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La République Du Cinéma

« Préjudice » : Cédric, fauteur de (grand) trouble

Par Annelise Roux

« On dit d’un fleuve emportant tout qu’il est violent, mais on ne dit jamais rien de la violence des rives qui l’enserrent ». La phrase de Bertolt Brecht offre une synthèse de ce premier long-métrage proposé par le scénariste et réalisateur belge Antoine Cuypers.

Commençons par souligner une bricole énervante. La partition musicale appuyée sur des accords de cordes volontairement crispants dépasse son but, éclipsant un malaise plus subtil. On pense tant à la B.O de « The Lobster » (dont j’avais dit ici, sur le fil du 10 janvier, tout le bien ambigu que j’en pensais), que la question se pose de savoir si Yorgos Lanthimos n’a pas fait le trait d’union, suggérant à Cuypers d’étoffer ainsi l’exaspération qu’il entend faire monter. D’autant qu’Ariane Labed, qui lui est proche, est de la partie.
Début d’une « école » dont le jeune Grec serait l’instigateur ? Ses compagnons de route auront à réinterpréter les façons qui lui sont propres, ou bien cela s’assimilera à un procédé éventé.

La perspective du film m’avait intéressée d’abord à cause du co-scénariste d’Antoine Cuypers, Antoine Wauters dont j’avais aimé l’écriture chantournée, intellectuelle sans doute, mais aussi étouffante, sexuée côté « gender studies », attelée à dire les maux générés par une figure de mère source de vie, d’amour mais également prédatrice, castratrice, visage de Médée qui n’en finit pas de dévorer sa créature, transposée en l’occurrence dans « Préjudice » sous les traits de Cédric, le fils cadet, figure torturante, sacrifiée. « Nos mères », le livre de Wauters, c’est la femelle inflexible, la Reine que les ouvrières entourent, nourrissent de gelée royale, qui tue ou exclut ce qui menace son empire, littéralement la chatte carnassière qui couvant la portée, s’installe dessus jusqu’à faire mourir d’asphyxie celui qui ne décroche pas de la tétine à temps.

Ce duel morbide, fondateur d’identité… Les enfants titulaires d’une autonomie font l’objet de rapports plus aisés mais moins fusionnels : Caroline, la sœur, excellente Ariane Labed tendue, méchante de ne pouvoir annoncer en paix la nouvelle qui l’enchante et la placerait enfin sous les projecteurs se déstructure sous nos yeux, ne se recomposant que quand le frère indésirable, coucou d’une trentaine d’années aux ailes badigeonnées de glu qui ricane jaune au-dessus du nid de serpents – Folcoche n’est jamais loin, ni le « Familles, je vous hais » d’André Gide – est écarté, et Laurent (Julien Baumgartner, convaincant dans sa capacité à mettre de côté tout imaginaire pour régler la situation), le fils ainé, grand absent du début attendu comme le Messie dont on s’apercevra qu’il est aussi surtout le détenteur de la force « réductrice » de l’anormalité (il tord les bras, appose des liens, ce qui n’empêche pas sa compagne Cyrielle (Cathy Min-Jung), mère d’un petit Nathan eurasien dont la fragilité ne cesse d’être fantasmée comme menacée par le « monstre » Cédric, de confesser qu’elle-même au sein de sa belle-famille s’est toujours sentie « différente ».
Que reproche-t-on au juste à celui que le groupe désigne comme malade ? D’être susceptible d’abus sur l’enfant ? Brutalité, une pédophilie teintée d’inceste ? De qui émane le danger ?

La réunion des deux Antoine – Cuypers et Wauters – au scénario donne naissance à un film qui produit un tournis lent, un écœurement progressif qui atteint le nerf. Non seulement par empilement, mais grâce à des embardées. Décalage avec les autres, infantilisation, surveillance extrême sous couvert d’éducation, d’observation d’une normalité, les plans quelquefois répétitifs traduisent ces recopiages de lignes sourcilleux, la coercition sourde avec laquelle entre en lutte insidieuse, mais mortelle, l’application que peuvent connaître les autistes auxquels un rituel buté fournit armature. Schizophrénie, autisme, peu importe : être en marge, rejeté à la périphérie à cause de ce qu’on est. Peser. Déranger. Gêner. Et dépendre, c’est-à-dire aussi capter l’attention de manière amniotique.

La différence que le réalisateur belge évoque ici à travers un Cédric relégué dans sa chambre, rêvant d’une Autriche où d’accortes Gretchen entonnent à l’envi des chants tyroliens kitsch n’est probablement que symbolique, en tout cas en recoupe d’autres interchangeables, que chacun peut habiller des tonalités qu’il souhaite.
La dureté de la mère qui tranche, prend les choses en main, interdit, ruine, réprimande, somme ce fils insultant, « injurieux » au sens de « blessure », de quitter la table – achève de dénuder le fil de l’ampoule, de mettre à cran. Comment fait-on pour haïr quelqu’un auquel on doit tant ? Le fils, étranglé lentement par ce garrot l’implore du regard pendant qu’elle serre. Cette totale absence de compassion affichée qui suscite le trouble inverse, déjà observée chez Lanthimos, fonctionne mais équivaut pour moi à signature. Il ne faudrait pas que d’autres que lui y recourent trop souvent.

N’empêche, Nathalie Baye en Gorgone empêtrée dans ses victoires à la Pyrrhus sur les « déviances » du fils est effrayante, caparaçonnée d’amour vampirique et de sévérité, écartelée entre impossibilité de le lâcher et volonté de le soumettre. Aperçu chez Solveig Anspach alors que Karin Viard allait en Lulu femme nue, Thomas Blanchard lorsqu’il est attaché à son lit, qu’il récite des extraits entiers sur Salzbourg, quand il se défoule en courant sur un tapis de sport, dans un décor de linge évoquant comme par hasard « Une journée particulière » d’Ettore Scola, ou avec son visage d’apôtre mouillé de pluie (tandis que dans un effet de ralenti, les autres se hâtent pour desservir une table douchée par l’orage), a quelque chose d’Anders Danielsen Lie filmé par son amoureux Joachim Trier. Je ne vois pas quel hommage supérieur lui rendre. Antoine Cuypers, ne cesse de filmer des arrière-plans flous, nous entraînant dans la difficulté de Cédric à faire le point, son brouillard entrecoupé d’épisodes à la théâtralité éprouvante.

L’histoire débute avec un Arnold « Arno » Hintjens occupé à couper les cheveux de son fils. Gestes attentionnés mais révélant la démission, le dépassement. Père fautif, il sera seul à s’excuser. C’est d’ailleurs lui qui revêt les insignes traditionnels accordés à la féminité, dispense le soin. Cette bascule sur l’identité, l’inversion des rôles ordinaires est finement introduite. J’éprouve pour le chanteur d’Ostende une sympathie éhontée, qu’entretiennent moins ses prestations folkloriques chez Léa Salamé, ses flamboyantes sorties, en réponse à un Donald Trump toujours aussi finaud ayant qualifié son pays natal de « trou à rats pour djihadistes » (comme quoi « en Belgique, ils ont le cul dans le beurre » a rétorqué l’intéressé, ce dont je ne saurais douter, si j’en crois mes amis d’Anvers, de Knokke le Zoute, de Bruxelles ou de Liège) que son jeu criant de tendresse impuissante et coupable.
À 66 ans, il est de plus en plus beau.

Antoine Cuypers a réussi un film pénible, abstrus ici ou là, qui sans être entièrement dégagé d’influences extérieures demeure personnel, déconcerte, donne à réfléchir. Pour moi cela ne sera jamais un défaut.

« Préjudice » d’Antoine Cuypers  

Cette entrée a été publiée dans Films, Non classé.

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commentaires

21 Réponses pour « Préjudice » : Cédric, fauteur de (grand) trouble

Polémikoeur. dit: 9 février 2016 à 11 h 24 min

Comment rater de « grands » sujets ?
Lancer le test de la bande-annonce
en version muette (ici, sous-titrée
en néerdentais : très bien, ça aide !),
la visionner en entier quel que soit
le premier sentiment qui s’impose
et se demander à la fin, sans filtre,
s’il fallait dîner avec les protagonistes
sortis du film, chez soi ou chez eux,
quelle envie réelle pourrait bien
nous saisir juste avant ?
Abstraction faite de la sympathie
éprouvée pour un(e) comédien(ne)
ou plusieurs.
Franchement.
(Sans se priver de reconnaître
que ce moyen primaire peut condamner
« a priori » pas mal de films dérangeants).

Phil dit: 9 février 2016 à 16 h 58 min

diable…riche compte-rendu qui balade de Knoocke à Ostende, Flandre affranchie, à quel prix, des accents gutturaux bataves.
Ce Cédric a un drôle d’air d’Anglade, celui de l’homme blessé.
Joachim Lafosse également, la petite Belgique livre du cinéma méandreux comme les dunes.

Annelise dit: 9 février 2016 à 18 h 58 min

Allez-y, Phil.(C’est vrai pour Anglade, maintenant que vous le dites je ne vois plus que ça) Vous aussi, Polé.Les films intelligents sont comme les braves gens chez Flannery O’Connor, ils ne courent pas les rues. A venir, parmi les prochaines chroniques, un « Sentiment de l’été » qui m’allèche particulièrement : Judith Chemla, Anders D-L et un sujet qui me touche XXL

Jibé dit: 9 février 2016 à 19 h 09 min

Moi aussi ce « Sentiment de l’été » m’interpelle, Annelise, d’autant plus qu’il précède mon « Goût de l’été », à paraître au printemps…

Annelise dit: 9 février 2016 à 19 h 20 min

Jibé, ne faites pas votre vilain jaloux. Arno, comme Natalie Portman, Al Pacino, Judith Chemla ou Anders Danielsen Lie, je dois faire un effort pour rester objective. Il faut vous y faire. D’autres, il faut que je refrène au contraire ma dent susceptible d’être (très) dure, sitôt que cela ne le mérite pas. Je vous ai prévenu : je tiens la critique pour un exercice de passion violente mais d’humilité, aussi. Arno est capable d’un jeu intérieur subtil, affranchi justement de son « personnage ». Antoine Cuypers met beaucoup d’intelligence à recueillir cela

Annelise dit: 9 février 2016 à 19 h 23 min

Un goût de l’été à paraître au printemps, vous enchantez mon côté oulipien ! Cela et les faits divers, en automne.

Polémikoeur. dit: 9 février 2016 à 19 h 48 min

Un autre préjugé
pour finir de perdre
la carte d’ici : incrédulité
pour le rôle de « calamity girl »
endossé par Miss Portman Dior.
Cinématrogaffement.

Jibé dit: 10 février 2016 à 20 h 15 min

Promesse tenue, Annelise.
J’ai vu le film et lu, enfin, votre papier, tout deux remarquables.
Je suis d’accord en tous points avec vous, à part que j’ai bien aimé la musique, moi. Et vous m’en avez appris beaucoup, chapeau !
Merci

Annelise dit: 12 février 2016 à 10 h 39 min

@Jibé hier 20h15. Bon film, oui. Contente que la chronique vous parle, que vous l’ayez apprécié aussi. Où sont passés Jacques Barozzi et Jacques Chesnel?

Annelise dit: 12 février 2016 à 15 h 55 min

Je ne m’y reporte jamais, Jibé, pas le temps! Sauf là, sur votre incitation. Je croyais avoir lu sur le fil RdL que vous aviez revêtu un masque vénitien. Les initiales, pas mal. Un petit côté canaille qui évoque Pouy, el »Gambernou ». « Ce sentiment de l’été », une merveille. Je le chroniquerai assurément. Mais pas tout de suite. Je veux donner aussi de temps en temps une place sur RdC à un cinéma dit populaire, à des documentaires… A très vite, donc.

Jacques Chesnel dit: 12 février 2016 à 16 h 21 min

un p’tit coup de mou dans les badigoinces, un gros coup de blues,je ne peux « sortit » pendant quelques temps, mais courage on les aura, chère Annelise, bise

(j’ai deux textes sur Bogart et Denner sur mon blog)

Annelise dit: 12 février 2016 à 19 h 28 min

@16h34 je suis comme vous, je vais voir tout ce que je peux, pas seulement le cinéma « homologué », quelquefois des films grand public ou de petits trucs mal fichus, histoire de savoir de quoi il retourne. Je n’aime pas trop l’idée de la tour d’ivoire, sans compter que parfois les spectateurs ingèrent plus facilement l’intelligence, l’étrangeté ou la créativité que les cacahouètes lancées à travers la grille. Jacques Ch, si je comprends bien Jibé et moi allons être vos yeux pendant la convalescence ? Prêt?

Jibé dit: 12 février 2016 à 21 h 19 min

Moi, Annelise, j’ai gardé en plus une âme de midinette. Je viens de voir « Free Love », avec Julianne Moore dans le rôle d’une flic lesbienne en phase finale du cancer : j’ai pleuré !
Même pas honte !

JC..... dit: 13 février 2016 à 12 h 01 min

Je me prépare à la mort en salle de musculation, Jacques Chesnel ! Prépare toi… ton tour vient et c’est normal …. place aux jeunes !

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