de Annelise Roux

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La République Du Cinéma

« Saint Laurent », le prophète écorché

Par Sophie Avon

Dans le hall anonyme d’un hôtel parisien, un homme prend une chambre sous le nom de Monsieur Swann. Il est là pour dormir. Il est de dos. Même après, quand dans sa chambre, il donnera sa véritable identité au journaliste à qui il téléphone, il restera de dos. Filmé dans la pénombre en cette année 1974, comme si Bertrand Bonello ne voulait pas qu’on découvre trop vite le visage de « son » Saint Laurent.

Venant après le biopic de Jalil Lespert et soulevant l’hostilité de Pierre Bergé qui a tout fait pour que le projet capote, le beau film de Bonello s’attache surtout au déploiement glorieux, de la fin des années 60 au début des années 70. Cette circonscription temporelle n’empêche pas des sauts dans le temps à l’heure du crépuscule, mais ces scènes poignantes où Helmut Berger prend la place de Gaspard Ulliel en vieil artiste reclus, hantent le récit pour rappeler la fugacité de l’existence – y compris celle-là, y compris celle d’un jeune homme fécond dont le nom était voué à l’éternité. Sous les traits du vieil acteur – quelle idée magnifique !-, Saint Laurent n’est plus qu’un spectre promenant sa silhouette parmi des fantômes. Enfant, il écrivait : « Mais de cette vie je suis déjà las… »

Déjà las, attiré par le gouffre et hissé par un génie dont il paie le prix fort. Dès le départ, il a payé. En Algérie, il a été interné et les tranquillisants l’ont rendu dépendant. Les jolies pilules qui embellissent le réel sont devenues son cauchemar. Le travail, les collections, l’amour, l’amitié, rien ne viendra à bout de son besoin de drogues qui masque autre chose bien sûr. C’est un manque originel que rien ne comble. Pas même sa passion du tissu, son sens du trait, ou l’amour de Pierre Bergé (Jérémie Rénier), une poigne en affaires avec un perpétuel souci de faire les choses en grand. « C’est éreintant », se plaint Saint Laurent de cette voix douce qui semble s’excuser d’émettre un son.

La couture ? Elle est présente à chaque instant. Elle est dans les croquis qu’Yves crayonne de la main gauche, elle est dans la minutie des plans où le travail s’effectue, dans l’humilité d’une tâche que Bonello montre à travers le groupe, toutes ces couturières qui entendent à l’étage Monsieur Saint Laurent mettre « sa » musique.  Le cinéaste filme à merveille les ciseaux qui tranchent l’étoffe, le bâti qui se faufile, les mains qui courent sur le tissu, celles des couturières mais aussi celles du grand homme qui aplatit, lisse, reprend, arrange directement sur ses mannequins. Il a des doigts agiles, des mains solides et un regard qui ne se trompe pas. Un regard qui voit la robe avant tout le monde, un regard qui chavire aussi. Femmes et hommes y succombent. En amitié ou en amour. Loulou de la falaise (Léa Seydoux), Betty (Aymeline Valade), et l’ange noir, Jacques de Bascher (Louis Garrel), qui mélange allègrement alcool et cachets et les distribue à son amant comme des bonbons.

En attendant, la fin des années 60 annonce une décennie merveilleuse où tout est possible. Les collections défilent en couleur tandis que l’histoire se déroule en noir et blanc. En partageant l’écran, le split screen dit l’articulation d’une époque sur laquelle Saint Laurent n’en finit pas d’étayer son inspiration. A Marrakech, il se repose, dessine, se souvient d’Oran où il n’y avait pas de palmiers mais où les odeurs étaient semblables. Il se rappelle sa mère et ses copines dans des robes « tellement années 40 ». Sa mère est là justement qui lui reproche de ne plus être en contact avec le réel. Il le dit autrement, mieux qu’elle sans doute. « J’ai créé un monstre et maintenant je dois vivre avec ».  C’est pourquoi il aime tant la petite chambre de Proust dont Bergé lui a offert la reproduction. C’est une chambre modeste avec un lit qui incite à des rêves d’enfant. Une chambre où fermer les yeux sans la pression des collections. Dormir, fuir le poids des responsabilités,  oublier ces trois lettres enlacées  qui le ravagent autant qu’elles l’élèvent, oublier le petit matin qui l’angoisse, oublier que son nom vaut de l’or.

Lors d’une longue scène d’autant plus frappante qu’elle est répétée en anglais et en français puisque Pierre Bergé traite avec les Américains, chacun parlant dans sa langue, traductrice à l’appui, Bertrand Bonello montre à quel point le nom de Saint Laurent pèse de l’or et concentre les enjeux. On peut boire du champagne tous les soirs et sortir chez Régine, mener un train d’enfants gâtés, mais là encore à quel prix !

La beauté du film de Bertrand Bonello tient à ce qu’il saisit les contradictions de cette vie exceptionnelle sans apitoiement ni déférence. C’est une œuvre élégiaque et flamboyante,  sourdement travaillée par sa fin et portée par un acteur tout en finesse.  Malgré les contingences du rôle, au-delà de la ressemblance et de la voix si particulière, Gaspard Ulliel impose un personnage écorché vif et d’une infinie douceur.

Reste la forme, la façon dont l’auteur de « L’apollonide » bâtit son film en boucle, l’ouvrant en 74, retournant en arrière puis revenant au milieu des années 70, déstructurant le récit pour lui donner son mouvement à la fois gracieux et vénéneux. Il s’agit de dire l’existence d’un artiste rongé par son propre avilissement autant que par son besoin de beauté, mais comment lui rendre sa vérité sinon en la laissant se déployer à la manière d’un songe dont Saint Laurent aurait été à la fois le rêveur émerveillé et l’enfant terrifié, le démiurge et le profanateur ? Il est comme un dormeur sans cesse tiré de son sommeil pour livrer ses souvenirs, bribes de mémoire distribuées au compte-goutte et composant cette traversée étincelante et nocturne. Jeune pour toujours malgré ses excès, vivant la nuit, s’amusant, mais déjà retiré dans sa citadelle. Poli mais capable de renvoyer en douce une couturière. Prince et mendiant. Ecorché et prophète. Qui ne voit pas Moujik, son bouledogue bien aimé, se régaler des pilules répandues à terre et mourir d’overdose tant il sort à grand peine de son propre cauchemar. La scène est sidérante dans le miroir qu’elle tend. Après quoi, Saint Laurent va sur la tombe de son chien. Il en aura quatre, tous appelés Moujik, recrutés l’un après l’autre auprès d’un maître de plus en plus seul.

« Saint Laurent de Bertrand Bonello. Sortie le 24 septembre.

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36 Réponses pour « Saint Laurent », le prophète écorché

ueda dit: 23 septembre 2014 à 11 h 21 min

« Il en aura quatre, tous appelés Moujik, recrutés l’un après l’autre auprès d’un maître de plus en plus seul. »

Quelle est cette comédienne qui appelait tous ses amants Jean-Claude?

Ça serre le coeur d’imaginer ces pauvres garçons alignés pour faire le beau.

ueda dit: 23 septembre 2014 à 12 h 05 min

L’école de la chair, bien sûr.

D’autant plus impardonnable qu’il y a le film de Jacquot avec Huppert (pas vu), mais le Japon est loin si je comprends bien.

Harfang dit: 23 septembre 2014 à 13 h 55 min

Sophie, vous évoquez le YSL de Jalil Lespert…
A lire votre billet il semble que celui de Bonello mérite le détour bien plus que le décevant biopic validé par Bergé ?

Jacques Barozzi dit: 24 septembre 2014 à 9 h 11 min

« celui de Jalil Lespert n’arrive pas à la cheville de celui de Bonello. »

C’est intéressant de voir, en effet, comment en partant du même « matériau de base » on parvient à des résultats si différents.
Quoique honorable, le film du comédien Jalil Lespert est purement illustratif.
Celui du cinéaste Bertrand Bonello est d’une tout autre dimension. Débarrassé du corset imposé par la « veuve abusive » Bergé, il est nettement plus libre dans le fond et hautement ambitieux dans la forme. On passe de l’esthétique d’un Bernard Buffet (le côté de Bergé) à celle de Matisse, Mondrian et Wharol (le côté d’YSL).
Au-dela du couturier, qui aurait transcendé la mode et créé un style, à l’égal de Coco Chanel, dixit la légende, c’est à la solitude et à l’autodestruction de ce peintre raté mais néanmoins styliste de génie que le film de Bonello s’attache à traduire formellement.
Bien que l’on y verra Yves Saint-Laurent se lover dans le lit de Marcel Proust, le temps passé du héros et de sa flamboyante jeunesse, hélas, ne sera jamais retrouvé : le narrateur, via Helmut Berger, se retrouve plutôt dans la peau du baron de Charlus, c’est aussi effrayant que le portrait de Dorian Gray retrouvant tout d’un coup la totalité de ses rides !
Beau feu d’artifice final qui, après nous avoir fait traverser les folles années 1970, et son insouciance brutalement balayée par les années sida de la décennie suivante, nous redonne à voir, dans un cadre s’inspirant de la structure d’un tableau de Mondrian, les images éclatées du plus beau défilé d’YSL, celui de 1976.
Oui, ce film mérite bien un Oscar !

chantal dit: 24 septembre 2014 à 10 h 18 min

Je pense aller voir ce film de 2h 30 , il sort en salle aujourd’hui à Bruxelles, mon voisin Jérémie Rénier ( son jardin jouxte le mien ) y joue le rôle de Pierre Bergé. On prend de temps en temps un café place Dillens pour y bavarder de tout et de rien, la dernière fois c’était à propos du dernier roman de Carrère.

J’avais beaucoup aimé Ulliel pour la première fois dans un Long dimanche de Fiancailles de Jean – Pierre Jeunet d’après le roman éponyme de Sébastien Japrisot, plus tard dans Jacou le Croquant de Laurent Boutonnat ( l’éternel complice de Mylène Farmer ) et plus récemment dans son éblouissant rôle de Duc de Guise dans la Princesse de Montpensier de Tavernier je crois.

Cela nous fera donc deux films à présence belge aux Oscars, le Bonello et le Dardenne, le monde du cinéma est tout petit.

ueda dit: 24 septembre 2014 à 12 h 32 min

Jacques Barozzi dit: 24 septembre 2014 à 10 h 28 min
Tu le verras tout nu, Chantal, et moins pourvu par la nature que Ulliel, apparemment !

Je ne dis rien, mais je pense: solidarité des peuples du monde.

Jacques Barozzi dit: 24 septembre 2014 à 12 h 58 min

En fait, ueda, Bergé, qui vient d’enfermer YSL dans un placard, va se mettre tout nu sur le lit et l’on voit l’autre en sortir tout aussi dévêtu. Une scène de la vie ordinaire SM à Marrakech. Mais l’un bande et l’autre pas, différence de goût ou conscience professionnelle chez l’un plus que chez l’autre ?

Jacques Barozzi dit: 24 septembre 2014 à 14 h 14 min

Il y a quelques scène de cul, sans plus.
Yves Saint-Laurent était connu pour ses célèbres partouzes.
Dans l’une montrée à l’écran, on voit même arriver un escadron de pompiers venus tout droit de la caserne voisine : c’etait bien leur droit de se faire pomper à leur tour ! Y en a même qui se laissaient retourner…
Mais c’était au déclin des années folles, 1975-1985 !
La prude Sophie ne vous en aurait rien dit, heureusement que je veille au grain !

Jacques Barozzi dit: 24 septembre 2014 à 14 h 26 min

Tout ce qu’à dit la gracieuse Sophie et que j’ai corroboré en rajoutant le piment qu’elle y avait oublié au passage, depuis les hauteurs planante de sa gracieuseté, est vrai !
Jacques Chesnel pourra vous le confirmer ?

Jacques Barozzi dit: 24 septembre 2014 à 15 h 14 min

Ce film de 2h 30 est un peu long et à partir d’un moment j’en ai perçu la durée dans un demi bâillement d’ennui. Bonello, qui est musicien de formation et signe aussi la musique additionnelle du film, aurait-il dû réduire le tempo ?

chantal dit: 26 septembre 2014 à 20 h 35 min

Je reviens de la projection du film, mise en scène esthétique, fragilité du créateur, mon voisin en homme d’affaires ( cela m’a fait tout bizarre) mais le troisième personnage le jacques celui – là est vénéneux à souhait.
Reste la magie des robes, défilés en escaliers, et le dernier, si flou dans ses formes et matières presque hippie .. j’ai trouvé que l’équilibre entre légèreté et noirceur allait déclinant, à partir du moment où comme la série de chiens Moujick qui agrémentent son existence, il devient une répétition de lui-même entre les séquences jeune/vieux, saint laurent se dérobe, fans son cercueil de luxe, entouré d’oeuvres d’arts, de femmes, de musique , de fumée et de flacons spiritueux. Un film sinueux.

Phil dit: 27 septembre 2014 à 14 h 52 min

Jacques de Bascher (Garrel) tient ici le meilleur rôle, homophile digne de Visconti.
Bergé (Renier) décevant, trop pâlot. Celui de Lespert (joué par Galienne) qui sut mieux exprimer la vénalité de l’homme d’affaires exploiteur.
Magnifique idée de faire paraître Berger devant le miroir des « Damnés », mais scènes trop nombreuses qui affaiblissent ce qui aurait dû rester un génial « caméo ».
Non non, le film de Lespert ne démérite pas, moins heurté dans le récit, avec un excellent Saint Laurent (Niney).
Attendons le biopic de Lagerfeld.

Jacques Barozzi dit: 27 septembre 2014 à 19 h 46 min

Beau et juste commentaire, Phil, j’ai été fasciné par Louis Garrel, plus vrai que nature en pute aristocratique !

Phil dit: 28 septembre 2014 à 0 h 51 min

oui Baroz, Garrel est fort sensuel en cette sorte de Montesquiou sexuel.
La vie du vrai (de) Bascher reste peu documentée. Et Lagerfeld ne communique pas. Un jour, un réalisateur devra bien s’occuper de lui. Un Allemand, probablement.

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