de Annelise Roux

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La République Du Cinéma

Poelvoorde liquide sa place

Par Sophie Avon

Antoine est un homme à la marge. Photographe talentueux  mais refusant le système et buvant plus que de raison. Sa voisine au beau visage longtemps caché, joue un prélude de Chopin comme un ange et c’est ainsi, en ange descendu du ciel, qu’elle le réveille. Elle aussi a du talent. Jouer Chopin comme elle le fait n’est pas à la portée du premier venu. Entre le photographe et la pianiste (qui est en fait étudiante en égyptologie), que peut-il advenir d’autre qu’un lien fort, unique, au-dessus de la mêlée ? D’autant que l’un et l’autre sont à la dérive, elle suicidaire, membre d’une famille explosive, lui asocial, incorrigible insurgé qui à 50 ans n’a qu’un petit garçon, Mateo, en guise de copain.

On voit ben ce que Fabienne Godet a essayé de faire : redonner « Une place sur la terre » à celui qui n’en a plus grâce à l’ange qui elle-même tient sur un fil, et inversement, Antoine (Benoît Poelvoorde) devenant à son tour l’ange gardien d’Eléna (Ariane Labed). Pourquoi pas ? L’amour – car Antoine tombe amoureux d’Eléna sans se risquer cependant au moindre geste – a suffisamment de puissance pour déplacer les êtres, les bousculer en profondeur, les obliger à quitter le terrain noir où parfois, il arrive qu’ils restent par peur, par dégout ou par masochisme. Surtout quand ils sont sensibles, doués, et par là même maudits… On connaît la chanson. Fabienne Godet entame le refrain, d’une mise en scène vigoureuse qui cependant, n’empêche pas  une sorte de maniérisme contaminant chaque élément du film.

On sent qu’elle a rêvé de dialogues sobres, de corps qui se heurtent, qui chutent, qui se relèvent plutôt que de conversations cérébrales et de portraits psychologisants. Il n’empêche, à l’occasion d’une virée campagnarde, les quelques phrases qu’Antoine et Eléna échangent réduisent à néant ce principe de sobriété : « Est-ce qu’il y a des gens qui s’habituent ? » demande la jeune femme. « Oui, tout le monde s’habitue, c’est de ça qu’on meure », répond l’homme mûr. Plus tard, il ajoutera qu’on  meurt également de ne pas s’habituer. . .

Cette attitude en surplomb, qui se met elle-même en garde au début du film – « Le plus difficile dans le malheur, c’est de rester modeste » – ne cesse d’affaiblir un récit dont la mise en scène donne par ailleurs de beaux plans : la forêt verte, filmée comme un refuge artificiel, la piscine dont le reflet semble plus réel que ce qui s’y reflète, et plus largement, une façon de regarder la réalité à travers ses failles.  De fait, le film semble parfois écrit comme un polar que tout menacerait, jusqu’à la musique, omniprésente mais sans redondance ni illustration. Le travail sur le son est d’ailleurs l’une des très belles choses d’ « Une place sur la terre ».

Pour autant, le film s’effondre par ce qui est censé le cimenter : trop de résonnances et de symboliques – Elena fouillant les vestiges sous la mer comme une métaphore de sa propre quête -, trop d’intentions visibles,  à l’instar de ce plan où Antoine marche le long d’une boutique sur les vitrines de laquelle s’affiche un constat quasi existentiel : liquidation totale.

« Une place sur la terre » de Fabienne Godet. Sortie le 28 août.

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commentaires

5 Réponses pour Poelvoorde liquide sa place

Cécile dit: 26 août 2013 à 12 h 40 min

Ah mon Dieu, non Sophie! J’imagine la lourdeur de ce plan « liquidation totale ». Je te remercie pour cette critique qui me permettra de rester à la maison. J’ai mieux à faire avec les derniers épisodes de Breaking Bad et un bon verre de rouge!!

Polémikoeur. dit: 26 août 2013 à 16 h 37 min

Le résultat d’une histoire de voisin, voisine
peut être un breakfast chez Tiffany. Ou pas.
Le billet ci-dessus, pris pour ce qu’il
n’est pas : une franche estocade,
devrait permettre d’attendre
une diffusion télévisée
d’un mois d’août
ultérieur.
Plasciemment.
(Dégagement de responsabilité de la critique :
le charme du Benoît « tombé en amour »
s’exerce dans un registre trop
éloigné de celui d’Audrey H.).

renato dit: 26 août 2013 à 23 h 57 min

« Entre le photographe et la pianiste (qui est en fait étudiante en égyptologie)… »

Mourir qu’ils fassent un travail quelconque ; qu’ils se rencontrent à midi dans un restaurant quelconque ; qu’ils n’aient pas l’embarras du choix : ce sera le plat du jour et… payé avec chèques resto ; etc., etc.

pado dit: 27 août 2013 à 0 h 45 min

« On sent qu’elle a rêvé de dialogues sobres »

Que n’est-elle venue faire son marché ici. Entre Puckzeno et u. elle aurait eu le nec du nec.
Audiard (père) ne pouvait rivaliser.
Ok, « Ya d’la pomme » combat toutes tendances suicidaires et toute « asociabilité » propres aux héros du cinéma français.

Mais un dexter en forme !!!

renato dit: 27 août 2013 à 2 h 05 min

« Oui, tout le monde s’habitue… »

Ça me rappelle le « On s’habitue à tout » de Thomas Jerome Newton (« The Man Who Fell to Earth »)… sans la bêtise pseudo existentielle « c’est de ça qu’on meure »… évidemment…

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