de Annelise Roux

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La République Du Cinéma

« Under the skin » ou l’envers du monde avec Scarlett

Par Sophie Avon

A mesure qu’elle recule, ils avancent vers elle. Elle les aimante tous, les uns après les autres, qui tâchent de l’atteindre et s’enfoncent dans une eau d’encre aussi soyeuse que le néant. Ils pourraient s’arrêter, renoncer, mais ils continuent à la suivre comme si un fil invisible les empêchait de fuir. Femme fatale, belle à se damner, elle les a repérés au hasard des rues, demandant son chemin depuis sa camionnette, prenant l’air de celle qui est perdue et prête à consentir aux désirs les plus fous. Qui pourrait résister ? Qui peut résister à une attraction aussi puissante ?

« Je rêve ? » demande à sa prédatrice l’une des victimes, un homme de 25 ans qui, atteint par la maladie, paraît un vieillard, visage difforme, corps atrophié. « Oui, nous sommes en train de rêver » répond Laura.

« Under the skin » est un roman de Michel Faber mais c’est désormais le rêve de Jonathan Glazer, cinéaste atypique et styliste mélancolique qui en adaptant ce récit fantastique, réinvente sa forme, le métamorphose en un voyage abstrait, organique et puissant à la fois.

Est-ce le rêve d’un artiste singulier ou la matière même de nos vies ? Est-ce l’endroit ou l’envers du monde que nous voyons à travers cet objet-film à mi-chemin de l’expérience sensorielle et de la fable ? L’intrigue ? Elle est ténue et mieux vaut la raconter a minima pour ne rien gâcher de son suspense. Une femme donc, Laura, habillée avec les vêtements d’une autre, laissée pour morte – une larme au coin de l’œil  -  séduit des hommes solitaires dans une Ecosse hivernale. Au volant de sa fourgonnette, elle demande son chemin, se renseigne rapidement, embarque ses proies si elles sont seules et vulnérables. Ils ne se débattent pas bien sûr, jusqu’à cette scène décrite plus haut, où ils entrent dans une marée d’encre tandis qu’ils voient l’objet de leur désir s’éloigner.

Il y a aussi un motard qui rôde, toujours là pour ramasser les corps, et cette musique reptilienne, qui distille un climat aussi étrange qu’addictif. Laura, c’est Scarlett Johansson, brune et ronde, d’une beauté extraordinaire, croqueuse d’hommes qui sans les toucher les digère dans ce grand noir où ils la suivent en se déshabillant, parvenant nus jusqu’au gouffre au-dessus duquel elle poursuit sa route. Elle chasse mais s’humanise peu à peu, comme si à force de fréquenter l’humanité et de sillonner ce paysage, elle se trouvait par contagion, affectée du poids de la condition humaine.

« Under the skin » va sous la peau chercher ce qu’on ne voit pas d’habitude, et de ce jeu de miroir entre l’endroit et l’envers des choses, tire une infinité de routes sans réponse à commencer par l’identité de cette femme dont à défaut d’en savoir plus, on admet qu’elle vient d’ailleurs. Elle pourrait être – elle est –  le corps de cette voix qu’on entend  dans « Her » de Spike Jonze, autre tentative cinématographique pour dire un peu plus de nos vies que ce qu’on en perçoit. Sauf que l’univers de Jonathan Glazer n’a rien à voir avec celui  du cinéaste américain, volontairement acidulé quand celui de l’Anglais ressemble à une nuit d’ébène. Une nuit dont la matière, toute en infra sons et en mélodies hypnotiques, en éclats visuels et en trompe l’œil, bouscule nos sensations, soulève des perceptions infimes.

Ce film est un au-delà du réel, une intuition, une angoisse, une prémonition de ce qui nous dépasse – un autre monde à la vérité dont la révélation serait semblable à cette femme, à portée de main et se dérobant sans cesse. C’est une œuvre dont la beauté vient de son opacité même. Peu de réalisations réclament cet abandon singulier qui consiste à saisir ce qui vient, à se laisser prendre par la main, à y trouver ensuite, selon son désir, la joie d’en tirer quelques fils.

« Under the skin » de Jonathan Glazer. Sortie le 25 juin.

Cette entrée a été publiée dans Films.

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commentaires

4 Réponses pour « Under the skin » ou l’envers du monde avec Scarlett

S. Harfang dit: 30 juin 2014 à 22 h 16 min

Sophie ou l’art de tout dire sans rien dévoiler … Oui film hypnotique dans lequel il faut se laisser entraîner pour en goûter le mystère et l’étrangeté…

JC..... dit: 1 juillet 2014 à 5 h 48 min

Nom de dieu ! Par tous les saints ! Ne voilà t y pas que j’emboite les pas de Sophie en lisant cette merveilleuse critique, tant le billet donne envie de voir le film ?! Où est passée sa camionnette …?

Il fait pourtant un soleil éblouissant, un ciel bleu parfaitement bleu, et nous sommes si loin, ici, de l’Ecosse…

Ce film me tente bigrement !

S. Harfang dit: 1 juillet 2014 à 10 h 53 min

Oui peut être beaucoup de points communs entre Sophie et la mystérieuse créature incarnée par Scarlett Johansson. Des billets envoûtants sur le blog, une voix suave et addictive au masque et la plume, le mystère de la croiser dans une salle obscure, et l’interrogation de savoir si ses yeux sont aussi hypnotiques que ceux de la prédatrice du film …

JC..... dit: 1 juillet 2014 à 11 h 08 min

Dieu merci, j’ai toujours laissé masques et plumes aux adeptes du Carnaval de Venise : j’ignore tout du timbre de voix de Sophie…

Ses billets, hypnotiques, sont suffisamment dangereux.

PS : le frère jumeau de Scarlett, Hunter, est l’ami d’une amie à NYC… un chemin d’accès au Paradis danois sur terre ? ou à l’Enfer du mensonge cinématographique ?

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