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La République Du Cinéma

« Seul sur Mars »: Vendredi ou les limbes de l’espace

Par Sophie Avon

La Nasa a collaboré au film à proportion de ses intérêts : une image galvanisée par l’aventure cinématographique, relayée par un public acquis à sa cause et favorisant par conséquent les prochaines missions. Pour autant, « Seul sur mars » est une pure fiction, une œuvre fantastique dont l’ouverture, la base même du récit, est improbable. La tempête qui jette au sol Matt Damon, percuté par une antenne ne pourrait se produire sur la planète rouge. Ce qui n’a pas empêché le romancier Andy Weir, auteur du livre dont Ridley Scott s’est inspiré, de s’autoriser ce pas de côté. « Il fallait que je trouve le moyen de contraindre les astronautes à quitter Mars d’urgence », plaide-t-il.

Mark Watney  (Matt Damon) est un botaniste de formation, ingénieur en mécanique et doté de capacités dont il n’a sans doute pas idée lui-même. Envoyé sur Mars pour étudier la composition du sol de cette planète où les températures varient entre – 153° à 22° en été, il est accompagné d’une équipe conduite par le commandant Lewis (Jessica Chastain). Les vents menaçant de faire basculer la navette spatiale, Lewis rameute ses troupes et décolle sans Mark dont les signes vitaux se sont éteints et qui est introuvable dans le chaos général. Etre chef, c’est savoir prendre de mauvaises décisions : l’équipage fuit et le fauteuil du botaniste reste désespérément vide.

Or il se réveille. Le jour s’est levé et l’aube ici a la poésie d’un couchant. Sable ocre, canyons altiers, lumière à la Turner. Le désert de Jordanie a offert une partie de son panorama. Pour le reste, le film a été tourné à deux pas du Danube, dans les studios de Budapest.

Que fait un homme moyen quand il ouvre les yeux dans un espace hostile, seul comme un chien, à des millions de kilomètres de la terre ? Il périclite. Watney, lui, n’est pas astronaute pour rien. Il se redresse, gagne le refuge installé en début de mission et nommé l’Habitat, arrache la flèche qui lui a percé l’abdomen, referme sa blessure, réfléchit froidement aux perspectives qui s’offrent à lui. Elles sont réduites, il le sait. Il ne verra personne avant quatre ans, date d’une nouvelle mission qui ferait venir jusqu’à lui un équipage susceptible de le ramener. En attendant, pas la moindre liaison avec la terre. Des provisions pour quelques dizaines de « sols » (un sol égal 24 heures et 40 minutes) et en gros, quelque chose comme une horrible agonie annoncée. On nous fera remarquer qu’il est inutile d’aller sur Mars pour réaliser la détresse d’une telle expérience. Watney, justement, n’y pense jamais. Il calcule, se réfugie dans un décompte sans affect. Jamais il ne se plaint ou se désole, jamais ne laisse la moindre place au plus petit découragement. Ce qui l’attend s’il ne trouve pas de solution l’habite si entièrement qu’il n’a pas besoin de s’y attarder.

L’une de forces du récit est là, dans la façon dont l’astronaute se concentre sur la tâche et laisse au spectateur – ainsi qu’aux ingénieurs de la Nasa, une fois qu’ils ont compris qu’il était toujours vivant – le soin de s’inquiéter pour lui. Lui ? Il papote avec lui-même, peste contre la playlist de Lewis et fabrique de quoi tenir. Non pour vivre encore un peu, mais pour rejoindre la communauté des hommes sans laquelle il n’est rien. A quoi bon rester vivant si on doit crever seul ? Et qu’est-ce que vivre sinon se projeter avec ses semblables ? Alors, il crée une serre, plante des tubercules, met au point un système où l’oxygène, l’eau et tout ce qui constitue les éléments de la survie humaine lui permettront de couvrir les 300 et quelques sols qui le séparent de la prochaine mission spatiale.

Cette représentation prosaïque d’une existence à la Robinson Crusoé est à la fois vertigineuse et volontairement légère pour permettre au spectateur de s’identifier. De sorte que quand Watney parvient enfin à entrer en communication avec la terre, le lien établi est d’une intensité exceptionnelle. A l’heure où se connecter tient à un clic et où pour un oui pour un non, on arrose la planète de nos moindres aventures, il est clair que l’ascèse par laquelle passe le personnage – et le spectateur à sa suite-, n’est pas sans bénéfice. Ni émotion. Car on a beau se douter que cet homme est un héros, le dénouement a beau être prévisible, la chambre obscure de nos pires fantasmes est béante : le sentiment d’abandon, la solitude et l’horreur d’une condamnation à rester dans les limbes, à l’égal d’un fantôme ou d’un spectre. Sans air, sans personne. Enterré vivant en somme. D’ailleurs, Watney s’est métamorphosé jusqu’à devenir méconnaissable, encore vivant et déjà absent, contemplant un monde qui lui renvoie son étrangeté et dont la beauté sidérante est une douleur supplémentaire. Le film se garde de métaphysique mais Ridley Scott a suffisamment d’étoffe pour que passent, en quelques secondes, des éclats de cet ordre.

« Seul sur Mars » de Ridley Scott. Sortie le 21 octobre.

 

 

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11 Réponses pour « Seul sur Mars »: Vendredi ou les limbes de l’espace

Widergänger dit: 21 octobre 2015 à 20 h 18 min

C’est un joli divertissement. Le 3D ajoute au plaisir de voir un tel film. Les images les plus fascinantes, j’ai trouvé, sont celles, artificielles, de la planète Mars. On s’y croit et c’est une sensation très bizarre. On se dit d’un seul coup : Mais oui, un tel monde existe en dehors de nous, ces pierres, ce sable sont là depuis des millions d’années. Parfois aussi, on a presque l’impression d’une autre humanité en voyant ces corps qui n’ont plus peur de l’espace, du vide sidéral mais s’y risque avec confiance. Autre sensation bizarre.

Polémikoeur. dit: 22 octobre 2015 à 9 h 31 min

Anticipation, science-fiction ou fable ?
Spectacle à coup sûr, grand spectacle ;
aussi grand que l’espace est grand
ou réduit à sa portion vitale ?
L’écran peut abuser de « happy end »
quand le réel est celui de nos limites
et du dommage collatéral. Apollo 13
n’est pas la règle, plutôt l’exception.
Dans beaucoup d’entreprises aventureuses,
la logistique prévoit d’avoir à composer
avec le décès d’une partie de l’équipage.
Une « solution » de « traitement » du corps
est de le congeler-pulvériser-stocker.
Un monde formidable ?
Universcellement.

on dirait dit: 24 octobre 2015 à 9 h 22 min

« ces corps qui n’ont plus peur de l’espace, du vide sidéral mais s’y risque avec confiance. »

Ils sont fous (?)

JC..... dit: 24 octobre 2015 à 10 h 44 min

… il faut rêver, non ? …. Alors, dans ce cas maladif…. peu importe le scenario !

Vous y avez cru, vous, à Cyrano de Bergerac ? au changement c’est maintenant ? à la Force tranquille ? à l’absence de races dans l’espèce humaine ?…

Sacrés farceurs : je vous entend mentir.

il faut faire quelque chose dit: 24 octobre 2015 à 10 h 58 min

le perroquet qui signe ueda est lobotomisé et ne parvient plus à articuler intelligemment

Polémikoeur. dit: 24 octobre 2015 à 11 h 44 min

En l’espèce (en l’espace ?), qu’il n’y ait pas mensonge,
y compris à soi-même, quant à l’enjeu de promenades
de plus en plus lointaines : conquête spatiale,
radeau de sauvetage, essaimage d’Homo sapiens ?
Les données brutes, kilométriques, seraient
plutôt décourageantes ! Alors ?
Stimulation du progrès technologique,
défi aventureux, curiosité scientifique insatiable
et intérêts bien défendus d’une coalition
d’agences spatiales et d’industries concernées,
voire de cercles militaires,
ce qui n’est déjà pas si mal en terme de poids décisionnel !
Orbitaillement.

JC..... dit: 25 octobre 2015 à 12 h 20 min

Rostand nous a sorti une couillonnade d’époque…. comment croire qu’il y ait un « sens » à cette vieille machinerie ?

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