de Annelise Roux

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La République Du Cinéma

Robin Wright et Ari Folman donnent un Congrès du diable

Par Sophie Avon

Le bouquin de Stanislaw Lem datait des années 60 et s’appelait « Le congrès de futurologie ». Ari Folman s’en est inspiré pour partie et a nommé son film « Le congrès » – mais bien d’autres titres auraient pu convenir, parmi lesquels  «  Bienvenue dans un cauchemar futur » ou «  Robin Wright » - du nom de l’actrice texane qui sous son propre nom tient le rôle principal de cette histoire à nulle autre pareille.

Qui ne connaît Robin Wright ? A 18 ans, elle fut une héroïne de soap opera avant de devenir, trois ans plus tard, une star grâce à « Princess Bride ». Une star et l’émanation paradoxale d’une Amérique  « healthy », une artiste exigeante et farouche qui prit des chemins de traverse plutôt que de se fondre à la machine hollywoodienne. Le risque étant, à l’approche de la cinquantaine, que ces choix paraissent peu judicieux à l’aune du sacro saint box office.

Dans « Le congrès », Robin Wright a beau être un personnage, elle a aussi été la star de « Princess bride », fait des choix également périlleux, et quand Al, son agent qu’interprète Harvey Keitel, lui jette au visage qu’elle n’a jamais fait que des films foireux, et choisi des mecs foireux, on se demande qui de l‘actrice ou du personnage pleure. D’autant qu’Al insiste : elle était une promesse, sous le nom de Bouton d’or et elle n’est plus rien, il est l’heure d’accepter la dernière proposition de Miramount  aux yeux de qui, elle ne vaut plus un clou.

Chez Miramount, Jeff (Danny Huston) n’était qu’un petit comptable mais il est devenu important. Il se rappelle à voix haute, devant Robin, sa fulgurante ascension tandis qu’il travaillait, invisible au bout du couloir. Il fait semblant d’être aimable pour mieux l’anéantir. Stratégie de business man qui parle pour assommer, noie l’ennemi sous les mots, répète les phrases en variant les vocables, comme s’il scandait des listes, comme s’il tirait à balles réelles. Robin, abasourdie, écoute. Le contrat est simple, méphistophélique en diable… Vu qu’elle ne vaut plus rien, si elle renonce à jouer, si elle se retire, si elle laisse faire à sa place l’avatar d’elle-même dont  Miramount se chargera de scanner la copie, assurant ensuite des rôles sur mesure à ce double virtuel,  elle sera libre et riche, assurée de surcroît d’une image éternellement jeune.  Pour cela, il suffit qu’elle signe. Elle a trente jours pour réfléchir. Le diable a changé d’emploi mais il fait toujours mal: ce ne sont  plus les âmes qu’il achète, ce sont les apparences.  Elles ne coûtent pas moins cher.

Robin refuse, fuit, revient, accepte. Son fils est malade, elle veut s’occuper de lui. Et les arguments ne manquent pas, qu’Al se charge de lui faire valoir. Dans une sphère aux allures de voie lactée forclose, Robin occupe le centre pendant qu’un ancien chef opérateur devenu manœuvrier de l’informatique, transfère toutes ses expressions, de l’éclat de rire à la tristesse. Elle a du mal, Al lui raconte comment, enfant, il faisait commerce des anomalies et des faiblesses de ses petits camarades pour enrichir leurs portes monnaies à défaut d’enrichir leurs egos. Il lui parle d’elle et de son amour pour elle. Elle passe tout naturellement du rire aux larmes. La scène, à la fois magnétique et émouvante, est puissante dans sa façon de rassembler les  contraires, de tenir la position entre science-fiction et cinéma vérité. A  l’image de ce film passionnant qui bientôt, va se mouvoir  en film d’animation.

On peut reprocher à Ari Folman de vouloir trop en dire mais on ne peut pas lui reprocher de ne pas traiter son sujet, à savoir, au-delà de l’éternelle jeunesse et du mythe faustien, la dénonciation d’un cauchemar annoncé où tout ne serait qu’illusions à la demande, fantasmes prenant corps au gré de la pensée, chimères virtuelles, et où du coup, disparaitraient, non seulement toute forme de réalité, mais aussi toute forme d’art car ce qui constitue l’essence même de la représentation, est fondée sur du réel. Plus d’acteurs, ceux-ci devenant des reliques tandis que leurs images scannées ne seraient plus que des apparitions livrées à la consommation de masse. Plus de mise en scène sinon celles de studios en mal d’argent. Plus de chagrin non plus, ni de joies authentiques sans doute, chacun pouvant avaler une pilule pour accéder immédiatement à son plaisir.

Ainsi « Le congrès » qui va de l’incarnation à la déréalisation est-il une œuvre, au-delà du cinéma et de ses mirages, sur la déréalisation précisément. On n’est pas dans « Valse avec Bachir » dont le graphisme au contraire traduisait la meilleure réalité possible.  Ici, le dessin n’est qu’une débauche d’imaginaire, hanté par des visages familiers, ceux que nous avons croisés dans la première partie et dont  nous devons, nous spectateurs, faire le deuil. Il n’y a pas meilleure façon de toucher du doigt ce que serait un monde privé de réel.

Robin, elle-même a franchi le passage qui l’a transformée. Elle a roulé sur l’autoroute, sous une chaleur liquide, dans une « vieille » voiture de l’année 2013. 20 ans sont passés il est vrai depuis qu’elle a fait scanner son double virtuel. Elle se rend à l’invitation de Miramount, au fameux Congrès qui donne son titre au film.

Au poste frontière, elle est littéralement passée de l’autre côté du miroir, devenant une créature d’animation, au volant d’un vaisseau qui fend le paysage lui-même transformé en mer démontée où croisent des navires, des poupes et autres créatures marines.

Dans cet autre monde, entièrement créé par Miramount, elle comprend que ce qu’elle vit n’est autre que la représentation de ce qui colonise son esprit. On n’en finirait pas de décrire l’aventure dont Ari Folman, avec une ambition dont il n’a pas toujours les moyens mais dont il tient le niveau de réflexion grâce à son obstination, tâche de traduire la folie régnante et les hallucinations à la louche. La  force des effets vient de ce qu’ils donnent l’impression au spectateur d’être lui-même enfermé dans une camisole chimique. Prisonnier d’un dessin.

En épousant à ce point la forme la plus dissociative pour alerter sur le danger d’une humanité en quête d’illusions plutôt que d’authenticité, Ari Folman propose une œuvre déroutante mais d’une richesse prodigieuse. Bousculant les canons esthétiques, prenant le risque d’un récit hétérogène, hybride, essayant de réconcilier son propre rêve d’un cinéma pris en étau entre documentaire et animation, il donne à voir une forme très inédite de film à mi-chemin du divertissement et de la méditation flippante. Une fable philosophique sur l’époque et sur le temps. Qu’est-ce que le passé sinon une idée du passé – un souvenir, une parcelle, un fragment ? Et qu’est-ce que le présent sinon un état intermédiaire ?

Poétique et sentimental, le récit  reste accroché à l’image d’un cerf-volant rouge qui trace, dans le grand ciel psychédélique du film, la ligne inaliénable de l’amour maternel. Cela ne console pas.

« Le congrès » d’Ari Folman. Sortie le 3 juillet.

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