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La République Du Cinéma

« Samba » court tous les lièvres

Par Sophie Avon

« Samba » s’ouvre par un mariage luxueux. L’une de ces fêtes reconstituées des années folles.  La caméra avance dans le grand restaurant, va jusqu’aux cuisines et finit parmi les casseroles crasseuses où des Noirs font la plonge. De la scène aux coulisses et d’un monde à l’autre, il n’y a qu’un pas. C’est ce que dit le dernier film d’Olivier Nakache et Eric Toledano, faisant lui-même le pont entre drame et comédie. Le ressort comique était identique dans « Intouchables » sauf qu’ici, en abordant le thème des sans-papiers, le duo de réalisateurs manipule une matière sociale, hautement explosive.

A la station Rome, Samba attend le métro et fume, mélancolique. Puis, avec d’autres, il poireaute devant la préfecture. Il est clandestin depuis dix ans, plein de bonne volonté et en manque de tout. On a rarement vu Omar Sy autrement que plein d’énergie et de ce contre-emploi, les réalisateurs font leur miel, tirant de l’acteur un jeu tout en réserve, où la prudence le dispute à la discrétion. Ne pas se faire remarquer, baisser les yeux, travailler sans moufter, voilà la règle pour espérer s’en sortir, et qui sait, obtenir des papiers. Samba en est loin. Pour l’instant, il attend tout de l’association qui s’occupe des clandestins. Et singulièrement d’Alice qui fait ses premiers pas dans ce centre et dissimule comme elle peut sa propre détresse. Face à elle et à ses manières farouches, Samba est dans ses petits souliers. Il a beau sentir qu’elle n’en mène pas large, elle non plus, il voit bien qu’elle a tout ce qu’il n’a pas.

Comment se renouveler sans écarter les recettes gagnantes qui consistent à faire cohabiter les contraires? Encore qu’avec son inexpérience, son désir de bien faire et l’angoisse qui l’habite, Alice soit au fond plus un miroir qu’un contre champ. Car si le duo fonctionne, c’est qu’au choc des physiques, lui grand, black, solide, elle, fine, pâle, effacée, se substitue une union souterraine. L’un et l’autre ont des façons de violette et il apparaît vite que l’innocence de Samba et la timidité d’Alice sont les masques derrière lesquels ils s’autorisent à rêver.

En attendant, le centre où  des bénévoles de tous âges et toutes catégories professionnelles dénouent comme ils peuvent les tracas multiples dans lesquels se dépêtrent  les sans-papiers, est une joyeuse tour de Babel. Alice devra vite renoncer à son anglais de BBC pour un accent plus accessible et entendre Charlotte Gainsbourg se mettre à parler un anglais de cuisine est savoureux. D’ailleurs,  la plupart des scènes qui se déroulent dans le centre sont des modèles de comédie dont on sent qu’elles reposent sur une observation sourcilleuse de la réalité dont elles dénoncent l’absurdité. Au moins le film a-t-il le mérite de mettre la lumière sur l’envers de notre société nantie.

Mais c’est aussi à partir de là qu’il se gâte,  lorsque dépassés par la dimension sociale de leur sujet, Olivier Nakache et Eric Toledano en rajoutent dans le pathos, sur-dosant notamment la musique au lieu d’aller vers un récit dépouillé.  De même ont-ils du mal à filmer le travail dont ils saisissent les enjeux nécessaires à l’avancée du scenario sans se préoccuper du reste – et tout en veillant à ce que la morosité ne prenne pas trop le pas sur le rire.

C’est bien une comédie qu’ils veulent faire et qui plus est une comédie romantique – adaptée du roman de Delphine Coulin -, même si là encore, courant tous les lièvres, ils laissent place à des histoires d’amitié  qui diluent la dramaturgie. A-t-on besoin de cette relation avec Tahar Rahim, lequel se fait passer pour brésilien, embarque Samba pour un nettoyage de vitres à la Défense, se déhanche pour plaire aux filles, comme dans la pub, et sur un toit, finit par fuir avec Samba non sans l’avoir sauvé de la chute en le prenant dans ses bras ?

Finalement, le film résiste mieux dans la relation amoureuse sans cesse reportée, augmentant le désir avec l’attente, et ce, grâce à des acteurs jouant sur le fil. On l’a déjà dit, la rencontre des opposés relève de la recette, mais en se dévoilant tel qu’il a été pensé à partir d’une idée de pur casting, « Samba » donne au moins le plaisir de l’incarnation. Chacun dans son registre mais sur la même ligne, Omar Sy et Charlotte Gainsbourg s’apprivoisent. Ils ne sont pas dupes de ce qu’ils dégagent mais ils le font avec grâce et à l’instar de leurs personnages, trouvent la note pour jouer ensemble, chacun devinant ce qui chez l’autre est soigneusement tenu sous boisseau. S’effleurant sans se toucher, le couple fictif est comme ces éphémères autour de l’ampoule qui s’affolent dans la lumière. « Vous savez, j’ai pas l’air, mais j’ai une petite expérience dans tout ce qui déraille », dit Alice à Samba qui réplique : « Oui, oui, vous avez l’air… » Ce genre de dialogue, cousu de fil blanc, n’empêche pas de faire exister le couple à l’écran, autrement qu’à travers des bons mots et avec parfois de jolies idées comme ce tee-shirt gri-gri qui tel un objet transitionnel, va de l’un à l’autre et participe à l’attachement.

« Samba » d’Eric Toledano et Olivier Nakache. Sortie le 15 octobre.

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12 Réponses pour « Samba » court tous les lièvres

Jacques Chesnel dit: 17 octobre 2014 à 11 h 14 min

Votre billet tellement beau, Sophie, que ça donne presque envie de ne pas aller voir le film… pour ne pas être déçu ; j’avais trouvé « Intouchables » un peu putassier

La Reine des chats dit: 17 octobre 2014 à 12 h 59 min

Jacques, faites comme moi : à l’annonce de Charlotte Gainsbourg, je cours. N’importe quel film. Sa timidité sous laquelle affleurent je ne sais quelle fantaisie, tristesse retenues. C’est comme ça, j’ai le même rapport pathologique au chocolat, bon ou mauvais ( en « croqueuse » exigeante, je suis pourtant potentiellement très capable de faire la différence), je plonge ! Ch Gainsbourg réveille en moi les mêmes instincts. Et depuis SAV, je crédite volontiers Omar Sy d’un potentiel dépassant la pochade. Donc j’irai, en souhaitant que ce Samba-là au final constitue autre chose qu’une nouvelle version de « Danse avec les navets » – n’en déplaise à Michelle O, bien sûr.

La Reine des chats dit: 17 octobre 2014 à 15 h 35 min

Merveilleuse, ds le Mesrine de Richet, en tête de linotte, innocente et greluchon, minaudant. Le film lui-même, revu hier soir, m’avait bcp séduite. Au revoir, bon we,obligée de couper le fil. Ludivine, Jacques, et aussi la Mouglalis, non, le rôle de Patrizia, la putain provocante à la voix rauque de Romanzo criminale?

La Reine des chats dit: 17 octobre 2014 à 15 h 39 min

Intéressant, ce papier de SA où on ne la sent pas dupe, assez crâne à la fois pour ne pas se sentir tenue de dénigrer un cinéma « populaire »

Jacques Barozzi dit: 21 octobre 2014 à 20 h 09 min

En voyant la bande annonce du dernier Woody Allen, Jacques, j’ai cru qu’il s’agissait d’une énième adaptation d’un roman d’Agatha Christie !

Sophie dit: 21 octobre 2014 à 22 h 41 min

Pas d’accord avec vous, Jacques. Le Labyrinthe m’a ennuyée, tellement formaté pour teenagers du 21 e siècle.

Jacques Barozzi dit: 21 octobre 2014 à 23 h 25 min

Oui, mais moi je suis en pleine régression infantile, Sophie, j’ai marché à fond avec la salle pleine à craquer d’adolescents en rut !

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