de Annelise Roux

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La République Du Cinéma
)

« Her »: femme objet, femme vivante, le mystère reste entier…

Par Sophie Avon

Chaque époque a les amours qu’elle mérite. Si à l’heure du numérique, la partenaire idéale est virtuelle, dans les années 80, elle n’était qu’un porte-clés. Capable cependant de rendre fou  Christophe Lambert dans « I love you » de Marco Ferreri. Il faut noter que les femmes sont plus sophistiquées dans leurs émois : Charlotte Rampling s’amourachait d’un chimpanzé dans dans « Max mon amour » de Nagissa Oshima. Du moins était-ce un être vivant…

Aujourd’hui,  c’est donc un programme informatique nommé « O.S. » qui suscite la passion.  Une simple voix chargée de conduire Theodore (Joaquin Phoenix) dans la jungle d’une application numérique. Une voix féminine,  légèrement rauque, propre aux fantasmes – celle de Scarlett Johansson. Une voix apte aux émotions, à laquelle s’ajoutent une  faculté à intégrer à la seconde des apprentissages successifs, une intelligence déliée, le sens du dialogue et un prénom de femme objet, Samantha.  Samantha, c’est le porte-clé qui dit «I love you », c’est le miroir irrésistible de notre propre étourdissement amoureux.

Theodore est un homme seul qui ne se remet pas de sa rupture sentimentale avec Catherine (Rooney Mara) . Il vit à Los Angeles, dans un futur à peine démarqué de notre époque, grands écrans en guise de publicité, mièvrerie et douceur généralisées dans un monde acidulé où chacun crève de solitude. Son job ? Ecrire des lettres d’amour pour les autres, autant dire que les mots ont toujours autant d’importance, sinon plus qu’aujourd’hui. Peut-être même sont-ils tout ce qu’il reste dans un monde hyper connecté. Les mots, la voix, l’intention qu’on y met, voilà l’éternel secret  d’un paradis perdu après lequel court l’humanité en manque de présence charnelle.

L’univers de Spike Jonze a une pâte visuelle très singulière, mais la forme n’est chez lui que le reflet d’un regard aigu sur les failles de la modernité. « Dans la peau de John Malkovitch » – dont le scenario était de Charlie Kaufman- dupliquait à l’infini le même visage, préfigurant un monde invivable. « Her » n’est pas aussi  saugrenu, ce qui ne l’empêche pas de s’insinuer autrement – dans une sorte de bienveillance amniotique où la cruauté perce sous la douceur. On y retrouve le vertige de l’enfermement, fût-ce dans la ville la plus ouverte du monde.  Ce Los Angeles revisité permet à Spike Jonze d’offrir à son héros des plans d’une beauté à couper le souffle, à l’instar de cet oiseau de proie qui occupe l’écran et fonce sur Theodore, lequel lui tourne le dos. Car Theodore ne voit pas le danger pas plus qu’il ne voit venir cet amour improbable qui peu à peu l’envoûte. C’est son entourage qui le perçoit. « Tu es tombé amoureux de ton ordinateur ? »  s’étonne son ex. Samantha, un simple ordinateur ? Allons donc…

Vêtu d’une chemise rouge qui l’apparente encore au décor théâtral d’une ville conçue pour le plaisir mais où le bonheur à deux semble condamné, Theodore arpente des galeries high tech, se déplace à pied – les voitures ont déserté – déambule sans fin en parlant à son amoureuse qui se montre jalouse juste ce qu’il faut et qui, délicieusement initialisée à sa mesure, est plus vivante qu’une vivante. Elle n’a pas de corps, bien sûr, mais ce n’est pas cela qui empêchera les amants d’être amants…

Bienvenue dans l’ère des hologrammes, des espaces virtuels et des fantasmes qui à défaut de s’incarner, colonisent l’esprit et le coeur. Comment résister à ce que notre imaginaire enfante, quand bien même une minuscule lucarne informatique serait notre seul contact ? Sous ses airs de comédie grinçante, « Her » est une fable complexe dont Theodore est le cobaye douloureux. Peut-on être heureux quand nos émotions sont en circuit fermé et qu’on prend pour de l’amour le miroir de notre solitude ? La réponse n’est pas si simple: n’aime-t-on pas, au fond, que des êtres de fiction?

Sur la plage, il s’endort au soleil, déjà conquis, prêt à s’offrir corps et âme à cette voix dont l’absence ne fait que mettre à vif ce qu’il ressent. « Il paraît que les histoires d’amour sont rares avec les O.S » dit-il à Amy. Avec Samantha, le voilà qui vit tous les affres de la passion. Jalousie, exclusion, obsession. Narcissisme aussi, et ce culte de soi que l’époque, qui sans cesse produit du rêve et de l’isolement, enfante à la mesure des chimères qu’elle consomme. Ce monde futur est un drôle de  cuvier. Il ressemble au nôtre comme deux gouttes d’eau. Spike Jonze en est le prophète goguenard et mélancolique.

« Her » de Spike Jonze. Sortie le 19 mars.

Cette entrée a été publiée dans Films.

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commentaires

13 Réponses pour « Her »: femme objet, femme vivante, le mystère reste entier…

JC..... dit: 18 mars 2014 à 5 h 53 min

Nous voilà au bout du bout de notre évolution.

Instant où un homme n’a plus besoin d’une femme, ni une femme d’un homme : l’espèce humaine quitte enfin la zoophilie des temps révolus, se reproduit en labo, et s’engage avec douceur dans l’asexualité…

Superbe réflexion : pourvu que le film soit à la hauteur du sujet ! La niaiserie de ce sourire m’inquiète …

Polémikoeur. dit: 18 mars 2014 à 11 h 53 min

Toujours au test de la bande-annonce muette
(dommage pour une histoire de voix, non ?),
Jean-Paul Rouve sera excellent dans le « remake »
à l’envers. En moins numéro d’acteur, si possible.
Importante, la voix, en général !
(Penser à demander comment multimédiatiser
un ordinateur personnel…). Pour le reste,
l’argument anticipationesque ambitieux,
et la « beauté à couper le souffle »
banalisée par l’esthétisme
de spot publicitaire,
la bande-annonce
paraît suffire.
Particulfinement.

JC..... dit: 19 mars 2014 à 11 h 23 min

Je n’arrive pas à comprendre pour quelles raisons il y a si peu de commentaires : ce scénario est d’une richesse extraordinaire !

xlew.m dit: 19 mars 2014 à 11 h 48 min

On pourrait imaginer un remake français du film avec Léa Seydoux dans le rôle du Theodore américain (histoire de retourner comme un gant les genres.) Il aurait comme titre : « Dans les mots de John Malkovitch. » Theodora (le personnage de Léa) serait une prof de fac grenobloise ou annécienne qui tiendrait chaque semaine (le jeudi par exemple) un séminaire de littérature orale islandaise. Le soir, elle rentrerait chez elle en Lada Niva 4×4 guidée par la puissante voix grave du grand Malko. Chauffée à blanc, elle s’affalerait sur un divan en cuir rouge de buffle des Aravis aux côtés d’une poupée mâle à visage plus qu’humain puisque ce serait celui de John lui-même, un peu comme dans le film « Air Doll » de Koreeda. Elle vivrait une intense histoire d’amour spirituelle avec sa « poupée » sexuelle dessinée par le professeur japonais Sakaï (qui existe), le sentimentalisme que l’on voit dans le Jonze s’exclurait de lui-même. Ce qui plairait beaucoup à Theodore Dalrymple, l’auteur britannique qui faillit inspirer le personnage joué par Joaquin Phoenix si Spike Jonze n’avait pas eu peur de se faire incendier jusqu’aux cendres par le monde critique hollywoodien.

JC..... dit: 19 mars 2014 à 12 h 09 min

Dans quelques décennies, les tablettes mobiles seront miniaturisées dans nos têtes : une petite opération banale d’implant Wiki.

Les sex-machines seront infiniment chaudes dans nos lits. On adoptera des gosses faits par des pauvres…

Que restera t il de l’humanité ?

joana dit: 19 mars 2014 à 16 h 52 min

une mise en garde : pas de la science fiction (sauf pour les frustrés qui n’intéressent personne et sont retranchés dans leur blockhaus bourrés de haine et stupidité)

JC..... dit: 19 mars 2014 à 17 h 49 min

En général ceux qui prennent les autres pour des cons…. sont plus cons que leur cible, et l’ignorant superbement, nous amusent grandement !

Jacques Barozzi dit: 19 mars 2014 à 22 h 29 min

« Elle n’a pas de corps, bien sûr, mais ce n’est pas cela qui empêchera les amants d’être amants… »

C’est joliment dit, Sophie, mais à l’écran c’en est pas moins torride !
C’est une fable cinématographique qui met l’intelligence des mots au service de l’amour : un beau travail d’équilibriste…
Comme pour le « Casse-tête chinois », j’en aime pas trop la fin. J’aurais aimé ici que de la science-fiction on glisse imperceptiblement vers le conte de fée : que la voix soit incarnée par une jolie princesse, bien que l’on sache déjà, grâce à la morale de cette fable, que la femme idéale ne peut être que virtuelle !

xlew.m dit: 23 mars 2014 à 15 h 34 min

Sans tremper dans l’érotomanie primaire, il y a des voix féminines en 2014 qui font presque le même effet que l’organe de celle que s’est choisie le gars Theo du film.
La voix de velours d’une critique de cinéma du Masque (on ne cache rien de soi derrière un loup ou un masque, surtout pas son être profond lorsqu’on donne doucement de la voix) par exemple, mais aussi celle de Denisa Kerschova de France Musique (malgré le côté agaçant de la connaisseuse amatrice qui quelquefois ne maîtrise pas toujours son sujet), avec son étrange accent tchèque, d’une acoustique très particuliere, qui rappelle un peu le Prague de Dubcek et dégage une sensualité envoûtante qui ré-annoncerait les Kundera et les Havel du vingt-et-unième siècle. Il y a également la petite flamme bleue que fait naître dans la poitrine la voix off d’un jeu diffusé le midi sur une chaîne généraliste.
Les voix féminines nous tiennent vraiment par l’écoute, nous les mecs, et elles savent serrer bien, en provoquant juste ce qu’il faut de doux mal.

joana dit: 6 avril 2014 à 16 h 29 min

 » ceux qui prennent les autres pour des cons…. sont plus cons que leur cible, et l’ignorant superbement, nous amusent grandement ! »

toi-même
(mais tu n’amuses que les ivrognes)

Kind of Belou dit: 23 avril 2014 à 14 h 05 min

Jc, je ne suis pas sûr que le film dénonce cette perte d’humanité, cette machinisation à l’extrême des dernières bribes d’humanité qu’il reste en nous.
Le film se questionne et offre une belle variation sur ce type de relation. Peut être la 1ere love story du cinéma entre un personnage et son ordi.
L’affiche, comme le faisait remarquer JC est tout de même assez effrayante. Un super mario du futur ?
Ce film est un vrai bijou de subtilité, de sensibilité, la mise en scène sans esbrouffe est très esthétique. Pheonix est a tomber par terre, peut être un de ses plus beaus roles lui qui compte tant de performance à son actif.

Un film simple, tout public, qui s’offre, à conseiller.

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