de Annelise Roux

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La République Du Cinéma

Perfect mothers ou l’Eden maternel

Par Sophie Avon


Elles sont amies depuis toujours, et depuis toujours vivent sur cette côte australe, dans une nature intacte et paradisiaque. Elles ont grandi là, entre ciel et mer – cette eau lagon qu’Anne Fontaine filme dans sa transparence, tout comme elle filme ce lieu comme le berceau du monde. Puis Lil (Naomi Watts) et Roz (Robin Wright)  ont eu leurs fils, à peu près en même temps – qui à leur tour sont devenus amis -, puis elles ont connu des épreuves, notamment quand le mari de Lil est mort, et chaque fois, l’une était là pour soutenir l’autre. Aujourd’hui, elles ont vieilli, encore belles mais mûres, et Tom et Ian  sont devenus des jeunes hommes à la beauté radieuse.

« On dirait de jeunes dieux »  dit Roz à Lil en les regardant surfer sur les vagues. Allongée sur le sable blanc, le corps offert au soleil australien, Roz lâche le mot qui résume le mieux cette histoire adaptée de Doris Lessing (« Les grands-mères », qui vient d’être réédité dans la collection J’ai lu) et qui place l’intrigue sur le terrain de l’épopée intime.  Oui, Tom (James Frecheville) et Ian (Xavier Samuel) ressemblent à des divinités, sculptées par la splendeur de cet Eden et l’amour de ces deux mères. Comment ne pas se croire éternels quand tout est à ce point solaire ?

Anne Fontaine n’en finit pas de filmer ses personnages si bien accordés à la prodigalité du paysage. Nageant, marchant, riant, libres et à moitiés nus, exposant leurs corps au ciel, ils resplendissent. Vont d’une habitation à l’autre car les maisons de Roz et de Lil sont voisines, bien sûr, toutes deux accrochées à cette côte d’où l’on voit la mer scintiller. Quand un soir, Ian reste dormir chez Roz et l’embrasse, elle se laisse faire. Il faudra très peu de temps pour qu’à son tour, Tom enlace Lil qui, elle aussi, après une courte résistance, s’abandonne. Cette parfaite symétrie de la relation est évidement une idée géniale pour faire passer la délicatesse de la situation. Qui peut bien reprocher à l’autre de coucher avec son fils ou avec sa mère quand chacun et chacune y trouve merveilleusement son compte ? Comment Lil pourrait-elle se plaindre à Roz de ce dont Roz ne peut non plus la blâmer ? Et comment se reprendre quand il est si agréable de se livrer à l’amour de ces jeunes éphèbes? Lesquels sont également comblés face à ces femmes nourricières et belles qu’ils ont toujours connues. Comment aller contre la fatalité?

Si le caractère incestueux de la liaison est renforcé par sa gémellité de départ – deux amies qu’on a toujours prises pour des sœurs,  deux fils  qui sont comme des frères -, il est peu à peu digéré par l’harmonie presque féérique de la situation et par ce miroir tendu qui équilibre le quatuor en lui donnant une sorte d’ironie. De ce cocon miraculeux, les intrus seront exclus, à commencer par le mari de Roz qui part seul à Sydney, puis par le prétendant de Lil qui en voyant les deux femmes ensemble, croit comprendre qu’elles sont homosexuelles. La méprise est savoureuse à double titre : d’abord parce que Roz et Lil  se sont déjà interrogées sur une attirance latente qu’elles éprouveraient sans jamais être passées à l’acte – attirance qui pourrait bien être la clef de toute l’histoire; ensuite parce que la méprise du prétendant prouve que cet homme mûr ne semble pas pouvoir penser qu’il est trop vieux pour Lil, que celle-ci n’a pas besoin d’être lesbienne pour le repousser – que tout simplement, elle lui préfère un garçon de 20 ans.

Jamais de toute façon, Anne Fontaine ne pousse l’avantage sur le terrain féministe, pas plus qu’elle ne s’intéresse à la différence d’âges du moins, pas de façon sociétale et triomphante – façon cougar -  mais d’un point de vue narratif et existentiel.  Car  bien sûr, « Perfect mothers » s’appuie sur l’écart des âges pour articuler son récit, mais  avec mélancolie, épousant ce rêve triste que défier le temps serait un péché qu’il faut accepter de commettre quand il se présente. Ainsi, le film apparaît moins comme une  fable travaillée par le complexe d’Œdipe (ou de Jocaste) qu’un récit dont le centre de gravité serait le complexe d’éternité : des mortels se prennent pour des dieux. La lecture freudienne n’en est pas moins opérante, au contraire – mais au nom d’un pacte merveilleux, celui qui consisterait à réconcilier ses fantasmes sans en payer le prix. Après tout, coucher avec le fils de sa meilleure amie, ce n’est pas exactement coucher avec son fils pas plus qu’avec sa meilleure amie, mais dans l’ordre du symbolique et sans avoir à passer à l’acte ni tomber dans le répréhensible, cela s’y apparente. Un cas de figure idéal en somme.

« Je n’ai jamais été si heureuse » confie d’ailleurs Lil à Roz qui elle aussi, dans les bras de Ian, se sent comblée. Les deux femmes savent bien qu’un jour arrivera où elles devront laisser la place, où elles seront fanées quand les garçons auront encore leur vie d’hommes devant eux, mais elles s’y préparent avec l’insouciance que donne l’amour.  Par parenthèses, le mari de Roz qui a refait sa vie avec une plus jeune, ne se pose pas ce genre de questions, lui – mais là encore, Anne Fontaine n’insiste pas, préférant déployer une vision panthéiste du monde où triompherait un ordre naturel des choses, une fusion amniotique de la passion dont le monde social n’aurait de cesse de vouloir détourner les individus. C’est d’ailleurs avec les autres que peu à peu, l’amour si parfait du quatuor se voit contrarié, et les mères ont beau avoir prévu le dénouement, elles n’en sont pas moins affectées – et courageusement solidaires. Sauf que bien sûr, ni Doris Lessing ni Anne Fontaine  ne sont du genre à raffoler des conventions sociales. D’autant que si la passion est cruelle, il arrive aussi qu’elle soit diablement obstinée.

C’est pourquoi, il faut se garder d’écouter ceux qui prétendent que ce film est risible ou invraisemblable. C’est une œuvre sensuelle et  réjouissante, légèrement narquoise comme le roman, subversive sans aucun doute, et formidablement roborative : des dieux et des femmes recomposent le jardin d’Eden…

« Perfect mothers » d’Anne Fontaine. Sortie le 3 avril.

 

Cette entrée a été publiée dans Films.

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commentaires

4 Réponses pour Perfect mothers ou l’Eden maternel

Pussy Pussy dit: 12 avril 2013 à 23 h 38 min

Je ne sais pas si le film mérite autant d’éloges mais Sophie Avon aurait sa place entre Robin Wright-Penn et Naomi Watts!

La Reine du com dit: 13 avril 2013 à 15 h 22 min

Hum, Pussy Pussy?… Quant à S.A, laissons la décider en son for intérieur & âme et conscience si elle préfère être placée entre Robin Wright-Penn et Naomi Watts, ou entre James Frecheville et Xavier Samuel?

Les films d’Anne Fontaine sont souvent très intéressants, avec une sorte de mélancolie, de tension, d’inquiétude latente ultra séduisantes.
Je ne sais pas si celui-là?
Je crains le côté gnangnan qui, sous couvert de panthéisme et d’exploration libre des nouveaux rapports et de la passion,rendrait un son creux : elles sont belles elles sont radieuses elles sont solaires, alors que dans la vie, le cas échéant, plutôt un marché de dupes rapidement triste et vil, où de vieux et vieilles mal baisé(e)s ont à payer plein pot – et pas seulement de leur personne – afin d’attirer les derniers feux d’un échange vaguement réconfortant. Pas forcément au cinéma et à la fiction d’évacuer ça? On peut avoir un autre postulat. Mais là, on tombe chez Visconti, ce qui n’est pas une obligation, mais pas non plus un mal? (le petit Tadzio en train de s’enrouler autour du pilier sous le regard tétanisé de Bogarde, allumeur comme une gogo danseuse américaine autour de sa barre)!

schneck dit: 21 avril 2013 à 21 h 41 min

Oui, un film subversif. Mais toute historie d’amour est une révolution à deux ? Qui disait cela ?

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