de Annelise Roux

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La République Du Cinéma

Romain Duris, l’âge d’homme de Xavier

Par Sophie Avon

Que reste-t-il du rêve d’Erasmus et d’une Europe, voire d’un monde, sans frontière ? L’utopie a enfanté un monstre : une planète hyper connectée où néanmoins, il y a toujours des murs infranchissables et des pauvres s’y fracassant. Quinze ans après « L’auberge espagnole »,  Cédric Klapisch enfante, lui, une comédie où il feint de poursuivre encore et toujours son rêve d’ubiquité. Mais le temps est passé, pour Xavier/Romain Duris comme pour sa petite bande de copines, et le film enregistre cela presque à son insu : la jeunesse enfuie, la maturité de personnages qui sont d’abord des acteurs qu’on a connus au tout début de leur carrière.

C’est le principe de la fresque, son charme et sa mélancolie, quoiqu’il n’y ait guère de mélancolie dans « Casse-tête chinois » qui clôt les aventures poursuivies avec « Les poupées russes ». Le désir de divertir y est plus que jamais présent – c’est le moteur d’un récit où il ne s’agit pas encore de regretter quoique ce soit. Après tout, Xavier a beau avoir atteint la quarantaine, beaucoup de choses restent ouvertes. Il a désormais deux enfants et son goût pour le voyage ne l’a pas quitté. On sent bien que ce qui passionne le cinéaste, c’est encore le vertige du choix dans une existence où tout semble offert, où les pistes ne se sont pas raréfiées. Le générique qui joue à l’envi de la fragmentation et du ralenti  est à cet égard un manifeste plein de vitalité : oui, il s’agit d’envisager la multitude et de n’en prendre qu’une partie ; oui, il s’agit  de filmer une existence par morceaux et d’en montrer la logique au long cours. Travail de metteur en scène s’il en est.

Revenu à New York, la ville où il avait appris à faire du cinéma, Cédric Klapisch renoue donc avec son propre passé de cinéaste, mais aussi et surtout avec la légèreté d’un personnage grave – ou avec la gravité d’un personnage léger –  qui court et se déplace tout le temps comme c’était le cas à Barcelone. Xavier a changé tout en restant ce garçons sec, nerveux, explosif, qui s’en tire avec les honneurs grâce à une nature tenace.  Surplombant les toits de Chinatown, il fait le point sur sa rupture avec Wendy (Kelly Reilly), se pose chez Isabelle, la fougueuse lesbienne (Cécile de France) et tâche d’envisager une nouvelle vie où il se rapprocherait de ses enfant tout en écrivant le récit de son existence, un roman, un de plus, qui traduirait en mots cette difficulté qu’il ressent à vivre comme les autres, lui qui croit toujours être le seul à qui l’existence propose des chemins de traverses quand il apparaît que tout le monde est logé à la même enseigne. « Ta vie n’a rien de compliqué ! », lui dit Martine (Audrey Tautou) qui débarque à son tour à Chinatown et sait ce que le mot chinois veut dire vu qu’elle maîtrise à la perfection le mandarin – à moins que ce ne soit le cantonnais.

Elle est à New York pour signer un contrat avec de très austères hommes d’affaire spécialistes de thé, et la réunion à laquelle Xavier assiste à son corps défendant, ne comprenant rien – comme le spectateur – à ce qui se dit mais fasciné par l’apparente perfection de l’accent de Martine, est l’une des très réjouissantes scènes d’un film qui accumule les figures libres, ressuscite Hegel et Schopenhauer et se moque aussi bien des Français poids légers que des Américains poids lourds. Le récit s’affaiblit dès qu’il quitte le personnage de Xavier, et spécialement quand il va sur le terrain d’Isabelle, dont les histoires de cœur permettent au scenario de retomber sur ses pattes mais n’étoffent ni n’approfondissent l’intrigue.

D’ailleurs, les portraits féminins n’ont d’intérêt qu’en miroir de Xavier et hors de son champ, se révèlent laborieuses. Il est bel et bien le centre vital d’une trilogie qu’il éclaire en réverbérant ses âges d’homme. C’en est fini, cette fois, de l’âge des possibles même si la comédie nous fait croire que la vie recommence à 40 ans. Le slogan fait partie du cadeau.

« Casse tête chinois » de Cédric Klapisch. Sortie le 4 décembre.

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15 Réponses pour Romain Duris, l’âge d’homme de Xavier

Jacques Barozzi dit: 4 décembre 2013 à 22 h 23 min

Excellente comédie que je viens de voir cet après-midi au Grand Rex. Entièrement d’accord avec vous Sophie. Mais je ne trouve pas que le film dérive plus qu’il ne faut sur le personnage d’Isabelle. C’est nécessaire à l’intrigue, car avec elle Xavier a tout de même fait un enfant, même si c’est d’une coup de main seulement ! Romain Duris c’est un peu le Jean-Pierre Léaud de Klapisch-Truffaut, à part qu’ici ça finit plutôt bien, au grand désagrément de l’éditeur du héros ?

sophie dit: 4 décembre 2013 à 22 h 53 min

Et oui, Jacques, puisque le bonheur, dit l’éditeur, ne fait pas recette… En littérature, il n’a pas tort, mais au cinéma, c’est loin d’être le cas.

Jacques Barozzi dit: 5 décembre 2013 à 3 h 48 min

C’est le propre même de la comédie, notamment celles des années 50 américaines ou encore comme dans « La comédie du bonheur » de Marcel Lherbier.
Mais je trouve néanmoins que la fin choisie par Cédric Klapisch n’est pas la bonne. Trop fermée, voire « régressive », alors que la dynamique de la trilogie aurait dû conduire à une conclusion plus ouverte et à une situation plus inédite : on aurait pu imaginer que le mariage arrangé se transforme en un mariage d’amour avec cette asiatique new yorkaise, qui se révèle si pleine d’humour ? Et, dans la bonne logique des aventures de ces enfants d’Erasmus, rebondir, dans cinq ou dix ans, à un quatrième volet réunissant toute la bande de joyeuses lurones réunies autour de Xavier à… Pékin. Ce qu’annonçait ce « Casse tête chinois » !
Les personnages, quoique limite caricature, ainsi que le veut le genre de la comédie, sont cependant justes et bien vus. Notamment le garçon, qui regarde ses parents malheureux avec tendresse. Et j’aime beaucoup le personnage de l’avocat juif des pauvres, que Xavier doit s’offrir, alors que sa femme bénéficie des facilités offertes par son beau, riche et gentil compagnon américain. Entre Brooklyn et Manhattan, le Manhattan de Chinatown et celui de Central Parc, on bascule de Truffaut à Woody Allen…

J.Ch. dit: 5 décembre 2013 à 11 h 42 min

cela me paraît exagéré d’évoquer Truffaut et Woody Allen mais juste en ce qui concerne L’herbier ; je suis curieux de savoir ce que Noémie Lvovsky aurait pu tirer d’un tel sujet

Jacques Barozzi dit: 5 décembre 2013 à 13 h 07 min

Allez voir le film et on en reparlera après, J. Ch.
Il y a des « traductions » de mise en scène, tendres et pleines d’humour, comme dans certains plans où les personnages sont réduits à des silhouettes, des ombres… chinoises : c’est eux, c’est lui, c’est nous…
La salle rit beaucoup et on ressort avec la pèche !

J.Ch. dit: 5 décembre 2013 à 14 h 47 min

allez voir le film : désolé, JB, mais je n’obéis pas aux ordres ; je n’ai pas envie de voir ce film car je n’ai pas aimé les précédents, j’ai d’autres pellicules à fouetter

sophie dit: 5 décembre 2013 à 22 h 18 min

Jacques, suis absolument d’accord avec vous sur la fin du film. C’est drôle car j’ai pensé aussi au simulacre de mariage qui était un fil possible alors qu’en effet, là, c’est « déceptif » comme dirait l’autre. Régressif à coup sûr. Ca tourne en rond au lieu de repousser les murs. Finalement, ils restent entre eux! C’était pas la peine de partir si loin…

Jacques Barozzi dit: 6 décembre 2013 à 10 h 56 min

Surtout que tout le plaisir est d’échanger nos impressions sur des films que l’on a vus, J. Ch., c’est plus rigolo, notamment avec vous, qui êtes une cinémathèque vivante !
Cordialement

Horace Silver dit: 6 décembre 2013 à 11 h 57 min

J.Ch,
avez vous des difficultés à commenter sur l’épouvantable République du Jazz ? Le patron me semble nerveux, il castre à mort les messages le plus anodins comme celui que j’ai posté concernant l’Académie Charles Cros qui honore cette année Sunnyside Records (NYC) et François Z. son patron !

J.Ch. dit: 6 décembre 2013 à 12 h 12 min

à Horacio Silver le faux, le vrai JC (bien vu JB) : pour commenter il faudrait d’abord de bonnes chroniques ; pour voir ,j’ai commenté un fois, sucré aussitôt… et après cela on s’étonne qu’il n’y a personne ou presque et, constatation, aucun musicien… je n’y jette même plus une oreille ; connaissez-vous :
http://www.lesdnj.com ? c’est nettement lieux

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