui pour le rôle ?
Pas de quoi désespérer du cinéma, Sophie, aujourd’hui je vais aller voir « La chambre bleue », d’après Simenon, présenté à Cannes, avec et de l’inévitable, mais néanmoins talentueux, Amalric !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

*

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>