de Annelise Roux

en savoir plus

La République Du Cinéma

« Spartacus et Cassandra »: une chance de s’en sortir

Par Sophie Avon

Voilà un premier film à nul autre pareil. Ni vraiment une fiction, ni vraiment un documentaire. Un poème ? Un conte ? Si on veut. Mais de toute évidence une source d’émotions intense. Et une exploration de l’enfance comme on n’en avait pas vu depuis longtemps. Il est vrai que cette enfance est particulière. « A 3 ans je mangeais de la terre, scande la voix de Spartacus. A 7 ans, je suis venu en France, à 8 ans je volais des auto radio, à 9 ans, je faisais la manche, à 10 ans, j’ai rencontré Camille, à 11 ans je parlais bien le français, à 13 ans, on m’a fait quitter mes parents… » Des poupées accrochées à un fil se balancent dans le ciel. A quoi ressemblent les rêves de ce gosse et de sa sœur Cassandra, tous deux si beaux, yeux fendus et pommettes hautes ? A quoi ressemble leur monde ? Ils ont 13 et 11 ans. Ils ont été accueillis dans le cirque de Camille, une jeune trapéziste dont le chapiteau est planté sur le terrain des roms pour aider les gamins de la communauté. Ils sont les figures lumineuses de cette traversée chaotique et frémissante.

Le film de Ioanis Nuguet a beau feindre le désordre, il est tenu par ces deux gamins dont les voix, comme des poèmes slamés ou murmurés, résonnent à travers tout le récit, tantôt lui, Spartacus, tantôt elle, Cassandra. Tout le monde n’a pas la chance d’être orphelin. Leurs géniteurs sont désastreux, qui font la manche et sans cesse s’appuient sur eux. « Qui m’a donné des parents pareils ? »  hurle  Spartacus un soir où il s’engueule avec son père qui chougne après avoir trop bu : « Vous vous dormez ici et moi je dors dans la rue… »

C’est bien pourquoi Camille a demandé au juge de trancher. Que les parents restent là où ils sont mais que les gosses, eux, aient une chance de s’en sortir. Camille a 21 ans et c’est déjà une vraie petite mère. Qui bouscule, câline, éduque et affronte « Sparta » parce qu’à l’école, il ne fait rien. Qui réveille doucement Cassandra en lui caressant la joue pour lui expliquer que la police est là et voilà ce qu’on va faire. Dans sa caravane, c’est un joyeux bazar et dehors, il y a des poules. La caméra de Ioanis Nuguet est si près de ses personnages que le paysage urbain disparaît sous les détails. Un petit chat, un bout de trottoir, boulevard Saint-Germain semble-t-il, une rue, une salle de classe, un bureau exigu où la prof énumère les notes catastrophiques de Spartacus qui sourit – tu vas te débrouiller comment en cinquième ?

Même dans le bureau du juge, la caméra reste sur les enfants et sur Camille, passant de l’un à l’autre, scrutant leurs visages juvéniles, laissant de côté ce qui n’est pas eux. Pas de volonté topographique mais une évidente jubilation à filmer la nature, le temps de quelques haltes où le frère et la sœur vont dans les bois ou au bord d’un étang, en pleine campagne. « Quelques jours on a habité dans une maison, dit Cassandra en voix off, il y a des gens qui ont ça devant les yeux tous les matins. J’espère qu’ils sont heureux… » Le cinéaste filme l’eau qui coule, la lumière qui inonde le ciel, les algues et les arbres comme un état de nature éphémère, trop beau pour être vrai. Un paradis non pas perdu ou promis, mais inaccessible, sinon le temps d’une parenthèse.  C’est aussi une idée du bonheur qui hante le récit parce qu’elle est au cœur de toutes les enfances en quête de l’âge adulte. « Je me réveille et je ne sais pas si j’ai le droit de vivre ça, » dit Spartacus dont le rap sensible et rude est déjà celui d’un pro.

Il y a dans ce parcours un tel jaillissement de forces mêlé à tant de précarité qu’on suit les nœuds familiaux le cœur suspendu, les paupières ouvertes. Tremblant pour ces adolescents que la vie a façonnés si curieusement, avec ce père bancal et cette mère à moitié folle – ils seraient comiques à force d’être aussi largués si on ne craignait que cela ne perde les si vivants Cassandra et Spartacus. Lesquels pourraient aussi vouloir les retrouver dans la rue.  Par amour, parce que ce sont leurs parents.  « La seule solution pour que je puisse vivre sans mes parents, c’est que mes parents puissent vivre sans moi… » dit Cassandra qui malgré son prénom, ne prédit pas que le pire. Le film, lui, est une merveille.

« Spartacus et Cassandra » de Ioanis Nuguet. Sortie le 11 février.

Cette entrée a été publiée dans Films.

3

commentaires

3 Réponses pour « Spartacus et Cassandra »: une chance de s’en sortir

Arnaud dit: 11 février 2015 à 11 h 09 min

merci, vraiment, infiniment, de donner un peu de visibilité à cette vraie merveille qui va avoir bien du mal à exister derrière le rouleau-compresseur des 50 nuances de Pixar.

Jacques Barozzi dit: 11 février 2015 à 19 h 12 min

Avec un côté « Les 400 coups » revisité par « L’Enfant sauvage » de François Truffaud. Moi, c’est personnage de la mère, belle pleureuse à moitié folle, qui m’a le plus fasciné…

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

*

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>