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La République Du Cinéma

« Real », la chambre aux échos

Par Sophie Avon

Rien n’est moins réel que « Real » et pourtant, tout y retentit de façon poignante, comme si l’amour s’y cognait aux murs d’une vertigineuse chambre aux échos.

Kiyoshi Kurosawa, dont le récent et splendide diptyque « Shokuzai » était d’une étoffe plus réaliste, nous fait entrer dans cette nouvelle partition sur la pointe des pieds et nous en laisse sortir 127 minutes plus tard, groggy. Son univers, nourri de délicatesse et de la cruauté des mythes, mobilise tout ce que le cinéma compte de trouvailles narratives pour raconter une histoire de passion et de culpabilité. Dans sa façon de jouer avec nos cerveaux, à l’instar de Koichi qui pour sauver Atsumi, se promène dans son esprit sous contrôle médical, le film est un thriller, mais il y a quelque chose de déchirant dans son obstination à aller aux confins de l’inconscient  en essayant d’y déchiffrer une leçon pour l’avenir.

Koichi accepte de fermer les paupières et de se laisser guider par les neurologues dans le labyrinthe de celle qu’il aime pour essayer de la tirer du coma où elle gît depuis un an. Le voyage dans cet au-delà intérieur n’a rien à voir avec celui d’ « Inception » de Christopher Nolan. La dramaturgie en est à la fois plus simple et plus souple, plus flottante et plus douce. Koichi, c’est Orphée allant chercher Eurydice au royaume des enfers. Lesquels sont filandreux et intimes, constitués de ce qui nous échappe, de ce dont on rêve et de ce qu’on a oublié – y compris du paradis de l’enfance. Ainsi, Koichi se retrouve-t-il dans l’ île verdoyante où à l’école primaire, lui et  Atsumi commencèrent à s’aimer. Le pèlerinage a beau être virtuel,  il n’en est pas moins la clé du retour à la vie. Il s’apparente à une chasse aux trésors dont l’enjeu serait vital et l’illusion capable de changer l’ordre des choses.

« Real » dont le scénario adapté d’un roman de Rokurô Inui accomplit des miracles, flirte un temps avec Night Shyamalan, mais n’en a pas les apories mystiques ; il se situe résolument en territoire poétique, sa beauté plastique l’affirme plan après plan, et ce n’est évidemment pas pour rien si Atsumi est par ailleurs dessinatrice de manga. Elle est du côté de la représentation – et la représentation du monde est l’autre face du réel puisque l’art imite la vie pour mieux la transfigurer. Il faut voir la ville, paysage familier qu’Atsumi pouvait apercevoir par la fenêtre quand elle était en pleine santé, s’effondrer comme un château de cartes pour devenir un splendide tableau abstrait. Cette puissance visuelle est le souci constant du film qui ne fige jamais le récit, le propulse vers toujours plus d’audace, convoque des créatures irréelles et des espaces féériques, puis va vers un dénouement en forme de rédemption. Car l’amour de ces deux jeunes gens, plein de pudeur et de ténacité, se doit d’être récompensé. Les remords tapis dans l’ombre, les fautes d’autrefois, les erreurs de jeunesse devront s’en retourner vers le large.

Le passé  est une donnée fondamentale des films de Kurozawa, mais s’il détermine ce qui vient, s’il projette ses ombres pour façonner l’avenir, il n’en est pas moins un temps à revisiter, un songe à reprendre pour s’affranchir des regrets.

Tout le film est porté par cette extraordinaire force d’exploration. On n’en finit pas de faire des boucles, de reprendre le chemin d’hier et celui des songes. On n’en finit pas de réveiller la Belle au bois dormant et les flammes de l’enfer. Il y a là une obsession du retournement qui donne au film sa souplesse de reptile. Comme quoi, on peut utiliser à l’envi les effets spéciaux, s’intéresser aux mangas, jouer avec des fantômes et bâtir un cinéma adulte, traquant l’énigme du vivant. Le réel s’accommode de tout pourvu qu’on le traite avec égards.

« Real » de Kiyoshi Kurosawa. Sortie le 26 mars.

Cette entrée a été publiée dans Films.

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commentaires

9 Réponses pour « Real », la chambre aux échos

xlew.m dit: 29 mars 2014 à 12 h 06 min

Shokuzai, plus « real »-iste que Real, oui je pense que c’est exact, même si la trame du récit (tourné en partie en vidéo, la veine esthétique du réel japonais battait d’autant plus fort) faisait la part belle à un certain surréel traité à l’overdrive — ce truchement mécanique simplissime qui fait office de cinquième vitesse lorsque les ingénieurs de la mécanique-moteur manquent de moyens et de Yens tout court — notamment dans les flashbacks que Asako, la mère de la jeune Emili assassinée, semblait commander depuis le mental d’acier de son cerveau, et nous donnait plus d’une fois l’étrange impression d’un sixième qui la conduisait comme sous l’emprise d’un puissant over-real, qui fichait les jetons par moments, là aussi nous étions loin des courants d’air émis par les voitures du train fantôme de l’art cinématographique de Shyamalan-san. Dans Shokuzai, on avait le sentiment d’être au beau milieu du cauchemar d’une mère assommée par la cruauté d’un destin, comme on a peut-être la sensation « d’entrer dans le rêve » (comme le chantait Manset, « retrouver l’amour blessé dans le tiroir où on l’avait laissé », je ne sais pas si vous vous souvenez…) dans le nouveau film de Kurosawa, qui m’a l’air poli au laser. L’amoureux des longs plans séquence à la Michelangelo Antonioni nous sortirait de la chambre anéchoïque du cinéma français, pas toujours comateux, c’est déjà beau. Je connais plusieurs personnes qui appuieront de toutes leurs forces ce que vous dites des Mangakas. Bravo pour votre billet, c’est peut-être une formule, mais c’est sincère.

Jacques Barozzi dit: 29 mars 2014 à 12 h 58 min

Je me disais bien !
Un film qui nous roule magistralement dans la farine, mais toujours avec élégance : élégance des costumes des protagonistes et aussi des décors intérieurs.
Dans cette histoire qui finit bien, tout le monde à entre 25 et 35 ans !
Les plus âgés ont-ils tous été irradiés ?

sophie dit: 30 mars 2014 à 19 h 57 min

C’est Jean-Marc Moutout (« Violence des échanges en milieu tempéré », « La fabrique des sentiments », « De bon matin »)qui doit l’adapter mais rien n’est encore assuré.

christiane dit: 8 avril 2014 à 19 h 35 min

Film étrange et hallucinant de Kurosawa, bien servi par votre billet magnifique. Tout y naît de l’eau et y retourne. Ces fantômes, ce dragon mythique, la mort et le petit hippocampe. Votre lien avec Orphée et Euridice est vraiment bienvenu.L’homme y retrouve son passé, son enfance. Le couple est la clé de ce film. Koichi et Atsumi, on y croit !
« J’étais comme un bateau coulant dans l’eau fermée,
Comme un mort je n’avais qu’un unique élément. »
Cette image d’un poème d’Eluard m’est revenue en mémoire. Mort et renaissance sans aucun mysticisme. Une sorte de Jonas enfermé dans la baleine de sa peur. Une belle lumière dans les derniers plans.
Sigmund Freud est passé par là! oui, « le processus de pensées inconscients ne sont rien d’autre que ceux qui se trouvent mis en place dans la prime enfance… » ainsi, plus tard que l’incapacité d’oublier. La peur est l’expression de cette déroute devant le danger de se souvenir et là on est très proches de « Shokuzaï ».
Oui, un très beau film, très poétique et sauvagement « manga » ! Encore merci.

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