de Annelise Roux

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La République Du Cinéma

L’Algérie, repentis et fantômes

Par Sophie Avon


C’est un cinéma aride, sans fioriture, sans argent non plus, ce qui n’empêche pas la beauté des plans, leur composition savante et la force d’une dramaturgie ponctuée d’ellipses. C’est un film rude et sans tapage qui a la bonne idée de s’ouvrir sur l’hiver d’Algérie – une saison si peu montrée quand il s’agit du Maghreb qu’on sait tout de suite que ce film-là ira contre les idées reçues. Un jeune homme court dans un paysage enneigé qu’on jurerait noyé sous la cendre. Il arrive à son village, frappe à une porte, embrasse sa mère. C’est un repenti, un islamiste que la loi amnistie pour encourager la réconciliation nationale, la fameuse « concorde civile ». Mais le beau film de Merzak Allouache n’est pas une œuvre de rédemption, c’est une tragédie où les morts enfantent des morts et où la terre se referme sur le silence de dieu.

Un jeune repenti donc, Rachid (Nabil Asli)  et ses parents inquiets, un pharmacien (Khaled Benaissa) porté sur la bouteille dont on comprend vite qu’il a vécu un drame, qui peste contre ceux qui volent au lieu d’achalander sa pharmacie. En ville, tout est vide, tout manque, tout le monde se plaint. Rachid, lui, travaille dans un café, se rase, échappe à la vengeance de son village, suit une jolie fille des yeux et regarde le monde comme s’il y renaissait. Figure ambiguë de faux innocent, à qui le vieux patron du café dit que sa gueule d’hypocrite ne lui revient pas tandis que le commissaire reconnait que rasé, il est beau gosse.

Alors, beau gosse ou duplice salopard ? Les deux sans doute et peu importe au fond car Merzak Allouache ne cherche pas de coupable à sa tragédie, il filme seulement des personnages en souffrance, des jeunes gens perdus, des parents navrés, des couples déchirés. Il a l’art de mêler l’intimité et la raison sociale, le destin national et le parcours des individus, la guerre civile, les sourds ressentiments, les haines inextinguibles et la détresse de personnages qui courent après les ombres du passé, les rendez-vous manqués, les cadavres dans le placard – dans le placard, il y a justement le « Cahier noir d’octobre » (1). Ce pays est un pays de fantômes, semble marteler le cinéaste algérien qui filme le chaos et la poussière, le froid et la crasse – la misère d’une nation qui suinte la tristesse.

Sur les hauts plateaux comme dans la ville,  le récit déploie sa douloureuse mémoire ; on s’y accroche comme à un murmure qui nous ferait dresser l’oreille. Peu à peu, les pièces du puzzle se rassemblent, le long d’une route de l’Atlas, dans cette nature intacte et splendide. La caméra se rapproche alors des visages – la tension monte à mesure que l’intrigue apparaît, comme si dans cette histoire de non-dits et de mises sous boisseau, on approchait enfin d’une vérité attendant d’être déterrée.

« Le repenti » de Merzak Allouache. Sortie le 10 avril.

(1)Recueil de témoignages de victimes de la torture d’État en Algérie après les émeutes d’Octobre 1988, complété par des articles sur le même sujet de l’écrivain Anouar Benmalek

 

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commentaires

5 Réponses pour L’Algérie, repentis et fantômes

La Reine du com dit: 15 avril 2013 à 7 h 36 min

S.A elle-même a écrit aux éditions Arléa un roman empli de délicatesse sur l’Algérie (« Ce que dit Lili »)

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