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La République Du Cinéma

Sorrentino Roma

Par Sophie Avon

C’est, parmi les films en compétition à Cannes, celui  film qui porte le mieux son titre, « La grande bellezza ». Mais la beauté est une complice délétère qui grandit, tétanise ou foudroie, tel ce touriste japonais terrassé par le spectacle d’une ville, Rome, hantée par les fantômes et par les dieux.

Paolo Sorrentino n’est pas Fellini ou Scola, ces deux figures auxquelles son film renvoie, mais il en est le disciple reconnaissant, et pour cause,  puisque qu’il propose une déambulation à la fois baroque et impeccable – sans parler des longues soirées sur la terrasse. Les motifs son éventés ? Qu’importe, c’est justement le thème d’une œuvre sur le temps révolu, la vieillesse galopante, la décadence générale.

« Nous sommes au bord du gouffre. Notre seul remède est de nous regarder en face », dit Gambardella, le journaliste mondain qui écrivit un roman jeune homme – « L’appareil humain » – puis renonça. Il a vieilli et n’écrit plus que le roman de sa ville dans des chroniques au vitriol épinglant ceux qui ont perdu le sens des mots. A une artiste contemporaine dont la performance consiste à foncer contre un mur et à tomber, le front en sang, il demande une définition précise du mot « vibrations » qu’elle emploie complaisamment.   Faute de réponse, il la massacre dans son magazine. Impitoyable avec les autres et déçu par lui-même, Gambardella multiplie les discours caustiques et court les fêtes romaines. La Dolce vita n’est plus ce qu’elle était, mais elle a de beaux restes, vulgaires et artificiellement entretenus comme les traits de ces femmes qui combattent les rides, s’abandonnant aux doigts d’un chirurgien qui fait des piqures à la chaîne et les facture 700 euros.

Partout, se répand une odeur de défaite, de décomposition et de vanité, jusque sur la terrasse de Gambardella où les convives sont priés de rester à la surface des choses. La beauté, après tout, est-elle ce que l’on voit immédiatement ou ce qui se dérobe ?

Et que dire de cette petite fille qui dans le jardin, sous le regard de quelques privilégiés, se jette, pleine de peinture, contre sa toile tendue pour y faire apparaître, projection après projection, son tableau ? Elle gagne des millions, s’exclame un spectateur –  mais ses élans, à elle non plus, ne comptent guère aux yeux d’un cinéaste pour qui l’art, il suffit de voir ses films, n’est jamais le fruit du hasard. Alors quoi, n’y aurait que le cinéma pour sauver l’héritage ?

Du côté de l’église, les choses ne sont guère plus réconfortantes. Entre une sainte centenaire et un cardinal obsédé par les recettes de cuisine, mieux vaut là encore, s’en tenir à l’écume des convictions. Il ne reste pas grand-chose, c’est vrai, mais les ruines ont de la gueule et Toni Servillo, en journaliste cynique, ne manque pas d’élégance. Tout comme sa rédactrice en chef, une naine qui a plus de hauteur que bien des figures de « La grande bellezza ». N’appelle-t-elle pas son Gambardella d’un petit nom qui le fait tressaillir. « Pourquoi tu m’appelles comme ça ? » lui demande-t-il. « Parce que de temps en temps, un ami doit savoir te dire quelque chose qui te ramène à l’enfant que tu as été… »

C’est peut être ce qui manque au film de Paolo Sorrentino – rutilant, magnifique, mais si conscient de sa grandeur que sa portée s’en trouve diminuée.

« La grande bellezza » de Paolo Sorrentino. En compétition à Cannes. Sortie le 22 mai.

Cette entrée a été publiée dans Festivals, Films.

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commentaires

4 Réponses pour Sorrentino Roma

Un com au milieu de l'arène dit: 23 mai 2013 à 21 h 32 min

Forcément la musique de Talking Heads nous revient en tête en vous lisant! Le souvenir du « This must be the place » éponyme, concocté par Sorrentino, avec un Sean Penn délirant en clone de Robert Smith, le chanteur des Cure, jouant au tennis avec Frances Mc Dormand, Mme Coen à la ville, au fond d’une piscine vide. Le film était peut-etre snob, ou raté, avec cependant un fort pouvoir intrigant. Jamais pu arriver à trancher, ms Sorrentino vaut la peine d’aller voir ce qu’il fait – quant à Roma…l’enchantement n’est pas près de se dissoudre. Fellini faisait bien de rester via Margutta (n°110), juste derrière Piazza del Popolo & l’Hôtel de Russie, à deux pas de Spagna, en plein Tridente.

Passou dit: 8 juin 2013 à 20 h 13 min

Une merveille, ce film de Sorrentino. Ni un sous-Fellini, ni un néo-Fellini : un Sorrentino. Non seulement c’est d’un humour d’une rare intelligence, mais c’est somptueusement filmé. Arement vu un film aussi riche tant les plans, les situations, les thèmes sont divers. merci de nous avoir envoyés voir

Elena dit: 21 juillet 2013 à 23 h 49 min

Difficile de savoir « par quel bout » approcher ce film qui est un véritable kaléidoscope.
Par le « contenu » ? On mentionne dix épisodes, vingt anecdotes, et on en laisse des dizaines d’autres, tout aussi signifiantes, dans l’ombre. Et bien sûr un film ne se réduit pas à ce qu’il « raconte ».
Les cinéphiles commencent par les références cinématographiques, parfois réductrices — même si La grande bellezza est aussi, évidemment, entre autres, une mosaïque d’évocations. Pour ma part, c’est l’abondance des citations littéraires qui m’a frappée (moi qui ne saurais me prétendre cinéphile) : de Céline (à l’ouverture) à Proust en passant par Flaubert — et à l’Eternel mari de Dostoïevski. Et après tout, non seulement le protagoniste est à l’origine écrivain, mais Sorrentino est lui-même aussi romancier ; j’ai d’ailleurs retrouvé dans ce film le mélange des genres, le goût pour le grotesque mêlé à une grande tendresse, la hantise de la mort aussi de son roman Hanno tutti ragione.
Et il me semble que la satire n’est pas toujours là où on l’attendrait (ou bien l’on pourrait dire à l’inverse que le lyrisme et une forme de naïveté assumée prennent parfois le spectateur à contre-pied) : la Suor Maria, sorte de momie édentée que l’on balade, exhibe, exploite apparemment, n’est pas l’objet de ridicule que l’on peut d’abord supposer (d’autant que théâtre pour théâtre, rite pour rite, l’Eglise catholique est ici juxtaposée à qq spécieuses avant-gardes ou à la cérémonie du Botox). Quand il cadre ses jambes qu’elle agite pendant l’interminable cérémonie, y a-t-il moquerie de la sénilité ou au contraire un premier indice de la vivacité d’une âme enfantine ? Son manager/porte-parole/attaché de presse ecclésiastique n’est-il qu’un manipulateur répugnant ? La scène de « l’escale » des flamants roses sur la terrasse qu’il accueille paisiblement (moment de magical realism que certains de ses contempteurs trouveraient peut-être acceptable dans un autre contexte) nous le montre sous un autre aspect.
De la même façon, la « révélation », liée au thème de la nourriture, obsession du cardinal papabile, « les racines sont importantes » est à la fois totalement ridicule et déterminante pour Jep. Ce cardinal mondain (qui répond par des considérations culinaires à la quête spirituelle du journaliste) ne finit-il pas par accomplir (en vitesse, depuis le siège arrière de sa luxueuse berline) une sorte d’exorcisme — le désenchantement radical dont Jep avait besoin ?
Ambiguïté aussi de la grande bellezza du titre — vitale ou mortifère ? à rechercher dans la Ville chargée d’Histoire ou présente dès le début de son histoire à lui, à Capri ? ou à cueillir/accueillir aussi dans le difforme, le grotesque, le vulgaire ? (comme la merveilleuse stripteaseuse, Ramona)
Parce que le temps manque, les morts ponctuent le film.

Virgil Firmin dit: 19 août 2013 à 12 h 57 min

Pour ce que cela vaut, je suis en total désaccord avec votre conclusion. Et en empruntant le mot de « Passou », je soutiens que ce film est « un Sorrentino », c’est à dire une œuvre parfaite au carrefour de l’esthétique, la morale et la littérature.

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