de Annelise Roux

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La République Du Cinéma

« Quai d’Orsay », travail, vitesse, egos

Par Sophie Avon

D‘abord il y a les ors, l’enfilade des salons croulant sous les lambris, les stucs et les rinceaux, au terme desquels Arthur (Rapahaël Personnaz) appréhende à grande vitesse son nouveau monde : le pouvoir, son vacarme, son rythme, sa pression et sa danse des egos. Comme partout, mais ici plus qu’ailleurs, cela commence par les apparences : Arthur n’a pas les chaussures adéquates, elles ont des bouts carrés et en plus, elles sont sales. C’est à ce genre de détails qu’on reconnaît un novice. Il est vrai que sans cette innocence, pas de surprise ni de comédie. Pas de contraste non plus entre Alexandre Taillard de Worms, le ministre des Affaires étrangères hanté par le souffle de la grande histoire et le jeune Arthur, chargé du langage – humble scribe, à la vérité, dont les caprices du grand homme feront fi de son travail de Sisyphe.

« Quai d’Orsay » est l’adaptation de la BD d’Abel Lanzac (pseudonyme désignant l’ancien conseiller de Villepin, Antonin Baudry) et Christophe Blain – lesquels ont collaboré à l’écriture du scenario. C’est un film sur le travail et la vitesse – assez proche finalement, mais dans un autre registre, du remarquable opus de Pierre Schoeller, « L’exercice de l’état ». C’est une œuvre sur le travail et ce qu’il façonne : l’image ; sur la vitesse et ce qu’elle cache : le vide. Car à première vue, on y cultive davantage l’importance de paraître que de nobles convictions – à première vue seulement.  Il faut bien s’amuser un peu et le quai d’Orsay est une énorme machine à laquelle l’exquis chef de cabinet, Claude Maupas (Niels Arestrup) essaie de donner du sens et des contours pragmatiques.

L’entrée de l’Allemagne au Conseil de sécurité des Nations unies, on est pour ou contre ? demande Arthur, chargé d’écrire un discours musclé, mais visiblement perdu quand il s’agit du principal. Maupas connaît son Taillard de Worms comme s’il l’avait fait. Il sait qu’il faudra des dizaines de brouillons – pas même lus – pour finir par lui soutirer un agrément, il connaît par cœur ses tocades, ses coups d’éclat, son obsession pour la forme, sa passion pour Héraclite, et surtout, il sait comment, avec sa douceur de miel, il pourra lui arracher l’essentiel. Mais à que prix !

Laisser passer, laisser dire, fermer les paupières, attendre… Niels Arestrup qu’on a souvent vu dans des rôles de colérique est ici un modèle de suavité à laquelle il mêle un doigt d’ironie et beaucoup de lassitude, ce qui donne un personnage irrésistible de drôlerie. Apte aux endormissements passagers, admirable dans sa façon de garder la maîtrise quand l’alerte sonne aux quatre coins du monde. Quant au reste de la troupe – multiples soutiers dont certaines travaillent non dans les soutes mais dans les combles -, elle est dépassée, stressée, désabusée ou réjouie et parfois très amusée, telle les secrétaires qui connaissent elles aussi leur ministre sur le bout des doigts, et diffusent leur maternelle bienveillance sans oublier les principes de base : peser sur les piles de papier lorsque les portes claquent, le vigoureux ministre ayant l’habitude de faire voler sur son passage tout ce qui pèse moins de 20 grammes.

Bertrand Tavernier n’a pu conserver tous les gags de la BD mais l’envol des papiers, il s’en est fait une obligation savoureuse et d’une manière générale, il est joyeusement fidèle aux albums, trouvant l’équilibre entre la satire et l’humour, l’exploration quasi documentaire du pouvoir et le burlesque de la fiction. Evidemment, l’inertie générale des technocrates est épinglée tout comme les absurdités de ce royaume où par exemple, le net n’a pas sa place, mais pour autant, le film n’accable pas irrémédiablement la politique et de façon plus souterraine, fait aussi corps avec ce qu’il dénonce : la passion du langage, l’amour de ce qui fait récit, fut-ce un récit à la Ubu. Au fond, Tavernier tout comme Lanzac et Blain est bien placé pour savoir jusqu’où va le pouvoir des mots. C’est leur métier, lequel tisse des rêves, donne corps à des songes. Leur ministre, inspiré comme on le sait par Dominique de Villepin, est à la fois ridicule et attachant, ivre de lui-même et généreux, sympathique in fine – jusque dans son ignorance de l’informatique. Et c’est à mettre au crédit de Thierry Lhermitte que d’avoir composé un personnage aussi riche qui va du bouffon à l’acrobate et de l’extravagance à la justesse du verbe.

Seuls bémols, les passages sur la vie privée d’Arthur qui  sont les contrepoints à la déréalisation du pouvoir quand on l’approche de trop près. Pour Tavernier, ces coulisses étaient fondamentales, mais à l’épreuve de l’écran, elles apparaissent davantage comme une forme de commentaire sur la situation que comme un rappel des difficultés qui continuent de peser sur le peuple. Peu importe, le film emballe au-delà de ces nuances. Il se termine sur le fameux discours de 2003 à l’ONU.  Tout à coup, le mirage se dissipe et le réel apparaît. Le rire est une chose sérieuse.

« Quai d’Orsay » de Bertrand Tavernier. Sortie le 6 novembre.

 

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commentaires

19 Réponses pour « Quai d’Orsay », travail, vitesse, egos

JC..... dit: 5 novembre 2013 à 8 h 53 min

Beau billet, Avon !
On voit que vous connaissez ce milieu étrange, aussi sauvage qu’une jungle, où chasseur et gibier sont le même …

Jacques Barozzi dit: 5 novembre 2013 à 10 h 57 min

« Billet d’Av(i)on »

Pour les Affaires étrangères, c’est souhaitable, JC !

« Sophie, vite »

Ejaculateur précoce, le J.Ch ?

Jacques Barozzi dit: 5 novembre 2013 à 13 h 53 min

J’ai été un peu déçu par « Snowpiercer ». Certes le film est efficace dans la forme, mais le scénario est plutôt convenu et la fin simplette : de cette arche de Noé ferroviaire ne sortent vivants qu’une gamine asiatique de 17 ans et un enfant noir de 5 ans. Devront-ils copuler ensemble pour assurer la continuité de l’espèce humaine ?

Jacques Barozzi dit: 5 novembre 2013 à 13 h 56 min

Quant à « Quai d’Orsay », dont je suis déjà saturé par la multivision de la bande annonce, je ne suis pas très chaud pour aller le voir en salle !
What else ?

Polémikoeur. dit: 5 novembre 2013 à 14 h 04 min

« A priori » pour. Pour Tavernier. Pour le sujet, pas épuisé comme un polar de série ou un psychodrame intimiste. Va pour le plus aristocratique des ministères républicains !

primerose dit: 5 novembre 2013 à 17 h 19 min

Jacques Barozzi dit: 5 novembre 2013 à 13 h 53 min

Sympa de dévoiler la fin du film M. Barozzi.
Votre côté journaliste ?

JC..... dit: 5 novembre 2013 à 17 h 36 min

Si c’est pour aller voir un film où une pédophile asiatique va abuser d’un gosse de 5 ans pour sauver l’espèce … basta le porno !

Jacques Barozzi dit: 5 novembre 2013 à 19 h 40 min

Si le « Snowpiercer » m’a déçu, le « Blood ties » de Guillaume Canet, une histoire de frères ennemis mi flic et voyou, m’a proprement ravi !

vani dit: 5 novembre 2013 à 23 h 05 min

« cela a l’air grandiose »

Grandiose Wes Anderson ?
Oh que oui.
Ok, il n’est que ça, mais bon c’est déjà pas mal.

JC..... dit: 6 novembre 2013 à 6 h 47 min

Dans la mesure où, pour mon goût, la partie la plus importante d’un film est le scénario, càd l’histoire qui est racontée, il me semble que ça « bande un peu mou » de ce côté là et que bien peu de metteurs en scène arrivent à nous étonner … Point de vue discutable, je l’admets volontiers !

Jacques Barozzi dit: 6 novembre 2013 à 13 h 24 min

Je crois que c’est Gabin qui à la question : « Que faut-il pour faire un bon film ? » répondait : « Trois conditions : un bon scénario + un bon scénario = un bon scénario. »
A condition de traduire cela en une superbe narration imagée, car, le cinéma est un art de synthèse, qui contient tous les autres arts : peinture, musique, théâtre, littérature, poésie, danse, architecture, mode… le cinéma est aussi un art ontologique, en ce sens, comme l’écrit Eric Rohmer, qu’il : « dit autre chose que les autres arts ne disent pas.
Capito, JC ?

Jacques Barozzi dit: 6 novembre 2013 à 15 h 12 min

Ce film, mis en ligne plus haut par mes soins, est-ce le complément familial d’Un chateau en Italie des Bruni-Tedeschi, ou l’amorce du retour politique de Nicolas Sarkozy ?

JC..... dit: 6 novembre 2013 à 16 h 42 min

« Capito, JC ? »

Pas d’accord du tout !!! C’est idiot de penser que ce que tu dis est universellement partagé !

NON ! le cinéma ce n’est PAS cela : « contient tous les autres arts : peinture, musique, théâtre, littérature, poésie, danse, architecture, mode… le cinéma est aussi un art ontologique, en ce sens, comme l’écrit Eric Rohmer, qu’il : « dit autre chose que les autres arts ne disent pas.

NON ! NON ! et NON !
Ontologique, mon cul !!!

Capito Jacky ?

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