de Annelise Roux

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La République Du Cinéma

Roman Polanski: « Aujourd’hui, je ne pourrais plus faire Chinatown »

Par Sophie Avon

 

Qu’est-ce qui vous a séduit dans la pièce de David Ives, elle même adaptée de « La Vénus à la fourrure » de Sacher-Masoch ?

L’humour. La moquerie sur le sadomasochisme, le sarcasme qui permet de traiter du sexe. Et puis ce sont de très beaux rôles pour deux acteurs – et surtout pour Emmanuelle. C’est une pièce superbe. Il y a aussi la simplicité du dispositif. Cela devient compliqué aujourd’hui de monter un film et j’ai besoin de liberté. Quand le budget est modeste, comme là, je me sens libre. Ça vaut la peine de se battre pour  certains projets mais là, je n’avais plus la force. Quand on réalise un film complexe et cher, on a trop de contraintes. Les studios ne sont pas comme autrefois avec de producteurs qui avaient des visions et qui encourageaient le talent. Maintenant il y a des « comités » qui se mêlent de tout, y compris de critères esthétiques… Aujourd’hui, je ne pourrais plus faire « Chinatown ». Mais c’est aussi le fait de gérer toute une équipe qui est difficile car chacun a son agenda, ses propres problèmes – alors qu’avec deux acteurs, si vous arrivez à rendre la situation excitante, c’est un régal. Ma passion principale, d’ailleurs, c’est les acteurs. Dans mon premier film, « Le couteau dans l’eau », il n’y avait que trois acteurs.

Est-ce agréable de mettre en scène sa propre femme ?

Oui, c’est un plaisir pour moi de travailler avec Emmanuelle. Ce n’est plus de l’ordre de la contrainte comme lorsqu’elle était jeune. On n’avait pas l’habitude. Et puis, c’est très difficile de tourner des scènes intimes devant quelqu’un avec lequel on a des relations intimes. Mais il n’y a plus tout cela aujourd’hui entre nous, on se connaît trop bien et on est des pros. La seule difficulté pour moi, c’est de la traiter un peu plus durement pour que les autres n’aient pas l’impression qu’elle bénéficie d’un régime de faveur.

Et Mathieu Amalric ?

Avec lui, tout est facile et tellement normal. Il n’est pas cabot du tout. Presque tous les acteurs sont un peu cabots, pas lui. Il est prêt à prendre toutes les directions comme si c’était normal. Les hommes ont parfois une réticence à être dirigés par un homme,  mais lui non. Il a de l’expérience, il comprend tout, il est inventif.

Vous le façonnez à votre image au point qu’il finit par vous ressembler

Je n’ai pas voulu cette ressemblance mais elle était inévitable. Regardez les tableaux, il y a toujours des ressemblances entre les sujets peints et les peintres. Dans le cas de « La Vénus », c’est bien normal qu’Emmanuelle ressemble à ma femme puisqu’elle l’est ! Mais pour Mathieu, je ne pensais pas qu’il pouvait me ressembler. C’est Spielberg qui me l’a présenté la première fois.

Vous aimez les huis clos et les contraintes de mise en scène…

Je m’ennuie sans contrainte. Il en faut pour qu’on s’amuse, parce qu’elles rendent les choses plus intéressantes. Le huis-clos, c’est encore autre chose : j’ai toujours aimé ça. Je préfère « Hamlet » ou « Huit heures de sursit » à « La chevauchée fantastique». Je ne prémédite pas la place de ma caméra mais la logique s’impose. Je tourne avec une seule caméra parce que je crois qu’il n’y a qu’un angle parfait. Donc, je laisse répéter la scène sans filmer, je laisse les acteurs trouver leur place, et je vois très bien où est le meilleur endroit pour poser ma caméra. On a toujours des idées préconçues sur un tournage mais quand je suis sur le plateau, je vois tout de suite celles qui sont bonnes et celles qui ne marchent pas.

C’est un film sur la manipulation. Dans quelle mesure un metteur en scène est-il un manipulateur ?

La manipulation n’est pas ce dont un metteur en scène a besoin. Ce qui compte, c’est de trouver des rapports justes avec ses acteurs. Il y a beaucoup d’acteurs qui répugnent à ce qu’on leur montre ce qu’ils doivent faire, mais c’est une méthode qui convient à d’autres. Le jeu doit vous donner l’illusion de la vérité au point que certains se laissent détruire quand d’autres se contentent de faire semblant. Le métier d’acteur est assez malsain. On demande à un individu d’interpréter un type affreux et à la fin, on voudrait qu’il arrête d’être désagréable, qu’il laisse tomber son apparence. Mais cette apparence va jusqu’au cœur. S’il reste désagréable, le soir, on ne doit pas s’étonner…

Aimez-vous toujours être acteur ?

Oui, j’aime être devant la caméra.

Et l’opéra ?

Je n’ai plus envie de mettre en scène des opéras. C’est un milieu top snob. Je préfère la comédie musicale. Je vais faire « Le bal des vampires » en comédie musicale…

Votre prochain film ?

Ce sera sur l’affaire Dreyfus. Il n’y a pas eu beaucoup de films là-dessus. Beaucoup de livres, oui, mais peu de films. Quand j’ai décidé de m’attaquer à cette affaire, il y a déjà plusieurs années, j’ai cherché avec mon co-scénariste Robert Harris l’angle le plus intéressant. Pas le point de vue habituel : Dreyfus sur l’île du Diable pendant dix ans, enchaîné, souffrant. En plus, il n’est pas très sympa. En général, on aime que la victime soit sympa, or Dreyfus ne l‘est pas. Mais ce qui est intéressant dans cette affaire, c’est ce qui ce passe à Paris pendant ces dix années. Et c’est Marie-Georges Picquart, l’homme clef. C’est grâce à lui que l’affaire s’est terminée comme elle s’est terminée. Picquart était plutôt antisémite, il n’aimait pas Dreyfus, mais il a découvert qu’il était innocent et quand il l’a dit à ses supérieurs, ceux-ci lui ont intimé l’ordre de fermer sa gueule. Car en fait, l’armée avait fait une erreur, ce n’était pas un piège mais une simple erreur et elle ne voulait pas le reconnaître. Or Picquart a refusé de se taire. En général, pour les gens, l’affaire Dreyfus, c’est « J’accuse ! » mais en réalité, les faits ne se sont pas tout à fait passés de la façon dont l’histoire les a retenus.

Vous ne parlez pas beaucoup en général pour la promotion de vos films…

Oui mais « La Vénus » a été une telle joie que cela m’a donné envie d’en parler. On a tous eu une grande joie à le faire. Je ne sais pas si c’était grâce à l’humour qui irradiait chaque scène, mais c’était un bonheur. Et comme je ne crois pas justement que j’aurai envie de parler de Dreyfus quand je l’aurai réalisé, il faut en profiter…

Le festival de Cannes vous fait-il encore de l’effet ?

Cannes, c’est un jardin zoologique où les artistes se retrouvent du mauvais côté de la barrière.

« La Vénus à la fourrure » de Roman Polanski. Sortie le 13 novembre.

Cette entrée a été publiée dans Entretiens.

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commentaires

8 Réponses pour Roman Polanski: « Aujourd’hui, je ne pourrais plus faire Chinatown »

pado dit: 16 novembre 2013 à 21 h 48 min

Après un mois sans écran, reprise des activités.
Soumis aux horaires de ma salle paroissiale j’ai commencé par « Quai d’Orsay ».
Bon choix.
La comédie va bien au teint de Tavernier, quelques scènes de « Que la fête commence » le prouvaient déjà (aahhh Christine Pascal) mais là c’est une confirmation.
La vie d’un cabinet ministériel n’a sûrement jamais été mieux décrite.
N’en déplaise aux culs coincés du Monde et de Télérama le cinéma n’est pas obligatoirement une ascèse et la politique une religion.
L’extraordinaire, c’est Villepin exactement comme on se l’imaginait (sans les portes, enfin pour moi)
Quant à Niels Arestrup (habituellement pas ma tasse de thé) s’il n’a pas le César du meilleur second rôle c’est à désespérer.

Cherry sur le cake,
Héraclite est omniprésent et Porquerolles a un rôle.
Je me demande si JC n’a pas participé au scénario.

A venir 9 mois ferme, La Vénus et Guillaume ben sûr.

pado dit: 16 novembre 2013 à 22 h 05 min

Bon si j’ai bien compris, les films du futur se feront soit avec deux ou trois acteurs de talent (ou pas) soit avec une batterie d’élevage de supposés stars (Cartel) soit avec des robots.
Le choix va se restreindre.
Vous me direz que le théâtre avait ouvert la voie avec les one man(woman)show et les lectures de Luchini mais c’est bien de l’afficher ouvertement.
Heureusement le DVD (ou son descendant) existe (ou existera) et je pourrai revoir Ivanhoé jusqu’à plus soif.

pado dit: 16 novembre 2013 à 22 h 09 min

« avec Lindon, les deux grands acteurs de leur génération par leur tempérament et leurs choix »

Jacques, si vous pensez à Caroline je suis entièrement d’accord.
Si j’avais su j’aurais fait tics dans la vie.

sophie dit: 17 novembre 2013 à 19 h 58 min

Bien d’accord avec vous, J.Ch., « The Gost Writer » est le meilleur des derniers films de Polanski. Il a beau dire, le huis-clos lui va moins bien que l’enfermement contraint – comme quoi, ce n’est pas pareil du tout.

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