de Annelise Roux

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La République Du Cinéma

Short, version longue

Par Annelise Roux

Curieux film de gangsters assourdi, en col blanc ou plutôt en costume de traders et de yuppies. Compliqué à estimer sur l’instant.

L’aspect technique de l’entreprise – désosser les mécanismes financiers qui ont conduit à précipiter l’économie mondiale dans la crise en 2008, après l’éclatement de la bulle immobilière, l’affaire des subprimes et la chute de Lehman Brothers – en dépit d’une distribution si alléchante qu’elle ne laisse aucun choix (Steve Carrell/Christian Bale/Ryan Gosling/Brad Pitt, entre autres) est trop difficile à analyser pour que le quidam puisse juger de sa pertinence.
Un cinéphile ordinaire n’y portera évidemment pas le même regard, ne sera pas habilité à en tirer les mêmes conclusions que Philippe Dessertine, cet expert directeur de l’Institut de Haute Finance venu parfois nous éclairer chez Yves Calvi, dans C dans l’air. Gageons que comme pour les séries télévisées censées être tournées en « institutions totales » comme les définissait Michel Foucault (les prisons, les hôpitaux…) ayant rencontré tant de succès, de « Docteur House » à « Prison Break », de bons rabatteurs auront été envoyés au préalable, avant traitement, dans le but de rapporter et recouper les informations. Pas le moment de raconter n’importe quoi sur cet autre « milieu total » qu’est visiblement le monde de l’argent.

Subprimes, « shorter » tel produit financier, swap, pari contre le marché, Triple A, garanties bidon, spéculation, CDO, rachats, Double B qui n’équivaut « à rien d’autre que de la merde »… Les termes fusent comme de menus coups de poing qui nous repoussent dans les cordes. On s’ébroue, commençant à être un peu sonnés, avant de renaître pour un second round pensé différemment.
À la fin on ressort après s’être beaucoup ennuyés à tenter de débrouiller la cohérence, la justesse du fil de l’intrigue. Sauf à le lâcher, à se laisser porter, on risque de passer à côté d’un bon moment, enlevé, qui n’est pas sans rappeler les « Ocean » de Soderbergh où toute la bande, de George Clooney à Matt Damon, s’en donne à cœur joie. Une prestation chorale, match de rugby trépidant où les passes se succèdent et où la caméra, venant s’insinuer en dessous de la mêlée, révèle des coups pendables.

Le film ne manque pas de rythme. Survolté, surgonflé sans doute par ces cuts incessants, montages habiles assez criards, ces digressions, ces juxtapositions. Parfois la pellicule semble sauter, il y a de légers blancs comme si dans la précipitation, un bout avait fait défaut… Énervant, vif, plaisant, avec une façon assez directe et putassière de signifier au spectateur qu’on a l’intention de le mettre dans sa poche. Lorsqu’une blonde qui ressemble fort au fantasme de Kevin Spacey dans « American Beauty » lui explique en aparté, coupe de champagne à la main dans un bain moussant, ce qui réside au cœur d’un mécanisme bancaire qu’il peine à élucider, avant de le chasser d’un air mutin : « Allez, ouste, maintenant tu me laisses ! », que Ryan Gosling en perruque brune, loin du silence recueilli du « Drive » de Nicolas Winding Refn adapté de James Sallis éclate de gouaille, s’adressant à nous face à la caméra : « Eh ! Je ne vous ai jamais dit que j’étais le gentil… » ou que la bimbo Selena Gomez est sollicitée avec un professeur plus crédible pour nous donner un cours d’économie financière autour d’une table de jeu… Le scénario est malin, fonctionne par embardées, accélérations, grand shaker où sont précipités avant d’être agités ensemble des thèmes autour de la cupidité, la fidélité à soi et aux autres, la morale, savoir si oui ou non l’argent n’a pas d’odeur, ce que l’on désire en faire, ce que cela dit de nous.

La photo, par sa patine maîtrisée, est proche du « Mannix » de nos jeunes années produit par Bruce Geller où sévissait Mike Connors, du clip vidéo, du documentaire caméra sur l’épaule par ses couleurs heurtées, ses sources disparates – la rue, les graffitis, les infos, le vedettariat, les tractations, l’appât du gain, les gens jetés dehors après l’effondrement en domino du système, les banques, le parquet de Lower Manhattan, Wall Street transformés en temples vides, à présent que les marchands en sont partis, dans lesquels les indices tournent en boucle, en vain, sur un ruban lumineux, devant une pyramide de cannettes empilées d’une boisson énergétique qui donne des ailes, quand pour tenir le coup il aurait été plus utile de songer à prendre des cours intensifs de relaxation, faire du yoga.
La vocation du propos à interroger l’avidité de l’Amérique, sa capacité à se soucier des conséquences, non seulement sur le bien-être de sa population mais sur l’économie mondiale est claire, s’ouvre même plus largement en direction de l’avidité tout court, l’adoration répandue du dieu Argent.

Les portraits sont le point fort. Brad Pitt, en ancien trader retiré des affaires, écolo, prudent jusqu’à la paranoïa, naviguant entre compost du potager, graines et le lavement qu’il s’administre une fois l’an est croustillant. Tous les autres sont bons, mais la palme est sans conteste à partager entre Steve Carrell, bouleversant en Mark Baum, professionnel mal dans sa peau, intransigeant, pressé, que le caractère pourri du système et le suicide de son frère hantent, et Christian Bale.
Bale prouve une fois de plus qu’il est un grand acteur. Sa composition du Docteur Michael Burry, autiste expert en analyses chiffrées ayant perdu un œil, enfermé toute la journée dans son bureau écouteurs de musique hard rock sur les oreilles qui, ayant flairé la débâcle, tente à sa façon inspirée, solitaire et pataude d’en informer sa hiérarchie, est parfaite de bout en bout : marchant pieds nus rentrés en dedans, en t-shirt informe, il promène sur les scènes son regard obstiné et tronqué, d’une innocence explosive.

Il avait rencontré sa femme en passant une petite annonce disant : « Etudiant borgne, avec énorme prêt sur le dos, cherche jeune femme pour partager sa vie ». Elle lui avait répondu qu’il était le candidat idéal. Ils sont toujours ensemble, merci. Leur honnêteté mutuelle loin du marigot les rassure. Cela mériterait un Oscar.

« The Big Short : le casse du siècle » d’Adam McKay.

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commentaires

11 Réponses pour Short, version longue

Polémikoeur. dit: 4 janvier 2016 à 17 h 16 min

Qui ignore encore le fonctionnement grossier
de la lessiveuse financière de l’économie ?
Qui n’aurait pas entendu parler d’une crise
économique mondiale à peu près équivalente
à la cuite incontrôlée d’un équipage,
pilotes compris, peu soucieux
du bien-être des passagers ?
Voilà déjà pour l’exclusivité
un peu éventée du sujet !
Après, monter une sauce avec une bonne distribution
et un scénario boulonné comme un Meccano, pourquoi pas ?
Assez pour aller en salle ou juste de quoi
charger un plateau-repas-télé ?
Sur place ou à emporter ?
Doggybaguement.

Jules dit: 5 janvier 2016 à 12 h 45 min

Super billet critique, Anne-Lise Roux. J’ai vu le film et vous avez dessus les mots que j’aurais voulu avoir. Est ce que vous nous parlerez des frères Larrieu?

Santal dit: 5 janvier 2016 à 14 h 32 min

Sur place ou à emporter, la question est bonne. Mais à voir certainement un soir de pluie. Vous m’avez fait envie chère Annelise. Excellente critique.

Annelise dit: 6 janvier 2016 à 9 h 15 min

@Jules hier : formidable, le « Pattie » d’Arnaud et JM Larrieu. Bien envie de lui consacrer un billet, oui. Il le mérite. Pierre Assouline m’a confié RdC mi décembre.Le temps de finir de déballer mes cartons, et d’autres films qui valent le coup arrivent (dont celui de Nanni Moretti). Ma prochaine note sera sur le film de Michel Leclerc avec JP Bacri

Polémikoeur. dit: 7 janvier 2016 à 13 h 49 min

En tout cas, quelle que soit
la longueur de la version,
il semblerait qu’il y ait
matière à plusieurs épisodes ;
la crise « de 2008″ se porte bien,
elle a coûté un bras au moins
sans beaucoup d’autres résultats
qu’une pluie de rustines
sur les fuites du système
les plus visibles.
Econoniquement.

Jacques Chesnel dit: 7 janvier 2016 à 16 h 19 min

Les films qui m’émeuvent le plus actuellement son japonais : « Vers l’autre rive » de Kyochi Kurosawa (son « Tokyo Sonata » a été le déclencheur) et « Au-delà des montagnes » de Jia Zhangke (« Still life » et « A touch of sin »). Un billet, peut-être ?

Annelise Roux dit: 7 janvier 2016 à 18 h 29 min

@Jacques Chesnel, tout à l’heure. Vous me prenez par les sentiments. Passion de plus en plus affirmée pour la culture japonaise,que je n’ai cessé d’approcher par le biais de sa littérature, du cinéma, de la cuisine, la peinture, la mode, les mangas, les jardins. L’installation d’un ami diplomate, pianiste, mélomane distingué à Tokyo (lorsqu’il était en poste en Algérie, si mes souvenirs sont bons il avait emmené Boualem Sansal à un concert œcuménique organisé par ses soins, en la Basilique Notre Dame d’Afrique) n’a fait que renforcer cette inclination.
Pas eu le temps hélas de chroniquer le sino-franco-japonais dont vous nous parlez, parfois des choix cornéliens s’imposent. Je l’ai pourtant trouvé d’une grande délicatesse…Mélo, oui – mais une peinture intime et politique fine. Ce Liangzi si doux,qu’elle délaisse sans doute pour mieux coller à un monde qu’elle croit voir poindre – et choisissant l’ambitieux, elle passe probablement à côté de sa vie. Vouloir prénommer un enfant Dollar ne présage de rien de bon. Tout cela me parle, comme ces « eastern boys and western girls » de Pet Shop Boys sur lesquels moi-même, j’ai tant dansé… Je vous invite volontiers à nous en dire un mot.

Magali dit: 8 janvier 2016 à 18 h 53 min

Le film chinois de Jia Zhang ke est sublime. Oui, vous devriez lui consacrer une chronique. Vous en parlerez super bien j’en suis sûre et surtout, je mets ma main à couper que vous l’aimerez. C’est un film sur le temps! Bravo pour vos billets.

fouine33 dit: 11 janvier 2016 à 20 h 24 min

J ai eu l impression de comprendre, le temps du film, la crise des subprimes , ce qui en dit beaucoup pour moi sur le talent du réalisateur !
.Pour le reste …que du bon conçernant les acteurs et l’humour décalé trés pertinent.

Petite question,quelqu un sait il la destination finale du magot qu ils ont amassé grace a leur talent de divination? utilisation morale ou personelle?

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