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La République Du Cinéma

« Réalité »: ce monde est-il bien réel?

Par Sophie Avon

Reality est une petite fille de Californie qui dort sagement dans la voiture de son père, garée dans une pinède, en attendant qu’il revienne. On ne sait si elle est prédestinée par son prénom mais elle pourrait bien être la seule personne raisonnable de ce film irraisonnable, la seule présence tangible d’une œuvre en forme de songe. Reality dort et parfois pénètre dans les rêves des autres. Il arrive aussi que son sommeil soit filmé par Zog, un cinéaste génial. Ici, les mises en abîme et les cauchemars fusionnent au long d’un enchâssement infini et soyeux…

Reality, en tout cas, voit des choses que ses parents ne voient pas. Elle voit, et nous avec elle, que le sanglier que son père a tué et qu’il éviscère dans la cuisine a dans le ventre, autre chose que des viscères. En l’occurrence une cassette. Nous voilà  tout à coup projetés dans « Videodrome ».  Comme le film de Quentin Dupieux a une esthétique des années 70, dans une Los Angeles aux couleurs pâle et à la lumière délavée, que tout y est bizarre pour ne pas dire absurde, l’ombre de Cronenberg continue de rôder. Celui des débuts, des films de genre hors système, celui qui explorait la fantasmagorie humaine et le surnaturel.

Peu à peu, d’autres références apparaissent, celles de Bunuel, David Lynch ou Spike Jonze  - autant d’hommages au cinéma que l’auteur de « Steak » rend à sa façon désinvolte. Peut-être d’ailleurs, n’est-ce pas tant une série de clins d’œil que la volonté d’un récit structuré comme un inconscient de cinéaste : obsédé, hanté, dévasté par toutes les pistes possibles de fiction.

La petite Reality (extraordinaire Kyla Kenedy) va croiser le destin de Jason (Alain Chabat) de la façon la plus saugrenue qui soit : elle va le découvrir sur un écran. Or Jason n’est pas seulement une image, il est aussi cameraman, cadreur d’un show sur la cuisine dont le héros, vêtu d’une peau de bête, a un eczéma psychique. Jason a une idée de scenario qu’il expose à un producteur, Bob Marshall (Jonathan Lambert), lequel veut bien l’écouter, après avoir changé dix fois de place, sur la terrasse, derrière son bureau, ici ou là, après lui avoir demandé de fumer, puis avoir éteint brutalement sa cigarette ou nettoyé son tapis : l’univers de Quentin Dupieux n’est pas seulement incongru, il est fondamentalement pathologique, avec des personnages dont les angoisses d’accomplissement sont prises au pied de la lettre. C’est un monde de dérive générale où l’on flotte, où l’on tâche de rester en vie, à la bonne place si possible, mais où l’on ne s’adapte jamais et pour cause, puisque cela ressemble, ni plus ni moins, à notre condition humaine. Est-ce un hasard si la femme de Jason (Elodie Bouchez) est psy ? Les rêves, les chicanes de l’esprit, les dynamiques d’échec, les retournements de personnalité, elle connaît. Cela ne la rend pas d’ailleurs plus empathique. Elle a seulement une présence affirmée, la seule avec la petite Reality à occuper l’espace sans hésitation. Dans ce monde éthéré, il semble que seules les filles soient à une place qui leur convienne.

On s’en voudrait d’en dire trop ou de pousser démesurément les interprétations d’autant que ce film d’angoisse est aussi une comédie désopilante. Comique et d’une douceur étrange, avec des personnages tendres qui acceptent le mauvais sort et constatent en souriant qu’ils sont prisonniers d’un cauchemar dans lequel ils se dédoublent, se reconnaissent, se fuient ou se font trébucher. Cette façon de faire converger chaque histoire au centre d’un même noyau onirique est à la fois la trouvaille et le point limite d’une œuvre qui, par la force des choses, tourne en rond. Plus sage, plus flippante aussi que « Rubber » ou « Wrong cops », « Réalité » est une gageure narrative, scandée par la partition de Philipp Glass, et résolument à la surface des choses. On y rêve oui, mais en gardant les pieds sur terre, comme s’il n’était pas question de s’enfoncer dans les ténèbres de l’inconscient. Pas question non plus de prendre tout cela trop au sérieux.

« Réalité » de Quentin Dupieux. Sortie le 18 février.

Cette entrée a été publiée dans Films.

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commentaires

10 Réponses pour « Réalité »: ce monde est-il bien réel?

JC..... dit: 22 février 2015 à 5 h 31 min

Que l’on puisse rêver en gardant les pieds sur terre, rêver sans s’ouvrir aux ténèbres, rêver sans accepter les clartés de l’inconscient, je demande à voir.

Pour le sérieux, il y a longtemps que je ne l’ai vu rôder sur nos terres.

JC..... dit: 22 février 2015 à 13 h 46 min

Sophie,
Vous qui pouvez tout, pourriez vous organiser un échange « intellectuel » entre ces deux teignasses, kronnes comme des balayettes de chiottes, et un ami à moi qui me ressemble comme un frère, un as de la disputatio ?

Entretien filmé, naturellement ! Bien à vous …

Milena et Dora dit: 22 février 2015 à 16 h 43 min

d’accord, Sophie, quand ce PQ sera devenu honorable… ce qui n’est pas pour demain, nous sommes à un autre niveau, celui de l’amour pas de la haine ordinaire

JC..... dit: 22 février 2015 à 18 h 39 min

Dégonflées, les soi-disant Dégommeuses….!

…et ça cause, tout de même !!! Pour rien ! sinon pour répandre la bouillie pour chats aveugles.

JC..... dit: 22 février 2015 à 19 h 27 min

Pour en revenir au sujet …. ces têtes d’œufs en illustration : le génie, l’exception culturelle françoise !

Reprenons la conclusion du billet :
« Pas question non plus de prendre tout cela trop au sérieux. »

JC..... dit: 23 février 2015 à 19 h 56 min

Le monde « réel » est inaccessible dans l’absolu !

Il n’y a que plusieurs mondes réels accessibles par une modélisation émotionnelle, raisonnée, subjective, qui est personnelle à chacun.

Le film ? qu’il soit bon ou mauvais n’est que distraction : rien à cirer ! Bonne soirée.

Bustaire Quitonne dit: 24 février 2015 à 17 h 11 min

JC écrivant sur le cinéma : plus nul impossible, va-t-il seulement voir des films à part Bienvenue chez les ch’tis, film à son niveau

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