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La République Du Cinéma

« Snow Therapy »: avalanche et débandade

Par Sophie Avon

C’est une famille suédoise modèle. Père et mère charmants, deux enfants blonds, Véra et Harry. Ce n’est pas pour rien qu’à peine arrivés aux Arcs, ils sont alpagués par un photographe qui les fait poser. Famille idéale donc, venue dans cette station des Alpes françaises, parce que Thomas travaille trop et manque de temps pour les siens. A la jeune femme suédoise que la mère, Ebba, rencontre dans l’hôtel où ils séjournent, elle explique qu’ils veulent profiter d’être ensemble. L’amie, elle, déguste seule son séjour à la montagne, bientôt rejointe par un amant de passage.

Premier jour de ski : la montagne ressemble à une carte postale et « L’été » de Vivaldi s’élance comme une contre illustration de cet hiver idyllique. Il n’empêche, rien ne menace plus le huis clos de ces Suédois que l’explosion de cette musique en pleine montagne. Et à propos d’explosion, celles des professionnels de la station qui surveillent l’enneigement et provoquent des avalanches semblent annoncer la catastrophe. Tout d’ailleurs fonctionne comme une ouverture théâtrale : la tragédie se prépare non sans une minutie presque sadique. Ruben Ostlünd est un cinéaste précis, conceptuel et efficace. Il veut voir comment les hommes réagissent dans une situation extrême et pour ce faire, place minutieusement tous les éléments de sa comédie grinçante.

Car on rit aussi, jaune souvent, devant le spectacle de cette petite famille qui bascule. Voici le deuxième jour de ski, une terrasse au soleil où Thomas, Ebba, Véra et son petit frère déjeunent au pied de la montagne, aux premières loges aussi. Un coup de canon retentit, une avalanche est déclenchée mais semble moins sous contrôle que prévu au point qu’elle roule vers la terrasse, menace de l’engloutir et d’emporter tout le monde. Aux exclamations perplexes des vacanciers, suivent des cris d’inquiétude puis une pure panique quand la neige en poudre vient frapper la balustrade et recouvrir le restaurant du « Grand escogriffe ». C’est alors la débandade : en premier, Thomas, le père, se met à fuir, abandonnant les siens.

L’avalanche s’est néanmoins arrêtée à temps, personne n’est blessé et Thomas revient à la table comme si rien ne s’était passé. Sauf que le spectacle de sa lâcheté a ébranlé tout le système familial. Reste trois jours de ski où de disputes en silences embarrassés et de pleurs en crise existentielle, la dislocation se profile.

Clairement, la caméra de Ruben Ostlünd osculte la fonction de l’homme occidental tel qu’elle est définie à travers l’histoire. Mais qu’en est-il de l’instinct de survie quand arrive un danger ?

Pour Ebba, c’est comme si l’avalanche n’en finissait pas. Tout s’effondre en elle, et jusqu’à l‘image des latrines du début où coule une pluie d’eau ininterrompue préfigurant la chute,  il semble que ce soit à présent les êtres qui se liquéfient. Ebba est si mal qu’elle préfère aller skier seule. De loin, elle voit ses enfants et son mari descendre une piste et elle se met à pleurer. Dire qu’ils venaient là pour goûter à la joie d’être si aimants, si fusionnels… Dire que la veille, ils dormaient en vêtements de corps, côte à côte comme une portée de petits animaux abandonnés dans le sommeil…

Dehors, les explosions n’en finissent pas de retentir pour vérifier que la neige tient. On se croirait sur un champ de bataille. Or c’est bien d’une guerre qu’il s’agit, mais intérieure. Ebba et Thomas ont beau essayer de sourire, de poursuivre les vacances ponctuées par les rituels du brossage de dents et le ballet des dameuses qui  la nuit, hantent les pistes, rien n’y fait : quelque chose a été emporté avec cette neige et revient à chaque instant reprendre le peu de paix acquis.  La chambre 413, au demeurant luxueuse, se referme sur un homme pitoyable, une femme assommée et des enfants terrifiés à l’idée que leurs parents divorcent.

C’est ainsi que le modèle de la famille contemporaine des pays riche vacille. Pourtant, chacun a bien pris soin de se protéger, skiant avec un casque, mais ce n’est pas ce genre d’accident qu’il fallait redouter. Et d’ailleurs, les individus ne sont-ils pas d’autant plus vulnérables que même l’environnement est ajusté à leurs besoins ? Comment ne pas voir dans l’avalanche une vengeance de cette domestication ? Et dans ce déluge familial celui d’une société sous contrôle où durant quelques secondes, la nature humaine reprend ses droits?

Par instant un peu démonstratif, le film demeure brillant et d’une ironie caustique. Plus soucieux de faire réfléchir que d’asséner des vérités. A Cannes où il était en lice pour Un certain regard, il a reçu le prix du jury.

« Snow Therapy » de Ruben Ostlund. Sortie le 28 janvier.

Cette entrée a été publiée dans Films.

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commentaires

26 Réponses pour « Snow Therapy »: avalanche et débandade

Harfang dit: 28 janvier 2015 à 10 h 29 min

Pas encore vu le film mais sujet intéressant. Comment savoir de quelle façon on réagira face au danger, que ce soit une avalanche, un terroriste ou une petite frappe de banlieue ? Les événements récents ont montré que certains pouvaient se comporter en héros. Quand ce n’est pas le cas comment faire face et accepter ce que nos réactions révèlent ? On attend de celui que l’on aime, mari, compagnon, père, protection  et soutien mais aimer n’est-ce pas courir le risque d’être déçu ?

Jacques Barozzi dit: 28 janvier 2015 à 19 h 55 min

« La toute première fois », bof !

Histoire improbable, heureusement qu’on voit le cul de Pio Marmaï dans le rôle d’un homo sur le point de se marier avec un homme…

La Reine des chats dit: 29 janvier 2015 à 9 h 49 min

Etonnant de vérifier une nouvelle fois l’inclination scandinave, mais aussi danoise, la Scandinavie au sens strict n’englobant pas le Danemark qui partage cependant ces caractéristiques, à autopsier cruellement le schéma familial – je pense évidemment à « Festen »,au cinéma, mais valable aussi en littérature, au théâtre, Ibsen, Bergman, la trilogie Millenium… Autopsier étant le bon mot : cela termine tjs ds le sang, les larmes, l’éclatement plus implosif que centrifuge, la glaciation. Il y a de toute évidence à cela des raisons historiques, politiques, mais également, j’imagine, climatiques? Comme si à mesure qu’on se rapprochait du pôle, la rudesse, la succession de nuits blanches, d’insomnies ou de dérèglement du sommeil favorisaient le huis clos tendu. Curieux d’ailleurs qu’ici le cinéaste – suédois, donc? – ait eu besoin de situer son propos dans les Alpes françaises. Il y a suffisamment de neige en Suède, a priori. Une distanciation qui fonctionne, selon ce que vs ns en écrivez, et qui rajoute certain dépaysement propice à la vulnérabilité aux ingrédients.

JC..... dit: 29 janvier 2015 à 9 h 51 min

C’est ce que j’aime chez Jacques Barozzi : il voit un cul … c’est un cul d’homme…. il est content !

La Reine des chats dit: 29 janvier 2015 à 10 h 06 min

Ou Kaurismaki, en Finlande… la destruction d’un modèle social harmonieux. Il faut dire que la Finlande est nettement plus concernée par le cercle polaire que la petite sirène de Copenhague. En revanche, quant à leur délicieux saumon confit au sel, au sucre et à l’aneth, égalité entre les deux.

ski alpin dit: 29 janvier 2015 à 10 h 25 min

C’est ce que j’aime chez Jacques Barozzi : il voit un cul … c’est un cul d’homme…. il est content !

jc c’est le pervers qui se la mord

JC..... dit: 29 janvier 2015 à 11 h 49 min

Un père qui fuit abandonnant les siens ne peut qu’être un honnête individu fuyant la servitude lié à la reproduction…

Combien de fois ai-je tenté d’abandonner mes fils en forêt profonde ?

Hélas ! ils avaient lu le mode d’emploi, et je ne leur avais pas fait les poches.

La Reine des chats dit: 29 janvier 2015 à 12 h 35 min

C’est vrai qu’entre Brudarebacken, dans le comté de Vastragataland, Are, ds celui de Jamtland, Funasdalsberget (idem), Hemavan (comté de Vasterbottens) ou Risgramsen (Norrbottens), les pauvres Suédois sont bien en peine de trouver des domaines skiables corrects ds leur propre pays! Les Alpes françaises ont tout de même une autre allure, comme nous le signale aimablement notre expert, Ski alpin de 10h24. Soudain ça éclaire tout. Ostlund aurait pu également choisir de situer son film en Kabylie, au mont Lalla Kadidja où les virtuoses, snowboarders et autres frappés de glisse paraît-il s’en donnent à coeur joie… Pourquoi plutôt les Alpes? Pas faux que la Kabylie en ce moment n’est pas aisée à fréquenter. Pour des raisons égrenées par la météo des neiges?

La Reine des chats dit: 29 janvier 2015 à 12 h 41 min

JC 11h49, éternel bon coeur, atrabilaire de profession, citron sur les petites coupures, saumon gravlax de ce blog, confit entre sel (RdL) et sucre (RdC), je vous reconnais bien là! Abrazo. La prochaine fois, relisez vous même le Petit poucet initial…les petits cailloux qui sauvent, tandis que les miettes de pain sont mangées par les oiseaux! Munissez-les hypocritement d’un quignon, au prétexte de leur fournir leur petit goûter…ainsi ils se feront avoir, vs serez mieux assuré de votre coup! La bonté vs perdra.

Milena et Dora dit: 29 janvier 2015 à 14 h 12 min

La Reine des chats a tout compris : JC est vraiment un beau salopard, un microbe comme son pote Zemmour

La Reine des chats dit: 29 janvier 2015 à 14 h 34 min

Hum. Je ne crois pas avoir js écrit cela, chères filles du Siam. Interprétation de votre part. Parlez ns plutôt du billet.
A ce sujet, où est donc passé Xlew, en revanche? « Wish you were here », Lew, comme diraient les Floyd, juchés sur une seule patte, tel le héron cendré que j’aperçois depuis ma fenêtre

La Reine des chats dit: 29 janvier 2015 à 14 h 38 min

Qd j’ai envie d’écrire de qq qu’il est un beau salopard et un microbe, je le fais tb moi-même, soyez sans crainte

La Reine des chats dit: 29 janvier 2015 à 14 h 45 min

(petit aparté)Sur la pochette des Floyd, celui de gauche ressemble à Clinton affublé d’une moumoute brune! Grands dieux, c’est incroyable ce qu’il lui ressemble. Bill aurait-il eu un passé secret à la Ronald Reagan, commencé par cachetonner ds de petits cours de théâtre, faisant de la figuration pour une pochette de disque avant d’embrasser une carrière politique? Troublant. Sur ce, je retourne au travail, à la mine. BàV

Milena et Dora dit: 29 janvier 2015 à 16 h 42 min

Loin de nous l’idée de parler à votre place, La Reine des chats ; c’est un plaisir de vous lire… Monsieur Barozzi nous semble bien prosélytique, chacun son truc comme dit notre-grand père

Poucet dit: 29 janvier 2015 à 21 h 16 min

 » Combien de fois ai-je tenté d’abandonner mes fils en forêt profonde ?  »

Si j’avais eu le malheur d’être le fils de ce pauvre type, j’aurais tout fait pour l’abandonner avant.

Ombrière dit: 30 janvier 2015 à 8 h 55 min

Autopsier étant le bon mot : cela termine tjs ds le sang, les larmes, l’éclatement plus implosif que centrifuge, la glaciation

Aucune expérience passive ou active de l’autopsie, Reine , les séries en sont friandes comme généreuses exposent les cadavres ainsi soumis à la loi du scalpel irrémédiablement figés, le sang comme la lave refroidie ne s’écoule plus hors des vaisseaux fantômes et en ceci qu’il soit agi d’une hémorragie interne invisible ou extériorisée spectaculaire, la mort signe bien la glaciation des circulations tangibles ou pas.

hyper expert dit: 30 janvier 2015 à 9 h 39 min

La Reine des chats dit: 29 janvier 2015 à 12 h 35 min

En effet ! La Kabylie est un peu plus loin et, peut-être (j’avoue que je l’ignore), pas autant aménagée pour le ski alpin que les station alpines

pape moderne expert en tout dit: 30 janvier 2015 à 9 h 42 min

JC….. dit: 29 janvier 2015 à 13 h 07 min
Perdre ses enfants en forêt, exposition, pour avoir tout le loisir d’en faire d’autres ….Ach !

Chasser le contraceptif non naturel est bien, mais attention à ne pas procréer comme des lapins, ce qui est péché (une seule solution: l’abstinence jusqu’à la ménopause)

JC..... dit: 30 janvier 2015 à 11 h 08 min

Un athée, chrétien mais pas très catholique comme moi, ne peut que s’inspirer du « Croissez et multipliez » évangélique si oublié de nos jours, hélas faits de la plus sombre nuit !

Foin d’abstinence : niquons nos sœurs, frères huamains !

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