de Annelise Roux

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La République Du Cinéma

Ryan Gosling et Bradley Cooper, antihéros de l’Amérique

Par Sophie Avon

Rien n’est plus lourd que le sujet de « The place beyond the pines », et pourtant, le film est comme touché par la grâce, non pas allégé d’un quelconque poids, mais dans sa solidité même, rendu vulnérable et bouleversant. Le sujet? La filiation, ce qui se transmet d’une génération à l’autre, l’héritage sous toutes ses formes, et ce qui en découle parfois, de malédiction. « The place beyond the pines » (L’endroit au-delà des pins), c’est la traduction littérale en iroquois de Schenectady, un bled dans l’état de New York, où Luke, cascadeur à moto, débarque pour faire son show. Il est tatoué de haut en bas, blond, beau gosse, idole éphémère d’un spectacle itinérant où il est présenté comme une star. Ryan Gosling est Luke – autant dire une étoffe de héros. Mais voilà, dans ce film pris au licou par le destin des hommes, rien n’est prévisible et Luke aura à peine le temps de retrouver une ancienne petite amie (Eva Mendes) et de découvrir un fils qu’il sera éjecté du récit. Non comme un héros, mais comme un intrus. Exit le beau motard qui pour gagner de l’argent vite et bien et nourrir sa petite famille mettait son talent dans des braquages en série.

C’est un flic qui prend le relai, Avery Cross qu’interprète un autre beau gosse du cinéma, Bradley Cooper. Avery s’est débarrassé de Luke, mais pas comme il le raconte au magistrat qui l’interroge. Avery n’est pas un sale type, pas vraiment, sauf qu’il n’est pas très intègre non plus, plutôt lâche et opportuniste. Intelligent aussi, et arrimé à une culpabilité sans fin qui ne fera que redoubler lorsqu’il verra le bébé de Luke – du même âge que son propre enfant. Le réalisateur, Derek Cianfrance (« Blue Valentine ») filme magnifiquement cette simple chose: un adulte prenant un nourrisson dans ses bras et ne sachant comment le tenir, la maladresse de cet  homme face à ce tout petit dont il sait que l’avenir a été abimé par sa faute.

Avery ferait mieux de se soucier de sa progéniture, au lieu de quoi, rongé par un travail qui a fait de lui un imposteur et un faible, il décide de nettoyer tout ce que la police compte de têtes malhonnêtes. Il se trouve que les pourris ne manquent pas, mais Derek Cianfrance déteste tout manichéisme; chez lui, les hommes sont bons et mauvais à la fois, et le flic aîné qui se comporte en parrain (Ray Liotta, de plus en plus flippant avec les années) n’est pas plus ripoux qu’un autre, dont le pouvoir est celui d’un petit chef se servant chez les autres pour faire plaisir aux siens.

Deuxième sortie mais c’est l’époque, cette fois, qui dégage. Quinze ans ont passé et la partie est jouée depuis longtemps. Il va s’agir de compter les points, de ramasser la mise, de repartir les poches vides ou au contraire plein aux as. On n’en révèlera pas davantage, sauf qu’une fois encore, rien n’est attendu dans ce beau film culotté et de pure tradition classique, lui aussi au fond, héritier d’un grand cinéma.

Derek Cianfrance saisit l’Amérique dans ce qu’elle a de provincial et d’universel, les banques désertes, les vieux garages, les personnages interlopes et des antihéros poursuivis par leurs démons. Mais il est un conteur et un moraliste avant d’être un observateur précis, et « The place beyond the pines » ne fige jamais rien car c’est d’abord une histoire de parcours, de mouvements, de mobilité intérieure et d’intranquillité. Son seul héros a 17 ans et lui non plus, il ne tient pas en place.

Sortie le 20 mars.

 

Cette entrée a été publiée dans Films.

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commentaires

5 Réponses pour Ryan Gosling et Bradley Cooper, antihéros de l’Amérique

KingArthur dit: 12 avril 2013 à 20 h 02 min

Très bon article avec un contenu très intéressant. Je risque de m’avancer un peu trop, mais vous en dites légèrement trop sur l’intrigue. Dommage…

Pussy Pussy dit: 12 avril 2013 à 23 h 42 min

Un presque grand film en trois parties: la première est un DRIVE en moto, le deuxième un THE YARDS qui révèle un Bradley Cooper touchant dans le drame, et la troisième une chronique façon Gus Van Sant. Après son premier « Blue Valentine » plombé par quelques afféteries, Derek Cianfrance semble avoir trouvé son ton, sa voix,…

avon dit: 15 avril 2013 à 20 h 01 min

Justement, je fais hyper gaffe de ne pas en dire trop. Là, on est vraiment obligé de dévoiler un peu le début et les 3 parties – mais je me garde de dire comment chacun est éjecté par exemple

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