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La République Du Cinéma

« Pas son genre », le hasard de l’amour

Par Sophie Avon

« Mais dans quel monde vous vivez, Clément ? »  s’interroge Jennifer, si fière d’avoir un prénom anglais, comme celui de Jennifer Aniston. Elle n’en revient pas qu’on puisse tout ignorer de l’actrice américaine à l’instar de Clément qui ne l’a jamais vue au cinéma. Il ne sait même pas qu’elle a été l’amoureuse de Brad Pitt. Son monde à lui ? Les idées et les livres. On  l’invite dans des colloques universitaires, il écrit des essais. Pour lui, la philosophie est un sport de combat. C’est ce qu’il enseigne à ses élèves. Que la pensée est d’ordre physique.  Il va apprendre à ses dépens que le sentiment aussi, est une affaire de corps,  qu’il s’incarne mystérieusement quand on s’y attend le moins, et qu’avoir écrit « De l’amour (et du hasard) » ne prémunit en rien contre l’inattendu.

Clément a beau avoir l’esprit bien fait, il est aveugle, incapable de concevoir ce que Jennifer, moins cultivée et d’un tout autre milieu, sait d’instinct. Que l’amour s’éprouve quand il vient à  manquer.

Au départ, donc, l’association de ces deux-là est une gageure. Que peut bien faire une petite coiffeuse d’Arras avec un intellectuel qui ne respire plus hors de Paris ? Rien. Sinon un récit qui serre le cœur et dont Lucas Belvaux, adaptant le roman de Philippe Vilain, a tiré une leçon amère et bouleversante.

« Pas son genre » est bien sûr une œuvre sur la réunion de deux être si peu faits l’un pour l’autre qu’ils se condamnent à mesure qu’ils s’attachent, mais c’est aussi l’histoire d’une contagion mutuelle – l’amour est-il autre chose du reste ? D’un côté, Jennifer prend la vie comme elle vient puis se laisse gagner par la langueur – « J’ai le bonheur triste », dit-elle – tandis que Clément cesse de la regarder en éthologue, retourne moins souvent à Paris et s’abandonne sans calcul aux premiers symptômes de l’attachement. Le film enregistre ce passage de relai entre la joie de vivre et la mélancolie sourde, la grâce aux couleurs de Jacques Demy et la gravité d’un monde dont, pour aller vite, on pourrait dire qu’il devient adulte.

Or, Clément n’est pas seulement un jeune professeur handicapé du cœur. Il est aussi un amant sans lendemain, incapable de croire au couple et prenant congé sans état d’âme de celles qu’il cesse d’aimer. Ce n’est pourtant pas lui qui mène la danse avec Jennifer, en dépit des apparences, et d’ailleurs, il a séduit le jeune femme sans cynisme, sachant très bien qu’elle n’est pas son genre, juste parce qu’elle est à son goût. En l’occurrence, elle est bien plus que cela. Avec sa vitalité de provinciale et ses mèches décolorées, elle incarne à elle seule tout ce dont il est vide : une aptitude à être au monde qui est bien au-delà de l’art d’aimer. Il faut croire que Clément le perçoit, lui qui imperceptiblement, se laisse gagner par le sentiment, et conquérir sans tumulte.

Certains soirs, Jennifer l’emmène au karaoké, flanquée de ses copines et maquillée outrageusement. De son côté, il lui lit Proust. Chacun sait ce qui le sépare de l’autre et accomplit les efforts qui conviennent. La situation serait au fond parfaitement équilibrée si la différence sociale ne s’obstinait à avoir le dernier mot, projetant systématiquement la jeune femme du côté de la souffrance et métaphorisant soudain, alors qu’a priori elle n’a pas de complexe de classe, ce qui lui fera toujours défaut face à Clément. Ou plutôt, ce qui entre eux, sera toujours de l’ordre de l’anomalie.

Emilie Dequenne habite la part visible et invisible de Jennifer avec une splendide joie de vivre. Loïc Corbery n’en a que plus de mérite à demeurer dans le registre atone d’un personnage qu’il finit par racheter.

« Pas son genre » de Lucas Belvaux. Sortie le 30 avril.

Cette entrée a été publiée dans Films.

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commentaires

15 Réponses pour « Pas son genre », le hasard de l’amour

JC..... dit: 29 avril 2014 à 19 h 11 min

« De son côté, il lui lit Proust. »

On peut être un salaud, un con fini, un pédagogue de gogues, un hobo affectif, une loque, ….mais lire du Proutprout à quelqu’un, c’est un acte ignoble !

JC..... dit: 29 avril 2014 à 19 h 48 min

Finalement…. Est ce que l’amour existe ?

Ou n’est ce que de la baise, « libre et non faussée » ? Bonne soirée…

JC..... dit: 1 mai 2014 à 15 h 28 min

Il m’a l’air bien, ce film…
(ceci dit, cette diablesse de Sophie est une Σειρήν, une ondine, capable de tirer un tel chant de ses mots choisis que nous ne pouvons que la suivre, charmés …)

xlew.m dit: 1 mai 2014 à 16 h 27 min

Pourtant un film avec Léa Seydoux ce serait l’assurance d’un film où l’on aurait vu une fille coiffeuse qui s’appellerait Clémentine, fan de Jean Genet et de « Fast and Furious », mettre un coup de boule à son amant, vague prof de lettres modernes au lycée Maurice Ravel dans le 20e à Paris (appelons-le Jean Niffer), lorsqu’il lui aurait avoué qu’il ne connaissait pas par coeur les oeuvres de Pinget et de Robbe-Grillet. Elle l’aurait alors kidnappé, fait prisonnier dans une piaule des barres d’HLM des quartiers nord d’Arras, en lui promettant qu’il ne sortirait pas du lieu avant de tout lui avoir lu oralement. C’est comme ça avec Léa. Non mais, c’est quoi ce sexisme à la noix ? Hello, Léa, I love you, won’t you give me your mane ?

xlew.m dit: 1 mai 2014 à 16 h 34 min

Attention pas de procès d’intention, « kidnappé dans une barre d’HLM » ne fait pas référence à un film racontant une affaire criminelle douloureusement inouïe qui sort en parallèle cette semaine, je pensais plutôt à la « Prisonnière » de Proust. Je sais que tout le monde sait que je sais qu’ils savent (qu’ils s’en foutent), mais je préfère préciser tout de même. Bons films à tous.

Jacques Barozzi dit: 1 mai 2014 à 20 h 30 min

Beau résumé en creux du film auquel on a échappé, xlew.m !
Léa en coiffeuse, c’est comme Duras en shampouineuse ?
Mais Léa ferait sans aucun doute une super Nana de monsieur Emile Zola…

JC..... dit: 2 mai 2014 à 5 h 29 min

Poapul, ce serait y pas le dieu maya de la littérature ?….

Je me souviens en avoir vu la représentation sur une pyramide du Yucatan : une bonne bouille sympa, entouré de spaghettis, un verre de grappa à la main, reluquant la serveuse aux mamelles sophialoreniques insensées.

Jacques Barozzi dit: 2 mai 2014 à 19 h 24 min

La fin du film me laisse sur la faim.
Lucas Belvaux pose et développe parfaitement la problématique de cette histoire, mais il ne parvient pas à lui donner une résolution crédible : où ça finit bien, l’amour n’a pas de loi, ou ça finit mal, ces deux mondes ne pourront jamais n’en faire qu’un ?
En place de quoi, le cinéaste (le romancier ?) esquive le problème en mettant en fuite, contre toute vraisemblance, son héroïne (au demeurant charmante et qui m’a fait constamment penser à Léa Seydoux !).

J.Ch. dit: 3 mai 2014 à 8 h 00 min

ce n’est pas très gentil de comparer Emilie Dequenne (très bien) à Léa Seydoux, elle mérite mieux que cela, non ?

Jacques Barozzi dit: 3 mai 2014 à 9 h 42 min

Oui, J. Ch., Emilie Dequenne est parfaite dans le rôle, mais, hélas, Léa Seydoux est devenue le mètre étalon du cinéma français : inévitable !

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