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La République Du Cinéma

« Mia Madre ». Pas seulement la sienne. Beaucoup des nôtres.

Par Annelise Roux

Depuis « La Chambre du fils » où Laura Morante et lui entraient à pas comptés dans le sanctuaire d’un adolescent disparu après une plongée, avec d’autant plus de précautions qu’ils s’étaient quittés sur l’inachèvement d’un petit mensonge pas très glorieux qui rendait le déchirement plus poignant, voyant le dernier film de Nanni Moretti, on se dit qu’il ne se renouvelle pas beaucoup.

Toujours cette haute silhouette tentée par le journal intime – ses interrogations existentielles, morales, politiques, sa maladie de Hodgkin, le sport, les couples qui se défont – au je ne sais quoi de tracassé, ce grand nez au vent, tordu, qui hume l’air du Trastevere et de l’Italie en général (« Palombella rossa » se déroulait en Sicile), qui pourrait gâcher un visage et qui confère au contraire au sien une inimitable séduction.

Pas de révolution opérée, pas même dans cet « Habemus Papam » de 2011 mettant en scène l’errance intérieure d’un Michel Piccoli en Pape y allant à reculons, pris de panique, prétexte à déambulation en des lieux familiers que la confusion distord et qui, après le retrait de Joseph Ratzinger en février 2013, sonnait de manière étonnamment visionnaire.

Nanni Moretti fait montre de conformité à lui-même. Observation, cohérence dans le travail. Ce fils d’enseignants dont les personnages souvent sont professeurs, psychanalystes : des gens de la classe moyenne supérieure, la plupart du temps, qui réfléchissent, vivent normalement ou presque… Bien lui en prend. S’il ne fait pas de contorsions destinées à attirer l’attention, il s’étoffe, s’affine, s’approfondit et creuse son sillon.

Margherita (Margherita Buy), une réalisatrice d’une cinquantaine d’années, cette fois, est attelée au tournage d’un film autour d’un conflit social entre les ouvriers d’une usine et leur patron : « Lavoro per tutti ! » Au moment du réglage d’une échauffourée, la cinéaste s’inquiète de savoir si un figurant préfère taper ou être tapé. That is the question.
Le tournage a lieu dans la ville où elle habite, où probablement elle a grandi puisque l’appartement de sa mère s’y tient aussi. Sa fille Livia, adolescente, est aux sports d’hiver avec son père, dont la femme est séparée. L’histoire qu’elle a vécue avec Vittorio, un des comédiens, s’est étiolée. Les deux en sont conscients, mais elle l’accepte mieux, étant l’artisan majeur de l’éloignement.
Son frère Giovanni (Nanni Moretti) et elle se relaient à l’hôpital au chevet d’Ada (Giulia Lazzarini), leur mère, dont l’état va en empirant, ne laissant que peu d’espoir sur l’issue.

Il n’est pas besoin d’y avoir été affronté soi-même, d’avoir croisé du côté de maisons de retraite ou d’EHPAD pour percevoir la multitude de détails que Moretti relève, depuis les vieilles mains rêches, doucement crémées par un infirmier ou un proche massant les articulations noueuses en prenant soin de ne pas faire mal, les récipients en plastique que l’on apporte et fait réchauffer au micro-ondes, espérant flatter l’appétit du malade en râpant du parmesan sur des pâtes maison, les échanges de paroles dérisoires, d’autant plus prudents ou primesautiers à l’excès qu’on ne sait pas ce que l’autre a compris de son état, tandis que peu à peu l’étendue de la maladie se dévoile à ceux venus l’entourer.
Tout ce bouleversement de la mort annoncée de quelqu’un qu’on aime, qu’on s’applique à repousser, effaré, ne voulant rien entendre ou se demandant s’il ne vaudrait pas mieux le lui dire, partager avec lui sur cela jusqu’au bout, tandis que la vie ordinaire continue sur sa lancée comme si de rien n’était.

Margherita Buy a ce visage nu qui permet de lire en lui comme dans un livre. Les conflits intérieurs, les escarmouches avec un frère qu’elle a tendance à brusquer car elle refuse qu’il soit lucide alors qu’elle n’est pas encore prête à l’être, ou que l’ayant été d’emblée, elle dont le métier consiste à rendre la fiction réaliste ne souhaite qu’une chose, mettre à distance, différer cette lucidité plus brûlante que le soleil. Les notes de piano grêles, sur fond noir, du générique, préparaient à ce dénuement. Le violoncelle qui accompagne Margherita allée chercher son acteur principal à la gare semble chuchoter à son oreille comme aux nôtres que ce ne peut être le hasard si la mère, ancien professeur de latin, semble s’éteindre « d’un cœur qui devient trop gros ».
Comment Margherita qui recommande à ses acteurs « de jouer mais de ne pas jouer, tu saisis ? », d’être « à côté, à la fois toi, ce que tu es, et lui, ton personnage » peut-elle être comprise d’eux, elle dont la bifurcation devient plus flagrante d’heure en heure, à mesure que se confirme l’aggravation de l’état maternel ? Le jour, son tournage, une équipe à diriger, le soir, les visites à la mourante : le chagrin montant, la terreur, le déni, l’acceptation forcée la rendent exsangue.
Comment se rassembler quand le socle fondateur, la mère, entame une dérobade définitive, est sur le point de faire défaut, disparaître, tout en ayant à accueillir Barry (John Turturro, talent protéiforme, hâbleur, frimeur, dragueur de pacotille), vedette américaine truculente que Margherita va devoir canaliser alors qu’il est parti pour refaire à lui seul un Fellini Roma, façon « tournée des grands ducs » en jonglant avec les cacahouètes, les olives ?

La réussite du film est de ménager des angles de lumière, furtifs, anodins s’ils n’avaient pas autant de prix dans ces circonstances, sans se détourner à un aucun moment de la pesanteur, des misères et de l’irréparable diffraction engendrées par la maladie, le deuil. Au contraire, ce comique injecté dans une habileté qui n’a rien de racoleur estampille en creux tout éclat de rire d’une tristesse inversement proportionnelle.

C’est Giovanni, le frère, plus serein, davantage dans l’acceptation en apparence, dont on découvre qu’il est au moins aussi atteint que sa sœur : cette solitude si masculine de l’expression empêchée, ou délivrée sous un autre mode, alors que ce qui est éprouvé est pareil, lorsque Margherita le surprend par exemple à caresser la main d’Ada, derrière la vitre de l’aquarium des soins intensifs… Les petits différends réprimés autour du lit, parce qu’on ne veut pas gâcher un temps précieux. Au contraire les colères incontrôlées, les exhortations iniques à faire des efforts, quand ce n’est que l’expression d’une impuissance devant l’inéluctable.
Le vêtement à choisir avant la mise en bière, qu’on ne verra pas. Les paquets emballés, après, les cartons, vestiges de ce que fut une vie d’honnêteté simple, filmés comme des êtres aimés. On pense aux parents suspendus, souffle court, devant le coquillage incriminé de « La Chambre du fils ». Les livres, objets ayant une âme. Les gares autoroutières, les arrêts de bus où montent et descendent des étudiants, des gens de tous les jours que la vie n’a pas figés. Un café pris avec l’ancien amant qui lâche ce qu’il a sur le cœur, fût-ce au mauvais moment : Nanni Moretti a toujours eu quelque chose d’un entomologiste des états traversés dans les existences non héroïsées.

Les cruautés, les brimades involontaires, un bain qui déborde, un employé de l’électricité ou du gaz à la recherche d’une facture, passant dans l’appartement de la mère où Margherita se pensait à l’abri. Les respirations viennent de petites choses : le plaisir, la fierté d’être aidée dans une version latine par une grand-mère qui a su trouver la bonne tournure de phrase alors que la fin de vie est là, un premier tour de scooter pour Livia qui ressemble fort à une leçon de vélo, encouragée par son père et sa mère, comme une petite fille qui rechignerait à ce qu’on lâche la selle.

Nanni Moretti fait ressortir le côté toqué, baroque de John Turturro, qu’il réitalianise dans une autodérision nationaliste très sûre, toujours sur la tranche : du grand Vittorio Gassman, pourrait-on dire, si l’acteur n’imposait pas un sceau qui lui revient. Persuadé ou voulant persuader son monde qu’il avait le grand avenir de Kubrick derrière lui, Turturro/Barry Huggins conduit au bord du précipice tout ce qu’il approche, perturbant en permanence la maturation digne du chagrin de la réalisatrice et de son frère.
Ce qui pourrait verser dans la pantalonnade prend une dimension de contraste et de mise en abyme. Chaque absurdité turturresque, chaque Barry-Hugginsade mythomane et dingo est banderille plantée qui contraint d’une part le spectateur à rire aux éclats, d’autre part à partager la peine ravivée de Margherita, qui n’en peut plus. Lorsque Turturro conduit une voiture borgne et aveugle. Quand il oublie son texte à la manière du curé Rowan Atkinson de « Quatre mariages et un enterrement » ou, le comble, après avoir raté à trois ou quatre reprises une scène importante à cause de sa prononciation, de ses lacunes, ses étourderies, ses oublis, quand il tonne, vitupère, exige respect pour pouvoir être au faîte de son art avec autant de crédibilité que le regretté Bruno Carette (qui joua chez Louis Malle, « Milou en mai », avant qu’une infection pulmonaire due au Sida ne le soustrait à une carrière prometteuse) en Mizou-Mizou, pétomane ombrageux et timide, lorsqu’il exhortait la salle au silence afin de donner cours à ses contestables prestations venteuses : on rit de ces caprices d’autant plus qu’on a le cœur serré devant ce que la réalisatrice endure.

D’ailleurs là qu’on voit à quel point Nanni Moretti dirige ses acteurs fermement et marche en intimité étroite avec ses personnages : il nous place devant ce choix cornélien du rire ou des larmes afin de nous amener à ne pas choisir, laisser les deux se tresser comme a tendance à le faire la vie.

On souhaiterait qu’elle ne circule plus dans ce désordre vif, injurieux, brutal, au moment où elle se retire de ceux qui nous sont chers, et pourtant… Lorsque Barry Huggins, ce « fieffé connard » ainsi que l’a qualifié une Margherita exaspérée, après avoir soufflé une bougie pour son anniversaire sur le lieu du tournage se livre à un moonwalk digne de Michael Jackson mâtiné d’une espèce de déhanchement égyptien, entraînant une grosse dame dans la danse, voilà que s’infiltre une douceur là où on ne l’aurait pas cru pouvoir prospérer. Une énergie égalitaire, chaleureuse. Ou quand le comédien vaniteux et bavard reçoit sans rien dire, dans une pudeur emplie de compassion, le visage de la réalisatrice après le coup de téléphone qui lui a ôté la voix.

Livia revêt à un moment donné le peignoir d’Ada, la vieille femme : « Enlève-le, la prie sa fille Margherita, cela me gêne ».
La notion de transmission, qui ne restera pas lettre morte, est pourtant bel et bien présente dans les derniers mots que Nanni Moretti place dans la bouche de la mère. Hommage rendu pas seulement à la sienne, ni même à celle du film, mais à toutes celles qui, quand cela se passe bien, non contentes de nous avoir conçus, nourris dans leurs ventres, continuent la vie entière de nous porter.

« Mia Madre » de Nanni Moretti.

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commentaires

23 Réponses pour « Mia Madre ». Pas seulement la sienne. Beaucoup des nôtres.

Jacques Chesnel dit: 11 janvier 2016 à 15 h 59 min

Voilà voilà (avec beaucoup de retard) J’ai toujours eu un problème avec le cinéma asiatique depuis les premiers japonais vus au ciné-club de Caen dans les années 60, d’abord avec l’exotisme :Les sept samouraïs, Rashomon, Les contes de la lune vague après la pluie… le premier grand choc fut en 1964 le film de Hiroshi Teshigahara « La femme des sables ». J’ai toujours pensé et le pense toujours que ce questionnement venait de notre cartésianisme plus ou moins subi et ancré malgré tout (dont je cherche à me débarrasser dans la littérature que je préfère, celle des Amériques) face à une civilisation à laquelle il était difficile d’argumenter… et aujourd’hui, après avoir vu et parfois admiré tant de films, j’ai toujours du mal à dire pourquoi j’aime ce cinéma autrement que la par les adjectifs employés ici ou là. En ce qui concerne « Au-delà des montagnes » je ne peux pas écrire mieux ce qu’en a exprimé Jacques Barozzi (que je salue au passage), l’autre Jacques. Il faut aussi que je m’en remette

Annelise dit: 11 janvier 2016 à 17 h 46 min

Jacques Ch, votre façon de dire que vous ne savez pas trop pourquoi…, en soi est manière d’en parler. « L’autre Jacques »(B, donc?) sur le fil précédent nous avait donné bon grain à moudre. J’y pensais hier en présence d’une femme qui m’a confié avoir trouvé le film de Jia Zhang-Ke « interminable ». Je ne suis pas d’accord, mais peu importe. Jamais mauvais de croiser les points de vue.
Jacques Barozzi, allergie à Léa Seydoux pour quel motif? Et à propos du homard de Lanthimos, en quoi voudriez-vous être réincarné, si?

L'autre Jacques dit: 12 janvier 2016 à 9 h 51 min

Je ne sais pas trop pourquoi, Annelise, car je la trouve plutôt bonne dans ses diverses incarnations ? Peut-être pour son stakhanovisme cinématographique (de « La Vie d’Adèle » à James Bond girl) par abus de position familiale ?
Pour la réincarnation animale, je préfère ne pas y songer ! En voyant le film, j’ai tout de suite pensé au cafard de la Métamorphose…
Salut amical à Jacques C. Et meilleurs voeux à vous, Annelise, dans la reprise du flamboyant flambeau transmis par la grande Sophie.
J’ai pris du retard ces dernières semaines, mais je vais aller voir le film avec Bacri, dont vous avez parlé avec flamme. Moins enthousiaste pour le dernier Moretti. J’ai bien envie aussi de voir le biopic sur Janis Joplin.

Annelise dit: 12 janvier 2016 à 13 h 16 min

Autant pour moi, JC. Peut-être ai-je parlé ainsi dans une tentative (grossière) de réconcilier en moi deux pôles, étant Romaine et Sicilienne de cœur, après des temps si doux, sauvages et tranquilles, retirée en l’île de Salina dans les Eoliennnes, à Palermo, Siracusa ou au pied du Stromboli… Un peu Napolitaine aussi sur les bords. À croire que j’aime les volcans?
Jacques B, je parlerai tôt ou tard de « Spectre ». Même dans un an! Janis je ne vous en dis pas plus, allez-y. À venir, billets sur les Larrieu, « l’Etreinte du serpent », le film de Tarantino… À vos écrans!

Milena et Dora dit: 12 janvier 2016 à 18 h 29 min

On le redit encore une fois :que vient faire ici ce JC qui n’aime pas le cinéma, ne va pas voir les films, inculte qu’il est… si ce n’est polluer ce blog comme il la fait avec/sur les autres. Bravo à Scemama de l’avoir banni à vie !

fouine33 dit: 12 janvier 2016 à 20 h 03 min

Pour mettre tout le monde d accord:si l on en croit Serge Reggiani, Venise n est pas en Italie mais la ou tu le dis…alors pourquoi pas la Sicile?

Annelise dit: 12 janvier 2016 à 21 h 21 min

@L’Autre Jacques, 18h25 : chez Lanthimos? J’aime bien votre idée de la métamorphose.Kafka, vous pourriez plus mal tomber. Quant à moi ce serait en hermine « Santiaga de la plata ». Une espèce très rare, frugale et secrète, dressée à vivre en milieu hostile, que l’on rencontre uniquement dans les contrées les plus reculées d’Arménie ou d’Ouzbékistan.Par ailleurs une seule morsure et bang! Comme Kill Bill, quand Carradine effectue l’enchaînement fatal.
@Jacques Chesnel 14h48. « Inherent vice » avait été chroniqué ici même il me semble, ou au « Masque ». Avis partagés.Joaquin Phoenix comme souvent occupe l’espace avec densité. Impressionnant Paul Thomas Anderson, que ce soit dans « Magnolia » ou « There will be blood ». Mais adapter Pynchon? J’en suis une lectrice attentive et conquise : un je ne sais quoi d’irréductible. Je n’étends pas l’anathème à tous les livres aimés. Une des meilleurs contre exemples? « Blade runner ». Transposer Philip K.Dick, chef d’oeuvre d’un autre type. Ou « Classe de neige » de Claude Miller. Sans égaler le livre de d’Emmanuel Carrère, cela avit une gueule d’atmosphère. Teresa Cremisi, qui vient du monde éditorial, nommée à l’avance sur recette du CNC, ça promet? Nous verrons ce qu’elle en fait.

JC..... dit: 13 janvier 2016 à 7 h 17 min

Je ne vais pas au cinéma parce que je suis aveugle !

Raison suffisante, non ? C’est ignoble de se moquer d’un infirme … N’avez vous aucun respect pour un handicapé, ignobles doubles crevettes ?

Je voudrais vous y voir ! le moindre jogging dans les pinèdes de Porquerolles est si blessant pour moi : je heurte les pins comme bille d’acier dans pinball machine…

Milena et Dora dit: 13 janvier 2016 à 15 h 12 min

Puisqu’on laisse un aveugle écrire n’importe quoi ici, nous nous demandons ce que nous et ceux qui aiment le cinéma viennent y faire, c’est désespérant et, en plus, on se fait injurier, alors basta pour nous

Annelise dit: 14 janvier 2016 à 14 h 19 min

Les Jumelles et JC, ravie de vous voir vous faire des politesses à la Lauzun et le Roi. Cette plaque gravée, à l’entrée du petit palais de Peggy Guggenheim en bord de canal : « Savor kindness, cruelty is always possible later ». Personne n’a vu le film colombien?

Lucy dit: 18 janvier 2016 à 17 h 07 min

L’Italie n’est après-tout qu’une création récente, il n’y a pas si longtemps (enfin à la mesure de l’histoire) que les Piémontais, les Vénitiens et autres Siciliens ne parlaient pas la même langue.

Je n’ai pas aimé « Mia Madre » je suis restée à côté ; le seul à ressembler à un vrai personnage est John Turturo, les autres semblent artificiels.

Eriksen Ether dit: 29 janvier 2016 à 14 h 07 min

Excellent dialogue entre les frères Jacques!
m’est-il permet de faire aussi le Jacques?
Bravo à « l’autre Jacques »: pour son injonction « va te faire voir chez les grecs, JC ».D’abord parce que JC doit énormément aux grecs, ensuite pour la Sicile:
A un sicilien à qui je demandait s’il se sentait italien, il me répondit « no, sono della Magna Greca » (ou quelque chose d’approchant).
Merci Annelise pour votre analyse: j’ai compris à quel point Higghins était un contrepoint essentiel: celui qui remet en question l’exigence absolue qui habite la mère, la fille, le fils et la petite fille.

Eriksen Ether dit: 29 janvier 2016 à 16 h 20 min

Nanni Moretti poursuit sa description des pertes et renoncements : ces parents qui meurent, ces enfants qui partent, ces rêves qui s’étiolent.
Il a tant à dire sur lui-même… Pour s’affranchir de l’égocentrisme indécent qui le guette, il a l’idée géniale de découper son ego en deux : d’un côté Margherita (Margherita Buy) incarne une « metteuse en scène en tournage alors que sa mère meure », de l’autre, Nanni Moretti acteur se réserve le rôle de Nanni, le fils aux petits soins pour sa mère mourante. C’est une confrontation entre Moretti tel qu’il est, et Moretti tel qu’il devrait être. Culpabilité filiale? peut-être…. mais la question du jeu semble plus prégnante : Margherita a des difficultés à jouer son rôle dans le monde, alors que Nanni joue le fils attentionné, presque à la perfection.
Pour cette génération (celle de la parenthèse enchantée où tout semblait à portée de volonté), s’ajoutent aux renoncements et aux pertes, la tristesse des combats qui se muent en postures. Tout est exsangue et creux dans le film de lutte ouvrière que tourne Margherita (référence au passé engagé de Moretti). Se rendant compte du vide, elle s’épuise à reprocher aux acteurs « d’être trop DANS le personnage » et à demander « un jeu à côté du personnage ». L’indication est confuse, mais suggère que l’acteur doit faire émerger le sentiment que « le personnage a conscience qu’il est en train de jouer ».
« le monde est une scène » disait Shakespeare. Est-ce cette conscience-là que Margherita souhaite voir dans ses personnages? Pense-t-elle que chacun de nous dans la vie réelle est plus juste s’il est conscient qu’il joue ? On ne sait pas et elle-même ne semble ne pas bien comprendre ce qu’elle demande… Si son attitude suggère pour elle-même une certaine conscience du Jeu, celle-ci débouche plus sur un « refus de jouer » que sur une conscience assumée du jeu. Elle ne joue que le strict minimum social. Elle reste engoncée dans une exigence, de vérité, d’authenticité, ce qui lui fait détester le paradigme opposé que représente l’acteur Higgins, joué par Turturro. La peur de l’artifice bride ce qu’elle pourrait avoir de naturel en tant que metteur en scène, fille, mère, ou amante. D’où probablement la conjonction négative qui l’assaille : elle vient de rompre avec son homme, son film part en sucette, sa mère est mourante et elle n’est pas vraiment là. Tout la renvoie à sa difficulté dans la gestion des humains et des affects.
A l’inverse, le personnage de Nanni joue le fils « parfait »… avec conscience du jeu.
Cependant Nanni ne semble pas si équilibré que cela non plus, bien qu’il joue légèrement à côté du personnage…. On peut se demander quel est le rôle de la mère dans la genèse de ces caractères.
Même si proche de la fin, la mère n’en rabat pas le moins du monde (ou si peu) sur ses capacités intellectuelles. Elle éblouit par ses réparties et sa vivacité d’esprit. Les témoignages post-mortem embelliront encore le tableau en montrant l’attachement affectif très fort de certains de ses anciens élevés.
Cette valorisation maternelle rejaillit sur toute la famille : la mère, la fille, let fils et la petite-fille… construisant comme une bulle à la paroi très solide…. les autres personnages sont extrêmement secondaires. Les amants notamment ne semblent pas pouvoir entamer cette sphère : aucune référence à un « père », rien chez le frère, échecs répétés chez la fille, et douleur de la petite-fille … ressentie uniquement par la grand-mère.
Quelques autres éléments pondèrent la perfection maternelle : des remarques un peu méprisantes sur certains visiteurs, qui eux, se souvenaient d’épisodes de la petite enfance des enfants, la difficulté du contact charnelle entre la mère et la fille, quelques pics un peu acerbes sur le latinisme de la mère. IL ressort finalement de cet exercice de piété filiale un sentiment assez éloigné de l’amour. Indépendante, brillante, admirable, elle l’était … mais pour le reste ? Les enfants savent ce qu’ils lui doivent, ils l’admirent, mais sont-ils aimant ? On peut se demander s’ils ne se démènent pas maintenant avec une « case manquante », celle d’un affect spontané, chaleureux et inconditionnel, c’est-à-dire celui qui n’a pas d’exigence.
Peut-être le Higghins honni en est-il le symbole…

Annelise dit: 29 janvier 2016 à 16 h 52 min

Quel commentaire consistant, Eriksen. Je suis preneur. J’entre en séance ( à visée non thérapeutique, bien que?), modérément de temps hélas pour répondre, mais très bien vu, la partition en deux de Nanni Moretti dans cet opus. En même temps il ne s’est jamais caché de certaine manière ethnocentrée de tout faire passer à son prisme( y compris « Habemus »).Vous m’avez l’air baléze, comme on dit. Tout cela promet, m’intéresse… Je vous attends donc bientôt sur les billets du jour, « Bang Gang », les « Innocentes » et plus si affinités.

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