de Annelise Roux

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La République Du Cinéma

Sortilège orthodoxe

Par Sophie Avon

C’était un sacré pari : celui de faire entrer le spectateur dans le cercle très particulier des juifs orthodoxes sans jamais que soit porté le moindre jugement sur leurs pratiques ou leurs convictions.  De fait, la réalisatrice Rama Burshtein prétend montrer ce milieu-là dans sa complexité, de façon quasi ethnographique, sans position critique ni d’ailleurs assentiment particulier, mais en rendant ses personnages à la fois universels et singuliers. Oui, ce sont des ultra-orthodoxes respectant à la lettre les préceptes de la communauté, mais ils aiment, ils souffrent, ils ont peur et ils ont de l’humour comme tout le monde – la bonne blague !

« Le cœur a ses raisons » est avant tout un film bourré de charme dont le sortilège doit beaucoup à sa mise en scène, radieuse, lyrique, jouant sur des effets d’éblouissement qui ont valeur d’épiphanies, relançant toujours le scenario très programmatique d’un film qui raconte l’histoire d’un mariage arrangé. Or, l’arrangement n’est pas aussi simple bien sûr, et comme le dit le grand rabbin à la jeune Shira, tout est toujours affaire de sentiments. Encore faut-il savoir regarder en son cœur, encore faut-il comprendre où est sa place.

Shira est une jeune fille de 18 ans dont la sœur aînée, la belle Esther, est morte en couches, laissant un mari désespéré et un bébé dont s’occupent désormais les parents d’Esther. Shira veille aussi avec amour sur le nourrisson, elle seule d’ailleurs semble capable de le calmer en jouant de l’accordéon. Un jour pourtant, une fois l’année passée, la mère de Shira apprend que cet enfant va leur être ravi puisque le père, Yochaï, a décidé de se remarier avec une Belge qui veut partir vivre en Belgique, loin de Tel Aviv. Très vite, les enjeux sont évidents : si Yochaï épousait Shira plutôt que la Belge, tout serait pour le mieux. Seulement voilà, si Yochaï se fait à l’idée peu à peu, Shira, elle, bloque. Comment prendre la place de sa sœur bien aimée ? Comment épouser un homme qui a déjà été marié, qui est plus vieux, qui a l’expérience du bonheur à deux ? Comment se sacrifier en somme pour la communauté ?

Elle hésite, accepte, refuse, s’engage, se dédie, au cours d’une valse d’hésitations qui court tout le spectre des sentiments, puise sa vérité dans l’universalité de la jeunesse et remplit le récit de joyeuses bouffées d’oxygène. D’autant que les personnages ne manquent guère, des épouses conseillères aux sœurs célibataires en passant par une tante invalide, des enfants de maternelle où Shira joue de l’accordéon et des rabbins sommés de venir choisir un four pour une vieille dame hésitante… Il faut croire qu’il n’y a pas que les jeunes filles pour hésiter sur leur destin, et choisir un four n’est pas si trivial après tout – c’est du moins avec patience et humour que le rabbin distribue ses conseils judicieux à tous et dans tous les domaines.

Et puis il y a des moments de grâce, des moments silencieux où tout passe par les regards et où la cinéaste, consciente de devoir hisser sa mise en scène au-dessus de la simple bienveillance, transforme une scène quotidienne en foudroiement calme : Yochaï, allongé dans un hamac, son bébé sur lui enfin apaisé, regarde Shira jouer de l’accordéon et comprend qu’en effet, il va pouvoir l’aimer.

Des plans comme ça se bousculent dans « Le cœur a ses raisons » sans pour autant transformer le film en catalogue d’idées poétiques à usage des religions. Car c’est quelque chose de plus secret et de plus difficile à atteindre à quoi parvient Rama Burshtein, qui à force de composer et de recomposer un récit bien vivant, transmet à l’écran le mélange d’inquiétude et de joie qui nourrit la vie-même dans ses vibrations les plus fines et ses élans les plus spectaculaires.

Sans cesse, la réalisatrice passe ainsi du plus petit frisson aux expressions les plus rayonnantes, faisant de ce parcours initiatique une glorieuse assomption amoureuse.

« Le cœur a ses raisons » de Rama Burshtein. Sortie le 1er mai.

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