de Annelise Roux

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La République Du Cinéma

Pascale Ferran: « Un film monde qui regarde comment la société s’est globalisée »

Par Sophie Avon

Entretien avec Pascale Ferran , la réalisatrice de « Bird People » (lire en rubrique Films).

Comment sont nés vos deux personnages, Audrey et Gary, dont les trajectoires sont parallèles ?

Au départ, il y  avait trois personnages, mais  le premier qui est venu, c’est celui d’Audrey  la jeune fille, qui est femme de chambre dans un hôtel de l’aéroport. Elle n’a pas de lien avec les autres et en même temps elle aime bien ce travail parce qu’elle rentre dans chaque chambre, elle peut  imaginer la vie des clients à partir des traces qu’ils ont laissées. On avait très vite imaginé l’existence d’un client américain qui l’intéressait en particulier, et dont elle comprenait qu’il aurait dû repartir. Dans le scenario, à ce moment-là, on passait à la vie de cet homme par un système d’alternance. Et puis on s’est rendu compte que son histoire à lui était très intéressante parce que c’est l’histoire de quelqu’un qui met sa vie sur pause – et pendant cette remise en question, il s’agissait d’être au plus près de lui, il ne faut pas le quitter. On a donc décidé d’organiser le récit en deux trajectoires parallèles. Et puis les correspondances secrètes entre Audrey et Gary sont plus belles si on voit les deux récits successivement.

Pourquoi Gary est-il américain ?

Il fallait qu’il vienne de loin. Qu’il subisse des décalages horaires, qu’il soit pris entre deux espaces, entre deux temporalités. Et puis c’est un film « monde » qui regarde comment la société s’est globalisée, comment elle s’est connectée avec la planète entière. Je n’ai pas de fascination particulière pour l’Amérique – mais c’est une description du monde d’aujourd’hui où il est beaucoup question d’argent, de capitalisme, de rythme de vie pressurisant. C’est la toile de fond du film. Il me semblait qu’il y avait une logique à aller chercher un personnage emblématique de la société capitaliste.

A quel moment s’est faufilée l’idée du surnaturel ?

Très tôt, dès la genèse du scenario. L’envie que le film marche sur deux pattes, que ce soit à la fois une description du monde réaliste avec une incarnation de la réalité sociale, et en même temps, que de l’autre côté il y ait une échappée vers l’imaginaire. Parce que j’ai du goût pour ça en tant que lectrice et spectatrice, parce que j’ai l’impression aussi d’un déficit de surnaturel ou de merveilleux dans le cinéma français. Un déficit du rapport à l’imaginaire. J’avais envie d’un cinema qui ose aller là. Et aussi, j’avais l’impression que ça permettait paradoxalement de mieux parler du monde d’aujourd’hui.  Parce que l’expérience que font les deux personnages dont celle du surnaturel,  sont en phase pour moi avec l’inconscient collectif de notre époque. Plus le monde est pressurisant, plus il nous contraint, plus on a  le fantasme d’en sortir, de s’en libérer.

Vous aimez beaucoup « The host » de Bong Joon ho. Le film a-t-il servi de lointain modèle ?

Je n’ai pas régulièrement été voir des bouts du film mais il a été très décisif dans la genèse de « Bird People ». La façon dont Bong Joon ho réussit à mêler un grand réalisme social et l’imaginaire, ces deux registres étant au service de l’époque. La façon dont « The host » traite la question de l’étranger. C’est une problématique qui n’a rien à voir avec mon film mais son audace m’a été utile. Il  va très loin, c’est sidérant.

Justement, l’idée d’un film composite a été prise dès le script ?

C’est toujours un peu la même chose : quand on écrit, on jette son filet. On essaie d’attraper des choses et après, c’est vrai qu’il y a une triple écriture. Celle du scenario, puis après en le filmant, parce que des choses s’ajoutent et que l’incarnation modifie la matière de façon importante, au point que des lignes qui paraissaient secondaires peuvent émerger au premier plan. Et puis il y a le montage. Là, on n’a pas fait de modification de structure ou d’inversion de scènes, mais comme c’est un film dont la temporalité est très étrange, avec un récit qui à certains moments se ralentit, se dilate, ou au contraire, s’accélère, cela a été très difficile de faire fonctionner tous ces virages. C’était difficile alors que ça paraît rien du tout. Les scènes où Audrey fait les chambres avant que quelque chose d’étrange lui arrive, ça a l’air de rien, mais pour que ce soit intéressant tout le temps, pour que le spectateur soit pris, c’est très compliqué.

La bande son est fondamentale, notamment dès l’ouverture…

La scène d’ouverture était totalement écrite comme ça. L’idée d’un film qui parte de la foule est venue très tôt. Il fallait ce bruissement sans qu’on distingue les individus dont les trajets évoquent un essaim dans ces lieux de transit. Peu à peu, on se rapproche des gens, ils deviennent des personnes, puis des personnages, jusqu’à Audrey qui regarde un moineau. C’était dès le départ et j’avais envie de concevoir cette scène très liée à du son, qu’il y ait un gros travail sur le bruissement du monde. Que ça parte de là, qu’on essaie de voir et d’écouter ces gens qui sont dans leur bulle mais près les uns des autres, chacun dans ses préoccupations, dans ses pensées prosaïques, problèmes de compte en banque ou de « qu’est-ce qu’on va faire à manger ce soir ».  Je voulais qu’on sente que tous ces gens sont dans leur bulle et en même temps que le monde est en eux.

Il y a un homme et une femme. Ce n’est pas une romance mais c’est un couple qui va peut-être inventer un monde vivable, un nouveau paradis…

Oui, je vois bien que ça peut aller vers ça mais pour le coup, je voulais un couple juste pour accentuer les différences : une très jeune Française d’un côté et de l’autre un Américain de 45 ans très installé dans la vie. J’avais plutôt la volonté de prendre deux personnages que beaucoup de choses opposent. Et de voir comment étrangement, ces deux personnes vivent dans le même monde et aspirent au même moment à des choses similaires.  L’idée de la foule permettait de raconter que ces deux personnages ont des aspirations au fond très partagées. Ils sont deux mais ils pourraient être plus nombreux. De façon souterraine, il y a une question très prégnante : comment on réinvente des pratiques collectives ? Comment on reconstruit un monde meilleur, moins âpre, moins violent face à cette faillite du politique qui fait qu’on ne sait plus très bien par quel bout prendre les choses.  Ces deux-là vivent une expérience qui les remplit d’une humanité plus forte. Ils se reconnaissent, font alliance mais il n’en demeure pas moins que rien n’est résolu.

« Bird People » de Pascale Ferran. Sortie le 4 juin.

Cette entrée a été publiée dans Entretiens.

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commentaires

7 Réponses pour Pascale Ferran: « Un film monde qui regarde comment la société s’est globalisée »

puck dit: 8 juin 2014 à 20 h 30 min

merci ça a l’air très intéressant comme film.
d’autant que l’idée de construire un monde meilleur n’est pas facile à appréhender, je veux dire en dehors des moyens radicaux comme changer le génome humain, ou la sécrétion hormonale en diminuant la testostérone et en augmentant l’ocytocine qui est comme chacun sait l’hormone de la sollicitude.

sinon pour rendre le monde meilleur on avait aussi la philosophie, genre Montaigne ou l’impératif catégorique kantien, ou bien la religion genre aimer son soi même.
à vrai dire, jusqu’à maintenant toutes les techniques existantes n’ont pas donné d’excellents résultats.

on sait ce qu’il fait comme boulot l’américain capitaliste ? il est expert comptable audit chez Ersnt & Young ? c’est eux qui sponsorisent l’opéra Bastille, et plein d’autres choses culturelles.
ou alors il est producteur de film ? il travaille pur canal+ ?

en tout cas l’idée de rendre le monde meilleur c’est vraiment super, c’est ambitieux mais super, c’est d’autant mieux de partir du bas, je veux dire individus, parce qu’on vit dans un monde très individualiste, alors qu’avant nous avions des sujets, mais ça c’était avant, du temps où la politique servait à rendre le monde meilleur, maintenant tous ces trucs politiques c’est fini, du coup on passe par l’individu, pour faire des micros univers qui marchent bien, comme un couple, sérieux c’est la méthode d’Onfray c’est pour ça qu’il a autant de succès, lui aussi il est hyper individualiste.

je ne sais pas combien de temps durera cet individualisme et la théorie des micros changements, franchement j’espère pas trop longtemps, on peut espérer qu’un jour que les gens redeviennent des sujets, politiques.

d’autant qu’il parait que 60 famille possèdent 90% des richesses de la planète, ce qui exige du système qu’il soit régler comme une montre suisse, chez Ernst & Young ils font un travail d’orfèvre pour arriver à ce résultat.
par contre si on changer la donne et enrayer la machinerie il faudra laisser tomber les micros initiatives et revenir à du collectif.
en attendant j’irai voir ce film sur les micros changements pour rendre le monde meilleur.
sérieux si des traders et des experts comptables vont voir ce genre de film ça risque de les faire marrer.
comme je suis ni l’un ni l’autre je vais le voir de ce pas….
merci encore.

u/ ueda dit: 8 juin 2014 à 23 h 21 min

u/ ueda dit: 8 juin 2014 à 11 h 22 min
Camarade JC, tu as eu tort.
JC….. dit: 8 juin 2014 à 14 h 40 min
Avoir tort n’a jamais empêché quiconque de convaincre…

Ce frère de l’époque romantique-allemande (Doppel-quelque chose) semble me connaître suffisamment pour que je lui passe volontiers les clés du camion, JC.
Il réagit très bien.

Quand il franchira la ligne, morbleu, je prendrai Puck au collet!

TKT dit: 9 juin 2014 à 12 h 19 min

Ce n’est pas Puck, c’est D.bile, ueda. Moi-mème je lui rend la pareil en postant des faux D. sur la RDL.

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