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La République Du Cinéma

« The Search »: la grosse cavalerie

Par Sophie Avon

Comment se défaire du divertissement, oublier la parodie, plonger dans un film de guerre qui ne doive rien à la rigolade ? Michel Hazanavicius a choisi de prendre un modèle, « The Search » (« Les anges marqués ») de Fred Zinnemann où dans l’Allemagne vaincue de 1946, un soldat américain (Montgomery Clift) recueille un petit garçon tchèque de 9 ans. Il a transposé l’époque et le conflit, mettant en scène la dernière guerre entre Russie et Tchétchénie (1999). Le jeune soldat est ici une femme, Carole (Bérénice Béjo) qui travaille pour l’Union européenne. Elle rencontre Hadji (Abdul Khalim Mamutsiev), un enfant tchétchène qui a assisté au massacre de ses parents. Le film commence par une video que Kolia, un soldat russe, braque sur un couple tchétchène terrorisé. « Bienvenue dans l’endroit le plus merdique du monde », dit-il à travers son viseur, présentant le désastre aux spectateurs que nous sommes. Le film se terminera là, en boucle, comme si le destin des hommes n’était qu’un douloureux recommencement. Kolia lui aussi a vécu l’enfer. Tout comme Hadji, qui par la fenêtre de chez lui, voit ses parents mourir et se cache pour échapper à ses bourreaux avant de fuir dans un pays en ruines.

D’entrée de jeu, Michel Hazanavicius montre ce qu’il en est de la guerre qui déshumanise les hommes. Les soldats sont jeunes, à bout de nerfs, rigolant pour ne pas pleurer. Ils tirent sur des individus qui ont l’âge d’être leurs parents.  Derrière eux, tout n’est que cendres et désolation. Dans le carnage général, ils donnent le change. Difficile de ne pas être obscène quand on filme de telles charges. A vouloir dénoncer l’horreur, l’auteur de « The Artist » tombe dans les écueils dont la parodie, et pour cause, l’avait protégé. Sa caméra est trop près, trop explicite, braquée jusqu’au voyeurisme pour que rien ne lui échappe.

Reste son petit héros, Hadji (Abdul Khalim Mamatsuiev) qui promène sa silhouette d’enfant et son visage de gavroche. Les mains dans les poches mais affamé, il est le témoin minuscule de la grande histoire. Témoin silencieux qui refuse de parler désormais, comme si les mots ne pouvaient plus sortir étant impuissants à exprimer l’indicible. Il faudra la patience un peu brutale de Carole pour qu’il se laisse apprivoiser. Là encore,  malgré la présence farouche et assez extraordinaire de ce petit garçon qui a choisi cette jeune femme pour le protéger, avec l’instinct de sa jeune vitalité, le réalisateur ne parvient pas à trouver la tonalité juste. Carole n’a visiblement pas la fibre maternelle et la famille lui pèse – elle passe son temps au téléphone à dire qu’elle ne pourra pas venir à Noël -, elle considère avec un enthousiasme modéré  la présence de cet enfant qu’elle a ramené chez elle mais dont elle compte se débarrasser auprès de la Croix rouge. Entre eux, si l’apprivoisement est réciproque, il est difficile, lent, et de ce parcours à double sens qui devrait être tout en délicatesse, le metteur en scène ne fait pas grand-chose, sinon des scènes dissonantes où l’humour s’invite sans à propos par crainte du pathos.

En parallèle, le jeune Kolia fait l’apprentissage de la guerre, et la guerre, c’est d’abord du bruit : des hélicos qui vrombissent, des ordres gueulés, des tirs de mitraillettes, un vacarme continu face au silence des morts qui s’entassent. Kolia a été enrôlé au hasard. C’était un gosse lui aussi, et le voilà en train de ranger des cadavres de soldats qui ont son âge. Il sera bientôt adulte de la pire façon qui soit. Capable de se battre sans peur et sans pitié. De tirer sur des vieux et des gamins et d’en rire.

Film d’apprentissage « The Search »  dit trop de choses, pour trouver une ligne de force qui échappe à l’irrespirable, pour incarner le chaos du monde à travers ces destins parallèles. Difficile, visiblement, de passer du divertissement à la réalité de la guerre. Le film était en sélection à Cannes où il a été boudé. Michel Hazanavicius l’a remonté sans profit apparent.

« The Search » de Michel Hazanavicius. Sortie le 26 novembre.

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11 Réponses pour « The Search »: la grosse cavalerie

XVZ dit: 26 novembre 2014 à 11 h 06 min

Le problème d’Hazanivicius, c’est qu’il s’appuie toujours une œuvre ou une forme préexistante. Soit la parodie (OSS 117), soit l’imitation (The Artist), soit maintenant le remake.

Ses parodies étaient drôles, son film muet un beau travail (car ce n’est pas si facile de bien imiter). Mais on aimerait bien qu’il se lance un jour dans un film vraiment original, sans béquilles. Il fait penser à ces peintres doués qui se limitent à faire des copies, au lieu d’inventer une œuvre personnelle.

xlew.m dit: 26 novembre 2014 à 11 h 42 min

Pouvoir montrer « la patience un peu brutale » d’un être par l’entremise d’un personnage lui-même dessiné par une actrice, au sommet de son art, n’est peut-être déjà pas rien. Excusez la tournure un peu bancale, sinon alambiquée sur les bords, mais le peu que je vois du jeu de Bérénice me convainc, voire même me botte.
Il y a tant de « douceur impatiente » dans ce monde que ce que propose l’actrice parlera à beaucoup d’entre nous.
Je crois que c’est l’une des meilleures comédiennes de France, si j’étais une actrice de ce pays, je me laisserais inspirer par elle.
Le jeune acteur qui joue Hadji a l’air formidable, autant que le petit « Jim » aidé jadis par le militaire américain du film de Zinnemann.
J’ai repensé un peu au petit frère de Elizabeth Grübler dans la mise en scène de Douglas Sirk « A Time to love, a time to die », un temps où le cinéma n’avait pas peur du mélodrame, de se servir de ses rouages pour décortiquer le réel des passions humaines.
Je pense que Hazanavicius, s’il ne reprend un flambeau, relève un défi.
En ce sens, on peut se saisir de votre métaphore cavalière, Sophie, et parler de « reprise », comme on dit en équitation (une belle leçon, on prend des bourrins, on en fait des chevaux, « They shoot Chechen horses, don’t they. »)
L’apparente brutalité de Carole est peut-être une protection, tout comme l’apparente sidération mentale du jeune Hadji, à l’heure où tout est encore émerveillement pour un garçon de son âge, n’est qu’un moyen de regarder (bien obligé) en face le théâtre de l’horreur monté de toute pièce par des adultes-Méduse.
C’est une simulation, il reste en éveil.
Le personnage de Béjo le sent bien et se prend en plein dans le buffet tous les enjeux de ce que c’est qu’être un enfant.
On imagine tout un chemin de méditation en elle, les répercussions sur elle, peut-être l’idée d’une future maternité fait-elle son nid en elle…
Les effets sont-ils un peu trop appuyés ? Cela se peut mais, même dans les films de guerre (ou sur la guerre) qui en regorgent (comme « Harrison’s flowers » de Chouraqui, par exemple), il y a toujours un instant de cinéma qui livre quelque chose (dans ce dernier cas, le fils qui prend soin de la serre de son père ‘disparu’.)
Les images qui montrent Kolia sont un excellent rappel, pour un public européen, gentil, soigné et propre sur lui, de combien demeure brutal le formatage militaire russe, le bizutage chez les Spetsnaz du GRU ne repose pas sur une légende, la violence pour la violence est véritablement instituée, les mères des soldats d’Afghanistan en savaient déjà quelque chose, bien avant le nettoyage des « culs noirs. ».

La Reine des chats dit: 27 novembre 2014 à 14 h 00 min

Hum. Je crains le pire. J’en ai parlé pas plus tard qu’il y a une dizaine de jours avec un homme que cela concerne particulièrement, qu’Hazanavicius avait rencontré et qui venait de voir le film en avant-avant-première, disons. J’aime bcp B.Béjo, pourtant. Son réalisateur de mari aussi, pourquoi pas, bien que rien de « personnel » là-dedans, ne connaissant naturellement aucun des deux. Le pbm des grandes autoroutes « politiques », c’est que pour que ça roule il faut s’y faufiler finement, non s’y engouffrer comme c’est tentant de le faire. Posséder le sujet en profondeur. L’UE aujourd’hui avec l’Ukraine se trouve devant un pbm ravivé, en face d’une Fédération de Russie qui avait commencé avant cela des manoeuvres de débordements, que ce soit en Géorgie ou à Beslan, mvts passés plus ou moins inaperçus, ayant eu lieu trop loin, du moins au pourtour de ce qui intéresse a priori les Européens – sans doute ceci est-il revenu tourmenter en backmind un MH concerné en tant que « juif lituanien d’origine », comme il s’en est ouvert je ne sais plus où ? Les liens complexes d’un empire qui a vu sa sphère d’influence rétrécir, vis à vis d’ex satellites. Son interprétation de ce que représente une démocratie. Son traitement des minorités. Ms j’aurais préféré comme le dit XVZ qu’il s’y affronte en inventant SA version, au lieu d’user d’une espèce de transposition? Cela dit j’irai voir le film, d’une part parce que la lucidité n’empêche pas que je n’ai aucune tentation de céder non plus à une quelconque fièvre obsidionale « anti russe » (au contraire,j’adore la Russie), d’autre part parce que je crois sincèrement que se joue là qqchose de très important, bien qu’insidieux, au niveau mondial, et qu’il s’agit de le regarder en face. Ms je pense connaître assez bien les goûts de SA aujourd’hui pour avoir peur de partager largement celui-ci : pas avec des films aussi manichéens que les lignes bougent. Bizarrement,une meilleure réflexion sera susceptible d’être menée en relisant plutôt Tchekohv, de gds auteurs russes et/ou à propos de la Russie.Dommage que l’idée dominante soit du côté de devoir peindre à gros traits pour que le bon vieux consommateur européen, ou américain un peu paresseux se déplace, sans avoir trop d’efforts à faire. Le système entretient cela en favorisant des peintures tranchées, pas trop difficiles à décrypter, suffisamment univoques et consensuelles sous leurs dehors dénonciateurs. L’ultra violence « coup de poing » visuel, sans d’autre ajout, en fait le cas échéant partie. Du coup,que le film ait été un peu boudé, plutôt une bonne nouvelle, surtout si Hazanavicius se sert de cette vidange intime pour se dépasser, puiser la prochaine fs un peu plus loin en lui pour atteindre ce vers quoi une certaine générosité intérieure manifeste le dirige en tâtonnant? Tt ce qu’on lui souhaite.
Hi, Lew!Je me demandais où vs étiez passé et m’apprêtais justement à m’en enquérir

Porte-parole de l'absent dit: 27 novembre 2014 à 15 h 31 min

Sophie, veuillez excuser Jacques Barozzi, qui ne peut pas venir commenter comme il en a l’habitude. Il est actuellement en visite chez un ami zürichois.

La Reine des chats dit: 27 novembre 2014 à 17 h 22 min

Sophie, mini parenthèse hors sujet (encore que: question de film « politique »là aussi). revu hier soir à la TV « Head on »,de Fatih Akin. Un de mes préférés, avec cette ouverture sur le choeur turc si kitch, tellement tendre. Akin,à mon goût excellent cinéaste, hirsute, avec ces parallèles, ces va et vient constants entre Allemagne & Turquie originelle, ce désarroi permanent des deux cultures qui s’interrogent mutuellement, ce défi, cette passion triste, comme ds « De l’autre côté ». On croit se balader ds un livre de Pamuk, entre le faux oncle qui donne de l’argent au neveu pour payer le voyage,la petite Sibel qui se tape des mecs et finit par se ramasser un coup de couteau à la Breaking the waves…evidemment ça m’est cher ms ah ça, ça vaut le détour! Le film de MH en comparaison parait bien rudimentaire. Qd meme, j’y vais ce soir, on verra.

J.Ch. dit: 27 novembre 2014 à 18 h 33 min

Pour ma part, je n’ai jamais considéré Hazanavicius comme un cinéaste, plutôt comme un plis ou moins habile faiseur; je n’irai pas voir ce film…
par contre « Les Mecuriales » (batîment où j’ai travaille pour l’INA), allez-vous en parler, Sophie ?

La Reine des chats dit: 28 novembre 2014 à 8 h 17 min

Les préventions de Sophie hélas justifiées. The Search, raté pour le plus gros. Bérénice Béjo,pourtant jolie comme un coeur, visage sensible, ressemblant de plus en plus à Elodie Bouchez ds La Vie rêvée des anges, dissonante de bout en bout dans son rôle de rapporteur d’une organisation des Droits de l’homme auprès d’un haut commissariat européen. Le ton avec l’enfant, on a l’impression qu’elle annone,faux en permanence, plaqué sur le scénario comme un décalcomanie mal collé, qui ficherait le camp de ts les côtés. Hazanavicius, par souci de réalisme, s’égare, plutôt lorgne à la fs du côté de Full métal jacket et du Maître de guerre ds son traitement des recrues russes, sans en avoir les moyens. La première scène entre Kolya et le colonel moustachu vicelard par exemple est grotesque, à la limite de la parodie. Mme Annette Bening, très agréablement vieillie,fripée sans chiqué et rayonnante, fait ce qu’elle peut,ms sonne aussi à côté de la plaque. Cependant, même si cela ne suffit pas, la générosité, l’inquiétude, la volonté de témoigner de MH st manifestes,survivent ici ou là à la maladresse : parmi les rang pelés de la salle de réunion où B.Béjo vient rendre ses conclusions sur les massacres, où certains représentants de l’UE bâillent, qd ils ne papotent pas entre eux. Lorsque Kolya à la grosse bouille de bébé s’allonge sous l’hélico avec son compagnon d’arme tortionnaire, en guise d’absurde « baptême du feu ». La laxité de ses traits, qui ne ressemblent plus à rien. Sans en dire trop, dans la scène inaugurale, le moment où le soldat intrigé par le bruit, monte au premier dans la maison où se cache le garçonnet : cette espèce de désarroi devant un bébé empaqueté qui gigote… ce geste dérisoire de lui glisser une tétine ds la bouche… Hazavanicius filme les gens en plein exode, les visages des vieilles femmes en foulard, ces hommes édentés montant ds les camions, les chiens crevards errant dans des décombres avec amour. Raïssa, la soeur, et Hadji st très bien. Puis(je ne sais pas où cela a été tourné?Bcp de noms du générique st géorgiens, ms vu le contexte, il m’étonnerait que cela ait pu être là-bas), il y a ces magnifiques paysages de ce qui est donc censé être la Tchétchénie,tout ce grisé nuancé dont la sale guerre recouvre les longues routes qui ne sont plus que cendres, gravas parsemés de cadavres, la blondeur sèche, trompeuse, vert-de-gris, des camps d’entraînement où les « bleus » russes, jeunes gars de Perm etc apprennent à devenir des tueurs sans âme.
Evidemment le sujet m’est douloureux, je n’y suis pas allée en consommatrice de divertissement et malgré cela,n’ai pas été satisfaite, pourtant j’ai envie de dire : allez le voir. A un moment donné, B.Béjo parlant avec la traductrice qui lui rapporte les exactions ds sa langue lui confesse son découragement, son impuissance à n’être bonne qu’à offrir des rapports « dont tout le monde se fout ». La fille lui répond : « Ne dites pas ça. Vous aurez au moins dit la vérité. Ils sauront ainsi qu’ils n’auront pas été oubliés ». Alors voilà, oui : pour qu’au moins la vérité soit dite, que ces populations ne soient pas oubliées. Valable pour les Tchétchènes comme pour ces petits gars russes envoyés au casse-pipe, complétement déshumanisés, rendus à l’état de monstres.

xlew.m dit: 28 novembre 2014 à 11 h 26 min

Sacrément impressionnant votre post, Reine. Je ne vais pas suivre votre conseil et vais attendre que le film passe sur d’autres canaux, dans dix mois. C’est vrai qu’à vous lire, vous et Sophie, on cherche en vain la raison d’être du film. Il existe plusieurs documentaires sur l’horrible conflit balkanique du début des années quatre vingt-dix (dont un sur les enfants de Sarajevo accueillis par des familles savoyardes d’Albertville) qui en disent quelquefois beaucoup plus.
Pour Hazanavicius, il était peut-être difficile de faire la part (ou le lien) entre le romanesque de situation et le fait historique, « The search » réclamait « to do some research » (comme disent les jeunes écoliers américains), l’articulation n’était point aisée, reconnaissons-le.
Dire, montrer les enjeux et les retombées de la guerre, reste quelque chose d’important pour le cinéma, il faut en saluer les essais, quand ils ne sont pas de vains efforts.
Béjo en Bouchez marquise des anges est une perspective pour moi aussi un peu glaçante.
Une occasion que vous me donnez, en passant (c’est la fin de l’année, on a le droit ?), pour rappeler la superbe interprétation de M. Cotillard dans le film des frangins belges, et pour dire (thanx Sophie) mon emballement pour la mise en scène de Mélanie Laurent dans « Respire. »
Un signe, peut-être, du cinéma d’aujourd’hui : S’imprégner de la vision documentaire pour tourner son film, comme Vernier et son « Mercuriales », Bauder pour son « Master of the universe. »
Ou comme Dan Gilroy dans son « Night Call », dans ce cas précis, réalité et fiction s’entre-documentent l’une l’autre.
C’est le film que je vais aller voir, après deux saisons de « Ray Donovan » à la télé, cela s’impose.
Los Angeles n’attend plus que Bérénice et Michel, et retient son souffle.

pourtalier dit: 28 novembre 2014 à 17 h 47 min

je ne sais si ce blog va pouvoir survivre sans Barozzi. Il en était l’âme. Il paraît que Sophie n’a plus le goût à rien depuis qu’il boude.

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