de Annelise Roux

en savoir plus

La République Du Cinéma

« Still the water »: le fil secret de la vie

Par Sophie Avon

Ils sont comme les jeunes divinités de l’île japonaise d’Amami dont ils arpentent la côte à vélo, lui pédalant, elle debout, derrière, les mains sur ses épaules. Sur la plage, ils contemplent la mer dont Kaito dit qu’elle lui fait peur parce qu’elle est vivante. Kyoko, elle, se baigne toute habillée, plongeant en jupe et chemise blanche dans cette eau où qui sait? elle retrouve le bonheur de la vie amniotique. Kaito la regarde en silence depuis la berge. C’est un adolescent qui parle peu et dont les apparences calmes masquent le tourbillon d’incertitudes qui l’habite. Un soir, au clair de lune, il a découvert un cadavre rejeté par la mer, dont le dos était tatoué.

Kyoko aime Kaito et Kaito l’aime en retour même s’il ne comprend rien aux filles. Mais il sait que son amie a besoin de lui car sa mère, chamane, est en train de mourir. Elle ne craint pas la mort, elle l’accueille en souriant. C’est une autre affaire pour sa fille qui, à son chevet, espère que si sa mère est à moitié déesse, elle survivra. « Faut-il que tu partes en m’abandonnant ? » dit la chanson.

Allongée dans un lit que son mari a pris soin de placer juste en face du banian plusieurs fois centenaire, la mère ferme les paupières en attendant de passer de l’autre côté. Vie et mort ne sont-elles pas sur la même route ?

« Still the water » est l’histoire d’un monde baigné de soleil, traversé par les typhons, livré aux dieux, et dont même les ombres  sont lumineuses. C’est aussi l’histoire de deux enfants qui apprennent à vivre seuls et à dompter leurs effrois, un film d’initiation dont la beauté irradie bien au-delà des personnages. La nature, la lumière et les êtres se répondent, encore faut-il admettre que les esprits demeurent et que la transmission soit le fil secret d’une vie qui traverse le temps.  Naomi Kawase est cinéaste avant tout et c’est en cinéaste qu’elle donne à voir ce monde, non pas enchanté, mais résolument du côté du mystère et des transmutations impalpables. Avec une délicatesse de chaque plan, elle sonde les cœurs de ces enfants dont elle filme les désirs dans ce qu’ils ont d’impérieux et d’infiniment retenu.

Elle filme aussi le grand-père, « papi Tortue », qui croit voir sa mère lorsque sa petite fille Kyoko avance dans le couchant. D’un être à l’autre, n’est-ce pas toujours la même énergie qui circule ? Il tâche d’expliquer à Kyoko que même les dieux sont mortels et que sa mère va s’en aller. Un peu plus haut à l’intérieur des terres, il vide une chèvre de son sang. Kyoko surveille l’agonie de l’animal qui a les pattes liées, la tête en bas et pleure comme un enfant. « Ca durer jusqu’à quand ? » demande Kaito. « Son âme est partie » articule Kyoko, les yeux plantés dans ceux de la chèvre. Malgré sa simplicité, cette scène est l’une des plus puissantes du film, faisant écho de façon poignante à la mère qui est en train de partir et posant la seule question qui vaille quand l’être cher disparaît: à quel moment passe-t-on la rive ?

Kaito, lui, est allé voir son père pour dénouer ce qui l’angoisse : l’inconstance de l’amour. Son père vit à Tokyo, loin de l’île paradisiaque. Il aime l’énergie de cette cité où tout est fatigant mais où le désir de créer est fécondé par cette tension permanente. Il travaille dans un atelier de tatouage. Ce qui révèle, identifie ou distingue un individu est un des thèmes de « Still the water » où il s’agit de s’inscrire dans le flux incertain du monde.

Naomi Kawase, réalisatrice prolixe de 45 ans, auteur de nombreux documentaires et fictions, était en compétition à Cannes avec ce film splendide. Rarement, elle n’a atteint un tel degré de pureté.

« Still the water » de Naomi Kawase. Sortie le 1 er octobre.

 

Cette entrée a été publiée dans Films.

22

commentaires

22 Réponses pour « Still the water »: le fil secret de la vie

JC..... dit: 3 octobre 2014 à 16 h 21 min

Voilà un film qui intéressera peut-être ueda, mais en ce qui me concerne je passe. Et pour ce qui est de la dernière phrase, « un tel degré de pureté », permettez-moi de rire, Sophie.

puck dit: 3 octobre 2014 à 18 h 00 min

je me demande ce qu’il faut penser du succès de tous ces films qui font l’éloge du mystère et de la transcendance.
il faut sans doute y voir un besoin de réenchanter ce monde ? de reconnaitre que l’essentiel est voué à nous échapper.
d’un côté tous ces experts, ces savants, ces philosophes, ces artistes, ces écrivains qui tentent de nous faire comprendre le pourquoi du comment, analyser, disserter, maitriser..
et de l’autre des cinéastes qui semblent nous dire : vous pouvez gesticuler, faire tous les efforts pour faire semblant de comprendre, vous louperez le plus important.

et pourtant ces films nous en parlons, les Malick font couler beaucoup d’encre, comme si le fait de savoir que le flux du monde était incertain était en soi une victoire sur cette incertitude : il est incertain mais je sais qu’il l’est et donc je sors encore le plus fort de ce combat contre le mystère.

vous voyez Sophie, je crois que c’est là notre plus gros problème : l’innocence on ne peut pas l’acquérir, on ne peut pas vouloir être innocent, que ce soit devant un film d’Andersen ou autre.

L’innocence nous l’avons définitivement perdue et il n’existe aucun moyen de la recouvrir.
non seulement nous l’avons perdue mais en plus nous n’ignorons plus rien de ses mécanismes, c’est sans doute là notre plus grand péché : nous savons ce qu’est l’innocence, notre plus grand crime est notre intelligence (pas la mienne, collective).

autrefois nous étions ignorants, il était facile de nous berner, de nous faire croire à des jeus de lumière, mais les philosophes ont réussi leur pari, le grand Platon est passé par là : ils nous ont libérés de nos chaînes et fait sortir de notre caverne, maintenant nous y voyons clairs.

et curieusement beaucoup commencent à regretter cet autrefois où nous vivions dans cette caverne.

vous voyez Sophie, je crois que tous ces films sont la marque de ce regret de cette vieille caverne.
le problème est que maintenant que nous avons compris les mécanismes de ces jeux d’ombre et de lumière, la caverne ne sert plus à rien, même si nous devions y retourner ça nous ferait marrer : nous ne sommes plus dupes de rien, de rien du tout !

par bonheur dans ce grand univers de l’intelligence et la compréhension de toutes choses ils nous restent nos hommes et femmes politiques qui sont désormais, dans notre monde, les derniers à avouer qu’ils ne savent pas quoi faire.
aussi il faut les bichonner nos politiques, il faut leur dire qu’on les aime, que surtout ils ne changent pas, ils sont les derniers vestiges de notre ignorance d’autrefois.

Moïse dit: 3 octobre 2014 à 18 h 12 min

« …Rarement, elle n’a atteint un tel degré de pureté. »

En effet, JC. L’immaculée conception peut laisser perplexe. Vous en êtes parfois l’occasion. Bàv

Jacques Barozzi dit: 3 octobre 2014 à 19 h 37 min

Un fil secret de la vie qui va de la mère à la mer (ou inversement) et où les hommes font de la figuration, Sophie ! C’est superbement conté, vous êtes une sorcière, comme toutes les femmes les plus sensibles et les plus intelligentes.
Naomi Kawase a t-elle remporté quelque chose à Cannes ?
Elle le mérite bien. Sa caméra épouse les corps, les plus superbes, des plus jeunes aux plus vieux, et pénètre dans la nature, jusque sous l’eau. C’est un film totalement charnel, un peu new âge…
On baigne dedans comme quand on était des foetus !

Jacques Barozzi dit: 3 octobre 2014 à 21 h 21 min

Comment se traduit le titre en français ?
« Still the water », « Encore (toujours) l’eau » ?

Sophie dit: 3 octobre 2014 à 21 h 44 min

Je ne sais pas comment il est traduit, Jacques, ce titre, mais je crois qu’au départ, c’était : les fenêtres ou quelque chose comme ça.
Puck, le regret de la caverne dont vous parlez me touche d’autant plus que chacun a se caverne, et je crois que je comprends très bien ce que vous dites, et vous avez raison – mais c’est justement pour ça que le cinéma me parait plus que jamais indispensable. Pour ne pas oublier tout à fait ce rêve d’innocence. Il se trouve que j’ai vu « Le sel de la terre », et là, nous pourrons ouvrir de nouveau le débat, bien différemment, tant il n’est vraiment plus question de l’innocence mais de la perte d’humanité. Curieusement, cela est lié.

Jacques Barozzi dit: 3 octobre 2014 à 22 h 03 min

La bande-annonce du « Sel de la terre » est prometteuse : le regard du cinéaste allié à celui d’un photographe hors-pair, tous deux véritables humanistes et non pas bassement humanitaires !
Puck, on peut faire tout aussi efficace en faisant plus court !

ueda dit: 3 octobre 2014 à 22 h 40 min

JC….. dit: 3 octobre 2014 à 16 h 21 min
Voilà un film qui intéressera peut-être ueda, mais en ce qui me concerne je passe. Et pour ce qui est de la dernière phrase, « un tel degré de pureté », permettez-moi de rire, Sophie.

C’est un commentaire un peu roide pour un billet aussi charmeur, camarade JC.
Mais…, je ne l’ai pas encore vu.

Ce que je lis m’inspire une prudente sympathie.
Certaines oeuvres nipponnes opèrent le miracle de nous faire retomber dans notre adolescence.
Voyez Murakami Haruki, qui va peut-être devenir prix Nobel.
Le charme éternel de l’ado.

Le titre?
Je ne comprends pas pourquoi les Français traduisent par les deux fenêtres.
En japonais, c’est la deuxième fenêtre.
Est-il question de renaissance?

Je vais aller voir ce film avec la méfiance goguenarde d’un Jean Yanne.
C’est le meilleur moyen d’être surpris, ravi, peut-être émerveillé!
Je vais oublier votre billet, Sophie, pour faire une expérience loyale, et reviendrai en rendre compte.
Fair enough?

ueda dit: 3 octobre 2014 à 22 h 44 min

Jacques Barozzi dit: 3 octobre 2014 à 21 h 21 min
Comment se traduit le titre en français ?
« Still the water », « Encore (toujours) l’eau » ?

Still est probablement ici « immobile, tranquille », Jacques, mais avec un double sens?

Jacques Barozzi dit: 3 octobre 2014 à 23 h 01 min

La première fenêtre est pour entrer dans la vie, ueda, la seconde, dans la mort : d’un infini l’autre…
Dans le film, le jeune héros puceau et qui a peur de la mer et rejette violemment la sexualité libérée de sa mère, va, par la volonté de la jeune fille, la dépuceler et nager nu sous l’eau avec elle. pour lui, la deuxième fenêtre, après celle de la naissance, c’est celle de l’entrée dans l’amour, sentiment et sexualité confondus.

machin-chose dit: 4 octobre 2014 à 15 h 01 min

Jacques Barozzi dit: 3 octobre 2014 à 21 h 21 min
Comment se traduit le titre en français ?

Il y a un jeu de mots. On peut entendre à la fois « Encore l’eau » et « Calme est l’eau ».

(Mais « still water » signifie aussi « eau stagnante ».)

JC..... dit: 6 octobre 2014 à 13 h 05 min

l’entrée dans l’amour, sentiment et sexualité confondus. (Barozzi)

Je le soupçonnais depuis longtemps, Jacques, mais maintenant c’est sûr, vous êtes vraiment un con.

JC..... dit: 7 octobre 2014 à 7 h 27 min

Ne te formalise pas, Jacques : ici, ailleurs, rien n’a d’importance, y compris cette permanente usurpation infantile … BàT

daniel dit: 7 octobre 2014 à 16 h 11 min

machin-chose dit: 4 octobre 2014 à 15 h 01 minIl y a un jeu de mots. On peut entendre à la fois « Encore l’eau » et « Calme est l’eau ».
(Mais « still water » signifie aussi « eau stagnante ».)

aucun jeu de mot
still the water : encore (toujours -idée de continuité-) l’eau
still water (SANS ‘the’) : eau calme, dormante

(still life: nature morte)

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

*

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>