de Annelise Roux

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La République Du Cinéma

Robert Redford et Sandra Bullock, dérives contemporaines

Par Sophie Avon

Et si la dérive de l’homme occidental venait de commencer ? En deux films, « Gravity » et « All is lost », son sort semble avoir été fixé pour les années à venir : dériver sans conquête et sans but, dériver à l’aveugle.

Dans le beau film d’Alfonso Cuaron, Ryan Stone (Sandra Bullock) a évincé le sexe fort à son corps défendant avant de s’enfoncer inexorablement dans les ténèbres de l’espace. Dans « All is lost » de J.C Chandor , l’auteur de « Margin Call », c’est un homme sans nom mais ayant l’âge de son interprète, Robert Redford, 77 ans. Au large de l‘Indonésie, à 17.000 des côtes, sa traversée sur un voilier est à première vue plus aisée que dans l’espace. Elle se révèlera aussi radicale que dans le cosmos.

Ryan Stone était arrimée à une navette pour réparer. Elle n’en finissait pas de se plaindre d’être en apesanteur et le cœur à l’envers ; du plaisancier de J.C Chandor, on ne sait s’il navigue par plaisir ou s’il a choisi de s’isoler du monde, on ignore tout de son cœur sauf qu’il s’apprête à être également le jouet de la nature. L’un et l’autre se voient condamnés à une culbute solitaire, à une bascule d’enfer, au sens propre. Dans le vertige (« Gravity ») ou dans le confinement (« All is lost »), des forces invisibles sont à l’œuvre et c’est cet invisible contre quoi l’individu du XXI e siècle se dresse à défaut de savoir où aller.

Il n’y a plus que cela pour raconter notre époque, suggèrent les films de J.C Chandor et d’Alfonso Cuaron : montrer l’humain égaré et métamorphosé en victime de ce qu’il a profané, non plus seulement un espace de haute solitude, mais un lieu secret, mystérieux, forcément inquiétant. A la fin, l‘individu triomphe, c’est du moins ainsi que Hollywood raconte ce combat contre les éléments. Mais en filigrane, comment ne pas lire la fatale agonie d’une espèce condamnée à errer dans les limbes ? Ryan Stone n’est-elle pas si engourdie qu’elle renonce à se battre, écoute les bruits de la terre et ferme les yeux en se laissant bercer ? Et le personnage incarné par Redford n’est-il pas affaibli au point de ressembler à un fantôme ?

Explorer les limites de la vie, se perdre dans cet entre-deux, flotter dans un au-delà du monde, voilà où se risque désormais le cinéma qui a tout vu, tout conquis  jusqu’à ne plus avoir de terra incognita à filmer, sinon le vide contemporain - et qui tâche du moins de se trouver un nouvel horizon. La technologie a fait long feu, qui feint de rendre surnaturel ce que l’homme connaît trop bien. En vérité, iI ne reste rien à défricher sinon l’impensable, la mort elle-même ! Le premier cinéaste qui saura filmer la mort en tant qu’espace de vie aura gagné. C’est une quête improbable mais le septième art s’y attache ingénument car il est le lieu des illusions et des chimères morbides.  Sans parler de son obstination à percer l’invisible, qu’il ait la foi ou une conviction de scientifique, comme les fictions nous en proposent encore l‘illustration: après avoir été ballotée dans tous les sens de la terre jusqu’au ciel, et du ciel à un incendie intérieur – pas seulement métaphorique -, Ryan Stone parvient à se réfugier dans une navette pour revenir sur terre. Magnifique plan final où elle reprend pied. On l’a dit et répété, c’est une renaissance, c’est Darwin qui tout à coup voit sa théorie s’incarner. Dans « All is lost », les avaries et les tempêtes se sont succédé pareillement jusqu’au canot de survie qui est comme la capsule où Ryan Stone a trouvé le salut. Si pour filmer cette déroute, J.C Chandor a moins de latitude qu’Alfonso Cuaron, moins de puissance aussi, une chose est sûre, son héros en bave autant que l’héroïne de « Gravity » et passe à son tour par le désespoir et le sentiment d’abandon.  Mais Chandor n’est pas du côté de Darwin, il opte pour Dieu - au bout du chemin, c’est la providence qui apparaît tandis que le générique chante « Amen ».

Peu importe, le trépas n’est pas au rendez-vous, ni même son simulacre. Ce qui se joue  est plus ambigu. C’est une obsession lugubre, un fantasme funèbre, cet effort surhumain à creuser un peu plus le néant en approchant le précipice. Pour nous, le cinéma veut l‘impossible : nous garder du côté des vivants et nous faire mettre un pied dans la tombe, prolonger la vie hors de la vie, en somme. C’est sans doute sa dernière conquête. Paradoxalement, elle ressemble à une amorce d’éternité.

« All is lost » de JC Chandor. Sortie le 11 décembre.

 

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commentaires

17 Réponses pour Robert Redford et Sandra Bullock, dérives contemporaines

Jacques Barozzi dit: 10 décembre 2013 à 10 h 05 min

Je ne vous attendais pas sur ce coup-là, Sophie !
On a dû vous conter trop d’histoires fantastiques dans votre petite enfance ?
« Le Petit Poucet », perdu volontairement dans la forêt inhospitalière ou « Les trois petits cochons » imprévoyants, sauf un…

Polémikoeur. dit: 10 décembre 2013 à 12 h 38 min

Hmm, « le cinéma », il nous a, entre autres,
déjà fait littéralement jouer aux échecs
avec la mort, nous l’a renvoyée dans la figure
d’un virage après avoir traversé un désert
au volant d’un camion plein de nitro,
sans parler des guerres aux retours jamais soldés,
de la série interminable des crimes
ni des « love stories » à la sauce destin !
Alors, deux dérives individuelles de plus,
quand bien même spectacularisées comme il faut,
ne sont qu’une goutte dans l’espace !
Après tout, se souvenir que le « must »
des téléphones portables finira
par être sans secours faute du numéro
des urgences célestes est plutôt adulte.
En attendant, profitons bien des contes,
y compris sur grand écran, effets spéciaux inclus !
Le ticket vaut pour le voyage,
la destination, elle, est garantie.
Poinçonneusement.

La Reine du com dit: 10 décembre 2013 à 16 h 38 min

Bien que n’ayant pas partagé pareil enthousiasme autour de « Gravity », auquel à part une ou deux scènes, je continue de trouver un parfum de procédé, une sorte de fausseté faisandée pénible, cet « All is lost » ainsi chroniqué par SA donne envie d’y courir!
Personne d’autre n’a vu « Eka et Natia » à part Jacques? Tellement délicat, intimiste, triste et juste, même si cet « exotisme » géorgien auquel on est sensible en le voyant et qui nous touche, évidemment à Tbilissi est d’un folklore de même nature à peu près que lorsque par exemple, Dupeyron filme ici sa propre région. Un aspect imprévu de la mondialisation, qui ne doit pas se retourner contre le cinéma hexagonal mais se traduire au contraire par des échanges nourrissants, mutuels.

La Reine du com dit: 10 décembre 2013 à 16 h 42 min

Pardon, je pensais qu’Eka et Natia avait donné lieu à un com de Jacques Barozzi, cinéphile devant l’Eternel. Vérification faite à la source, il s’agit de « Perdita ». Autant pour moi.

Desmedt dit: 10 décembre 2013 à 17 h 59 min

Bien troussé, Sophie. Est-ce que le maquillage suffit?

Est-ce que ça correspond vraiment à quelque chose, sur la pellicule? Je veux dire : sur le fond? « Gravity », le film derrière le ronflement de blockbuster, la prouesse matérielle et l’agrément (indéniable, OK, et alors?),sur le fond était très médiocre. Beau spectacle, assorti d’un balbutiement intellectuel enflé comme une grenouille. Contact rompu avec le réel émotif.

J’irai voir celui-ci : si vous le dites.

La dérive contemporaine, contrairement à ce que vous proposez comme décryptage dans l’allégorie autour de cette pauvre Ryan (d’une pesanteur sans nom, à mon avis), je crains que ce soit plutôt débauches de moyens spectaculaires, stars à tous les étages, toc, réflexion simplifiée et action, action, action, surenchère, et tout ça pour arriver à dire ou faire passer quoi? Pas grand-chose.

Je suis sorti pour ces raisons là de Zulu, le film de Guillaume Salle que j’étais allé voir à l’annonce de la mort de Mandela en m’étant copieusement emmerdé.

Goedenavond.

C.D.

La Reine du com dit: 10 décembre 2013 à 18 h 32 min

Hum. Oui, Zulu, hélas, le film de Jérôme Salle m’a fait l’effet aussi de tourner à vide. En dépit de Whitaker, qui quoi qu’il fasse est excellent, d’Orlando Bloom tentant une reconversion en clone de David Duchovny dans « Californication », on reste loin du « Scène de crime » de Frédéric Schoendoerffer. L’ombre magistrale du duo de flics Dussolier/Berling flotte pourtant ici de manière latente, comme une filiation dont on voudrait se réclamer et qui ne prend pas. Mais on peut y aller pour les paysages tristement beaux de l’Afrique du Sud, par solidarité, pour le roman de Caryl Férey, etc.

La Reine du com dit: 10 décembre 2013 à 18 h 51 min

« Helmut est mon berger » 18h32. Je viens de découvrir le post et je ris! Forcément vous, Jacques, non? Vous avez bien raison! Quand je pense à lui (HBerger) chez V De Sica, Le Jardin des Finzi, ou chez Visconti – quel acteur! Je l’avais entendu dans une itw radio, il y a de cela deux ou trois ans, alors qu’il se considérait comme un has been, cantonné à des rôles « même pas homos », commentait-il, dans des « téléfilms érotiques de nième rang », et il avait une lucidité, une drôlerie et pour tout dire une classe tout à fait séduisantes! Surtout quand, visage rouge ayant perdu beaucoup de sa hiératique beauté, il échangeait des souvenirs à propos du mari de Bardot avec Massimo Gargia, et concluait par un juvénile, assez poignant dans le contexte « On s’est bien marré, hein? » qui semblait sincèrement dépourvu d’amertume.

Desmedt dit: 10 décembre 2013 à 19 h 34 min

La Reine, 18.32 et 51

Vous méritez votre pseudo! Vos posts sont fascinants. Ils sont non seulement justes, mais évitent la pédanterie, l’expertise et les flonflons tout en tombant de façon aiguisée, personnelle et puissante. Merci, c’est rare.

Jamais lu Cary Ferey, ça vaut le coup?

C.D.

Jacques Barozzi dit: 10 décembre 2013 à 19 h 39 min

Non, la Reine, je n’ai pas vu « Eka et Natia ».
J’arrive pas à suivre, il sort tant de films chaque semaine.
Et celle à venir va être très cosmopolite : la Chine, l’Inde, le Japon… de quoi oublier l’hiver parisien et les fêtes de fin d’année !

La Reine du com dit: 10 décembre 2013 à 20 h 08 min

Merci, Desmedt 19h34. Aucune idée de magistère, de majesté ni autre, à vrai dire, derrière ce pseudo. D’ailleurs hésité à en changer à cause de cela (l’ambiguité éventuelle, qd on ne sait pas l’histoire) – mais bah ! J’étais simplement en train de relire la « Reine des Pommes » au moment où. Hésité au moment de me fixer entre celui-ci et « Docteur Jekyll & Mrs Himes », mais pas réfléchi des heures, et celui-ci aurait été réducteur également, d’une autre manière. Je ne dédaigne pas le roman noir et lis tant d’autres choses, à la fois.
Le roman de Caryl Férey, très proche de l’adaptation ciné. Pas forcément mon genre, mais depuis Odette il faut se méfier de ce qui n’est pas son genre. Je peux reconnaître de grandes qualités à des choses que je « n’aime » pas. Et avoir envie qu’on le lise pour d’autres raisons.

La Reine du com dit: 10 décembre 2013 à 20 h 26 min

Jacques 19h39. Peut-être devriez-vous y aller? Je ne sais pas si ça vous plairait. Peut-être voudrais-je juste avoir votre avis. Tbilissi, ces petites rues mal pavées ombragées par des fleurs, ces appartements où tout manque, où le pain est tranché parcimonieusement. Ces vieilles gens en noir, ces jeunes filles timides, résolues. Et puis le vin, les toasts, les mariages arrangés. Ici ou là, la tentation d’une certaine occidentalisation. Pas grand-chose ne s’y passe. Quelque chose d’une menace qui pèse en toute chose, pas seulement parce que la douche risque d’être coupée à tout moment. Sur la Géorgie, il y avait bien sûr « Depuis qu’Otar est parti » – et maintenant, ce film-ci. Moi j’aime ça. Mais je ne vous cacherai pas que c’est parce que dans ce pays, une part de mon coeur y est.

Jacques Barozzi dit: 10 décembre 2013 à 21 h 26 min

Alors, la Reine, il vous faut retrouver cette part de votre coeur, dans ces petites rues mal pavées, à ‘ombre de fleurs aussi grandes que des arbres !
Je tacherai de voir le film avant qu’il ne soit retiré de l’affiche…

Plaisancerie à éviter dit: 11 décembre 2013 à 18 h 44 min

Tout plaisancier expérimenté, tout voileux ayant connu un coup de vent très sérieux, ne se risquera pas connaissant le sujet, à compatir aux déboires romancés d’un vieillard sympathique en pleine « marinade » !

Ne gaspillons pas nos sous devant un écran grand format ….. Le vieil homme et la Mer(dr) !

La Reine du com dit: 11 décembre 2013 à 21 h 56 min

Plaisancerie à éviter, je trouve votre commentaire parfaitement ad hoc, comme le Capitaine (ou le Bosco) du même nom. Robert devrait prendre exemple sur Roger Moore ayant arrêté de jouer dans James Bond, confessait-il, « lorsqu’une doublure s’est avérée nécessaire pour descendre un escalier ». O vieillesse ennemie?

Plaisancerie à éviter dit: 12 décembre 2013 à 8 h 11 min

Robert est un grand acteur : donnez lui des rôles où il soit crédible !
(j’espère que, dans le film, il meurt à la fin ! Cela serait logique… seul…. en mer…. à l’âge où on joue au scrabble en maison de retraite !)

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