de Annelise Roux

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La République Du Cinéma

« Snowpiercer », train d’enfer

Par Sophie Avon

Il a fallu huit ans à Bong Joon Ho pour mener à bien son adaptation de « Snowpiercer ». Le cinéaste sud-coréen, tombé par hasard sur l’album français (« Le transperceneige » de Jacques Lob et Jean-Marc Rochette) dans une petite boutique de Séoul, en a fait une œuvre aux proportions géantes : effets spectaculaires et contraintes maximum pour un récit qui se déroule entièrement dans un train. Certes, c’est un convoi qui n’en finit pas, long serpent condamné à tourner autour de la terre, mais sa course infinie à travers les paysages de neige et sa longueur n’en font pas moins un espace rétréci où des plus pauvres aux plus riches, du wagon de queue à celui de tête, vivent des rescapés.  Nulle vie possible au-dehors. Que s’est-il passé ?

Les hommes ont joué avec le feu ou plutôt avec le froid, si bien que la terre est entrée dans une nouvelle ère glaciaire. 17 ans après l’utilisation d’un agent de refroidissement qui a pétrifié l’humanité, une armée des ombres a survécu grâce au train, arche de Noé dirigée par un tyran (Ed Harris), lequel est entouré de vassaux tous plus sadiques les uns que les autres – dont Tilda Swinton, en bras droit zélé déployant une cruauté raffinée pour maintenir les troupes à l’état de bêtes. Dans cette prison de métal où en classe enfer, hommes, femmes et enfants vivent entassés, crasseux et mal nourris, la révolte gronde. Il suffira d’un héros (Chris Evans) pour que cette cohorte de loqueteux se redresse et renverse le pouvoir.

On n’invente jamais rien de l’histoire des humains, sauf à modifier les cadres et les conditions générales. L’idée géniale du récit est ce lieu mouvant et métaphorique dont on ne peut s’échapper tandis qu’à l’extérieur, défilent des villes mornes et des paysages à la féérie inaccessible.

Bong Joon Ho filme l’enfermement mais ne s’enferme dans rien, mêlant à une intrigue impitoyable la douceur de sa mise en scène, et à la tragédie qui se joue les pieds de nez de la farce. Dans « The host », il maîtrisait déjà à merveille cet équilibre à la croisée des genres, allant de  la chronique familiale au fantastique et du fantastique au drame lyrique.  Avec « Snowpiercer », il répète la méthode, découpant son récit à l’instar du train, et passant du thriller au grotesque et du grotesque à la poésie pure.  Poésie de la rébellion filmée en ralentis soyeux – comment ne pas penser au combat final des « Sept samouraïs » ?  Poésie de la cruauté où le sang gicle sur les vitres du train au son d’une musique laissant poindre sa mélancolie jusque dans la sauvagerie des gestes.

Il montre aussi comment la jeune fille née après le déluge, dans le train, découvre ce qui repose sous la neige, la terre, quand elle n’a jamais vu au-dehors que des falaises blanches, des rochers altiers, des plaines immaculées et des cités pétrifiées. Son père, expert en sécurité, observe un flocon entré par un interstice et flottant devant ses yeux, au ralenti. L’apesanteur est ici comme un rêve éveillé, lequel ouvre l’espace à tous les sens du terme puisqu’il permet au père d’élaborer une théorie de survie. Car la force du style n’est pas le seul enjeu d’un cinéaste qui privilégie la narration et fait de chaque détail un indice pour la suite du récit.

A ceux qui ne connaissent pas l’album, fidèle dans l’esprit mais laissant de côté des personnages et en ajoutant d’autres, on ne dira pas comment dans ce convoi en forme de lutte des classes, l’aventure tourne. A ceux qui connaissent les trois tomes de la BD, il suffit de rappeler que l’auteur de « Memories of murder », « Mother » ou « The host » a l’ampleur et la fermeté du geste. D’une main sûre, il conduit chacun au désastre irréel – le nôtre.

« Snowpiercer » de Bong Joon Ho. Sortie le 30 octobre.

 

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commentaires

23 Réponses pour « Snowpiercer », train d’enfer

JC..... dit: 30 octobre 2013 à 14 h 01 min

« D’une main sûre, il conduit chacun au désastre irréel – le nôtre. »

Je jouis déjà à l’idée d’admirer le travail, habile forcément, de ce joyeux luron coréen sur notre désastre, …….sachant qu’il est irréel !!!

sophie dit: 30 octobre 2013 à 18 h 06 min

Le dernier Coen est magnifique. J’en parle dès la semaine prochaine. Il a un mauvais titre cela dit, « Inside Llewyn Davis » – du moins pour ceux qui ne sont pas acquis à la cause des deux frères..

Jacques Barozzi dit: 30 octobre 2013 à 18 h 18 min

Si l’on en croit Le Clezio, le cinéma coréen est à la pointe de l’avant-garde, j’irai voir !

Je viens de visionner le « Interior. Leather bar » de James Franco, vraiment intéressant cet acteur-cinéaste américain, un Orson Welles contemporain grenouillant dans le hollywood d’aujourd’hui ?

Polémikoeur. dit: 31 octobre 2013 à 11 h 29 min

Ce piton (python ?) glacé
est-il le premier film
climato-sceptique ?
Sceptique tout court ?
Encore une bande-annonce
pour multiplexe excentré !
Aurait à la rigueur dû sortir
pendant la semaine caniculaire.
Allez, une ligne de plus,
histoire de rater son départ,
à celui-là, sans regret.
Peut-être un jour,
en correspondance
de deuxième partie de soirée,
sur une chaîne, elle aussi, secondaire.
Controlleusement.

xlew.m dit: 31 octobre 2013 à 12 h 19 min

Le cinéma coréen d’avant garde…ça fait dix ou quinze ans qu’on dit la même chose de son »manhwa » par rapport au manga de tradition japonaise, la Corée a tellement l’habitude d’être en avance que les vieilles notions révolutionnaires (celle d’avant-garde notamment) sont caduques depuis perpète là-bas. Fondues au soleil du printemps. Est-ce que Bong Joon-Ho propose quelque chose de nouveau dans son cinéma ? Ce n’est peut-être même pas une question importante (la façon qu’il a de filmer le flocon en suspension dans l’air et au ralenti rappelle un peu le tic bien connu de John Woo de toujours caser dans ses films une séquence de colombes s’envolant dans un rai de lumière, toujours au ralenti.) Gaspar Noé aime bien dire qu’il est l’un des seuls à explorer des trucs neufs dans ses films, à exploiter des ressources matérielles inédites, et à regretter que les cinéastes se complaisent dans une certaine frilosité (la pure technologie n’entrant pas forcément toujours en conflit avec les techniques de narration.)
Ce film américano-franco-coréen me fait penser au sublime film de Konchalovsky (avec le grand Voight), « Runaway train », un film de lutte (des classes de neige), de train, d’hiver, de snow, tout ce qu’on aime. L’essai américain du cinéaste russe était une formidable réussite. Les films de train en général sont très beaux, je me rappelle du Granier-Deferre et du Frankenheimer (avec Michel Simon en Papa Boule)…
Le train de Bong est peut-être une métaphore qui fournit un utile rappel dans la conjoncture actuelle ; la Corée consacre 9 % de son PIB à l’état-providence sous toutes ses formes, la France, 25 %. Entre les deux trains, le français et le coréen, quel est celui qui est à ‘l’avant-garde ? quel est celui qui fonce à toute vapeur dans le mur de l’hiver des promesses qui ne pourront plus longtemps être tenues ? Bon @ +, faut que je recharge mon Samsung.

J.Ch. dit: 2 novembre 2013 à 10 h 14 min

Sophie, au vu des bandes-annonces du dernier COEN Brothers et du CARTEL de Ridley Scott, je salive d’avance… et attends vos chroniques avec impatience

La Reine du com dit: 2 novembre 2013 à 11 h 15 min

Pardon pour le hors-sujet ici et les qq jours de décalage, mais je suis allée voir le film de Dupontel hier. On passe un bon moment. Pas une grande amplitude, le film est court et plaisant, sorte de long sketch où le gore se revendique clairement des Monty Python – pas pour rien que Gilliam est au générique, l’inspiration du chevalier aux bras et jambes coupés statuant dans « Sacré Graal » d’un « match nul » est de la même manière parfaitement identifiable – mais l’ensemble marche, on ne va pas bouder son plaisir.
Dupontel réussit une petite fable sans doute attendue, mais où l’attendrissement, une fraîcheur non feinte fonctionnent bien, à la limite parfois d’une sorte de poésie balbutiante et décousue, douce, pas si commune. Dujardin en traducteur pour sourds et muets offre une compo assez réjouissante, certes semblable aux traductions fantaisistes (très édulcorées) proposées par les Nuls des pires grossièretés dans leurs premières apparitions sur Canal… Dupontel lui-même s’est inventé un look crédible, canaille et marrant, entre Sanseverino et Helno des Négresses vertes. Quant à Kimberlain,toujours cette part de mystère inchangé, avec ce long, merveilleux et vibrant visage sensible. Etonnante dans la drôlerie comme dans des films d’auteur plus ambitieux.
Pas vu Snowpiercer, j’essaierai d’y aller pour ce qu’en dit SA. En revanche Gravity…Pffff. Superbe visuellement, une prouesse technique à n’en pas douter, mais pour le reste, à part le charme du personnage de Clooney?
Plus d’émotion vertigineuse, enfant, à lire « Tintin sur la lune », lorsque je ne sais plus quel personnage ayant rompu les amarres est irrémédiablement condamné à errer dans l’espace ad vitam aeternam. Ou dans l’échange entre Clint Eastwood et Tommy Lee Jones, réalisant qu’il ne pourra pas effectuer le voyage retour dans « Space Cowboys ».
(ATTENTION SPOILER =)
La scène où Bullock foule le sol, embrasse une poignée de terre avant de se redresser tout debout, telle l’Amérrrrique défiant l’adverrrrsité est purement grotesque. Sans parler du « dialogue » avec la petite morte pour s’exhorter au courage, sonnant avec une telle fausseté complaisante et appuyée qu’il en devient obscène. République du Cinéma avait raillé la lourdeur de certains plans du film de Fabienne Godet, « Une place sur la terre », probablement avec raison. Mais là, avec « Gravity », la grâce sans pesanteur, vraiment?
Vivement le film des Coen.

La Reine du com dit: 2 novembre 2013 à 12 h 26 min

Oublié de dire, à propos de Dupontel : la plaidoirie de Nicolas Marié, extra, c’est vrai. D’ailleurs, plusieurs amis délinquants dont je me demande si je ne devrais pas leur en toucher un mot, s’il ne pourrait pas les tirer d’affaire ?,,,

Jacques Barozzi dit: 2 novembre 2013 à 15 h 10 min

Ce mois ci, Arte rediffuse les principaux, sinon tous les films des frères Coen.
Déjà des classiques, de leur vivant !
Une bonne occasion de vérifier ?

La Reine du com dit: 2 novembre 2013 à 19 h 18 min

Les experts 17h51, belle critique de rue89. Vraiment. Beaucoup aimé la lire, la femme « naissante à elle-même bien que chancelante » etc etc! Il ne me gêne absolument pas qu’on soit d’un avis contraire au mien, même si question abandon dans l’espace sidéral, je l’ai déjà dit, Tintin et Hergé m’avaient paru dix fois plus efficace avec des moyens mille fois moindres. Ou quant à la renaissance à un territoire après une mort symbolique, le 2001 de Kubrick, voire la vieille « Planète des singes », par exemple, quand Heston bouleversé reconnaît la Statue de la Liberté m’ont semblé plus innocents et paradoxalement convaincants. Seulement je vois mal en quoi, de votre part, m’opposer ce lien?…
J’aurais préféré VOTRE avis, en dehors de ce que rue89 pense. A moins que vous ne soyez vous-même l’auteur de l’article?

JC..... dit: 3 novembre 2013 à 7 h 25 min

Sophie,
Dans votre infinie sagesse, Assouline ouvrant un billet filmographique sur Simenon, allez-vous nous donner votre point de vue sur un écrivain qui mériterait un film ?
Bien à vous.

Avon dit: 3 novembre 2013 à 9 h 56 min

Il y en a beaucoup, JC, à commencer par Faulkner dont j’ai parlé ici à propos de « As I lay dying » de James Franco. Etes-vous allé le voir?

Jacques Barozzi dit: 3 novembre 2013 à 10 h 32 min

Et avec l’assertion de Passou, déclarant que le meilleur du cinéma se passe le plus souvent à la télévision, rien à redire, Sophie ?

J.Ch. dit: 3 novembre 2013 à 10 h 39 min

L’escalier de fer est un bon téléflim, delà à écrire que c’est du cinéma, faut pas pousser, mieux vaut voir ce qu’a fait Patrice Leconte, notamment avec « Monsieur Hire »… ne pas confondre les films qui passent à la télé et les films faits pour la télé, nuance

JC..... dit: 3 novembre 2013 à 11 h 36 min

Sophie,
J’ai comme principale qualité une immense capacité à confier à d’autres les tâches qui devraient me revenir. Y compris culturelles et/ou plaisantes … Là où les malveillants verraient une paresse fabuleuse, je ne vois que sagesse cajolée !

Conséquence curieuse : les fainéants de mon espèce sont beaucoup plus actifs que les militants les plus nobles … trop occupé, je n’ai pas vu de film en salle depuis la sortie de « Gone with the Wind » !

La honte est un sentiment jouissif.

J.Ch. dit: 3 novembre 2013 à 11 h 46 min

Il y a quand même des exceptions remarquables comme ces séries américaines telles que « House of cards » et Boarwalk Empire » notamment

JC..... dit: 5 novembre 2013 à 7 h 54 min

Tout de même, Sophie, pour voir des images animées, on est mieux chez soi devant une large télévision !

Il faut que je vous avoue l’inavouable : je suis petit, tout maigre, angoissé de nature, … et j’ai peur dans les salles obscures, entouré d’inconnus menaçants, bouffant du pop-corn pour laisser croire à leur innocuité.

Non, vraiment, l’avenir du cinéma c’est la télé !

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