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La République Du Cinéma

« Shokuzai » ou la malédiction des femmes

Par Sophie Avon

Toute nouvelle à Ueda, la petite Emili arrive de Tokyo et la maîtresse n’a pas besoin de dire à la classe qu’il faut l’accueillir gentiment : les fillettes l’entourent et la regardent déjà comme une merveille. En très peu de temps, un groupe soudé de quatre amies va se former autour d’elle, jouant dans la cour et fêtant son anniversaire dans l’élégante maison où elle vit. Mais la belle et brève existence d’Emili prend fin et la ville d’Ueda dont la maîtresse d’école vantait la nature verdoyante et l’air pur, bascule dans l’enfer de la province et du crime.

Emili a été assassinée dans le gymnase de l’école par un homme dont ses amies ont vu les traits, mais sous le choc, elles sont incapables de s’en souvenir.  La mère d’Emili, Asako, les convoque pour les maudire : tant qu’elles ne se souviendront pas du visage de l’assassin, elles seront en pénitence. Quinze ans passent.   Sae, Maki, Akiko et Yuka sont devenues des jeunes femmes aux névroses soigneusement cachées. Elles n’ont pas oublié la promesse faite à Asako. Tour à tour, elles vont payer leur dette, mais aussi prendre leur revanche.

Adapté d’un roman de Minato Kanae, « Shokuzai » (pénitence) est un diptyque de Kiyoshi Kurosawa dont les deux parties sortent à une semaine d’intervalle – petit sadisme de distributeur car une fois avalé le premier volet, on brûle d’en connaître la suite. Le suspense et le mystère constituent les ingrédients forts d’une œuvre où les ombres s’agitent, où les tentures se soulèvent, où les lumières vacillent, où les objets menacent, où la nature accompagne la possession douce des esprits – comment ne pas frissonner quand se soulève la bourrasque de feuilles mortes au chevet Maki ? Comment ne pas croire aux esprits quand  un simple sac de plastique se met à voler, suivi d’un autre, puis d’un troisième, comme si l’air vicié transportait les âmes ?

La mise en scène de Kiyoshi Kurosawa compose ainsi une géographie de l’invisible où les personnages se déplacent avec effroi, guidés par ce qu’ils ne voient pas davantage que par ce qu’ils voient dans des endroits obscurs, vastes et déserts : gymnase, entrepôts, vieille maison abandonnée. On est pourtant loin de l’épouvante, plutôt du côté de l’étrange inquiétude, dans un cinéma à la fois rigoureux et délirant, austère et vrillé. Un cinéma au féminin aussi, dont se dégagent des portraits forts – les jeunes filles d’abord, puis la mère, figure tutélaire d’une œuvre où  le passé n’en finit pas de hanter les vivants.

Dans ce monde dont la surface est propre, claire, lisse, le dedans est livré au chaos et il ne faut pas être grand clerc pour y voir le miroir de la société nippone, et des Japonaises en particulier. Quoique les hommes n’aient pas la meilleure part : assassins ou benêts, fétichistes, couards ou brutaux, ils ne font que passer et défilent tels des épouvantails. Ni le mari de Sae, dans le premier chapître, ni le collègue de Maki, dans le deuxième épisode, ni le frère d’Akuka, dans le troisième ni le beau-frère de Yuka dans le quatrième, ne sont des silhouettes bien vaillantes face à ces femmes elles-mêmes invalidées par le passé, traumatisées à vie et sacrifiées sans scrupule. Car elles ont beau être douces, rigides, généreuses ou perverses, elles sont avant tout le produit de leur malédiction, victimes rejetées par un auteur  singulièrement pessimiste sur la nature humaine.

Ce qui est passionnant, dans ces deux volets consacrés à la macération du passé, à la vengeance et au destin, c’est l’ampleur de l’entreprise qui va avec une infinité de détails. Comme si au grand mouvement symphonique de la partition répondait la stridence d’instruments isolés. La métaphore musicale n’est d’ailleurs pas anodine, Kurosawa utilisant un répertoire d’airs dissonants, farfelus ou déplacés comme celui de la cornemuse ou d’une boîte à musique dans les moments les plus graves. Son univers se tient là, dans les hiatus, ellipses et autres replis d’un récit qui peu à peu, change de genre, va du thriller au mélo et du mélo à la fresque sans abdiquer sa propre ligne : une méditation existentielle au raffinement cruel, bien qu’elle aille jusqu’à la rédemption des péchés.

« Shokuzai », première partie : « Celles qui voulaient se souvenir ». Sortie le 29 mai. Deuxième partie : « Celles qui voulaient oublier ». Sortie le 5 juin.

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commentaires

9 Réponses pour « Shokuzai » ou la malédiction des femmes

christiane dit: 29 mai 2013 à 14 h 19 min

Hum, film très complexe et étrange, semble-t-il… Le souvenir de cette petite Emili, violée et tuée, au début du film serait à l’origine d’une malédiction pour ces petites filles devenues jeunes femmes, oublieuses du visage de l’assassin… Drôle d’idée de le distribuer en deux temps espacés d’une semaine ! (quand même 4h27 au total…) N’est-ce pas signe de longueurs ? Kurosawa ? un sacré cinéaste qui peut-être le vaut bien… !

dumesnil dit: 1 juin 2013 à 15 h 47 min

Je ne sais pas comment me procurer ce roman, j’ai beau interroger plusieurs sites, impossible. Pouvez vous m’aider ?

merci

avon dit: 1 juin 2013 à 22 h 25 min

La petite fille est assassinée mais je ne crois pas avoir dit qu’elle était violée – ça reste horrible, je le concède.

Ariane Allard dit: 8 juin 2013 à 17 h 44 min

Il est effectivement dit dans le film, via Maki devenue grande (la jeune instit un peu trop soucieuse de protéger ses élèves…), que la petite Emili a été violée et assassinée… Cela étant, pour revenir sur la « longueur » : je crois que l’une des forces de ce film inquiétant, fascinant, c’est sa durée (et son architecture aussi). Je n’ai pu voir que la première partie ce matin, faute de temps, et je suis obsédée par cette histoire depuis, ses images comme « désaturées », sa fatalité trouble, et la solitude poignante, quasi-fantastique,qui accompagne les 4 jeunes filles témoins du meurtre. Sur le moment et… longtemps après. Je n’ai qu’une hâte : trouver deux heures et quelque pour voir la seconde partie !

francis le merge dit: 16 juin 2013 à 11 h 43 min

je lis attentivement vos critiques et ne suis jamais déçu
je partage souvent votre avis et vous êtes un guide pour moi dans le monde du cinéma.
Grâce à vous je découvre encore un film magnifique. je n’ai vu à ce jour que la première partie, et je me laisse encore un peu de temps comme lorsque nous arrivons à la fin d’un livre et que nous tournons les pages lentement ( la peur de la fin)

Avon dit: 10 août 2013 à 12 h 41 min

Est-ce que c’est possible de répondre à un commentaire presque deux mois après? Pardon Francis pour mon retard… Et merci de votre confiance…

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