de Annelise Roux

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La République Du Cinéma

« Pieta », mère pas très catholique

Par Sophie Avon


Son job ? Créancier. Sa méthode ? Couper les bras quand ses débiteurs ne peuvent payer leurs dettes. Sa force ? Sévir dans le vieux quartier métallurgique de Séoul que le pays s’apprête à raser. Dans ces vieilles échoppes sombres où trônent encore des machines antédiluviennes, Kang-do ne se laisse émouvoir par rien. Il entre, menace ou mutile sans se poser de questions ni rendre de compte à personne.  Kim Ki Duk, lui, filme la fin d’un monde, la disparition programmée d’un passé chargé de mémoire. « Je n’ai plus rien à faire, je n’ai que des dettes » dit un artisan dont la vie ne tient qu’à un fil.

De cet engloutissement général et des pathétiques suppliques de ses débiteurs, Kang-do tire ses bénéfices sans joie ni partage. Seul au monde et sans amour, il est une coque vide, un masque placide et sans âge. Un jour, une femme apparaît qui prétend être sa mère.  Il a beau essayer de la repousser, elle est toujours là, patiente et dévouée, belle et souriante. Lui demandant pardon de l’avoir abandonné et prête à tous les sacrifices, semble-t-il, pour se faire accepter.

Il n’est évidemment pas anodin  que Kim Ki-duk ait appelé son 18e film « Pieta », du nom de l’une des plus célèbres statues de Michel-Ange représentant Marie tenant son fils mort sur ses genoux avant sa mise au tombeau. Le cinéaste sud-coréen ne craint pas les symboles forts ni les représentations religieuses dont il a fait, en une filmographie aussi riche que diverse, des motifs récurrents –  pas toujours heureux d’ailleurs. Sauf qu’ici, la piste éclaire une figure en trompe-l’œil tout en rendant compte d’une ligne fondamentale : le corps sacrifié pour une cause plus grande que la vie.

A 52 ans, celui qui fut l’un des plus prometteurs réalisateurs sud-coréens avant de connaître éclipses et succès, revient sur le devant de la scène – il a obtenu le lion d’or à Venise – avec une œuvre radicale sur la vengeance et la rédemption.

« Pieta » déroule son implacable dramaturgie en un long suspense où la cruauté  laisse de marbre ses protagonistes mais n’en finit pas de sceller un pacte commun. Où le sang, la mutilation, l’éparpillement des viscères et la souffrance physique en général traduisent le chaos des hommes et l’abandon de dieu. Mais ce que l’on voit  est souvent le paravent de la vérité dans le cinéma narquois et spectaculaire de Kim Ki-duk, et sous ses airs de polar violent, « Pieta » pose explicitement des questions existentielles. Non pas : qui a tué, comment, pourquoi ? Mais : qu’est-ce que la mort ? qu’est-ce que l’argent ? qu’est-ce que l’amour ?

Composant de grandes scènes de cinéma, non sans complaisance d’ailleurs pour le grotesque qui est l’autre visage du sublime, « Pieta » avance entre lourdeur et grâce, ficelles symboliques et trouvailles poétiques, laissant ce couple étrange de mère supposée et de fils révélé se montrer au grand jour à mesure que l’intrigue se dessine. C’est au fond bien alambiqué et assez peu crédible, mais la force du film tient à la puissance d’une mise en scène au service d’une vision crépusculaire du monde. Et les acteurs, elle (Min-soo Jo) irréelle figure maternelle, lui (Lee Jung-jin) robuste barbare au cœur d’enfant, donnent à leur duo un avant-goût de la mort au travail.

« Pieta » de Kim Ki-duk. Sortie le 10 avril.

 

 

Cette entrée a été publiée dans Films.

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commentaires

3 Réponses pour « Pieta », mère pas très catholique

La Reine du com dit: 10 avril 2013 à 10 h 08 min

Merveilleux papiers de Sophie Avon! Une journaliste dont au final je ne partage pas toujours les goûts ni les avis, mais avec laquelle il est si bon de discuter, voire de se disputer, tant ses articles se distinguent par leur intelligence fine et attentive, leur désir de clairvoyance, leur liberté.
Ce « Pieta » décrit par elle donne bien envie d’y aller voir et me fait penser à une strophe du regretté, aussi fragile, baltringue que doué Daniel Darc dans « Créve-Coeur » : « Pardonnez-nous nos enfances comme nous pardonnerons (ou tenterons de pardonner) à ceux qui nous ont enfantés »

Pussy Pussy dit: 12 avril 2013 à 23 h 35 min

Ah Kim Ki-Duk! L’un des derniers réalisateurs totalement libres sur cette planète (avec Terrence Malick). Son dernier film « Arirang » nous montrait déjà à quel point cette liberté avait failli le « tuer » artistiquement et même physiquement. Aujourd’hui, il revient quand même avec un grand film et remporte le Lion d’Or de Venise. Merci encore à cette immense Sophie Avon de nous souffler d’aller contempler le grand oeuvre de ce génie!

La Reine du com dit: 13 avril 2013 à 14 h 34 min

Bien vrai, Pussy Pussy. S’il en est une qui n’est pas à convaincre à propos de Malick, c’est bien moi. Si j’ose dire, je suis votre homme!
Ce côté trop tournicoté, trop chantourné, trop lyrique, trop allusif, trop métaphorique, trop crypté, trop descriptif, trop long,trop sentimental, trop grave,… et au final, qu’est-ce que vous voulez, qu’est-ce qui fait donc qu’en dépit de/ou grâce à (?) tous ces défauts, ça a un peu plus de sens, de profondeur et de gueule que nombre de films étiques, maigres comme des coucous à force de ne rien oser? Pure énigme mais tout est là, non?
Le papier de S.A, de nouveau remarquable sur l’Algérie. Vous l’avez lu?

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