de Annelise Roux

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La République Du Cinéma

« Suzanne » nous emmène

Par Sophie Avon

 

Cette histoire vous cueille  sans crier gare. C’est une tranche de vie aussi copieuse que fugace : un peu plus de 25 ans dans la France des années 80 jusqu’au début du millénaire. Suzanne est une petite fille entourée d’une sœur cadette, Maria, et d’un père, Nicolas (François Damiens). La  mère, elle, née en 1953, est morte en 1985. Aller sur sa tombe est l’un des motifs récurrents de ce beau film de Katell Quillévéré où les ellipses abondent mais où les dates, ici ou là, permettent d’être de plain-pied dans l’intrigue.

Au début, donc, on en est là : deux fillettes gaies et rieuses dont l’aînée se maquille pour un gala de danse dans une salle où parents et famille se pressent dans le public. Tout est rouge, chaud, joyeux, jusqu’à la petite chorégraphie coquine qui précède le générique. On s’en voudrait de raconter ce qui arrive ensuite car il arrive beaucoup d’événements inattendus, mais c’est la vie même qui déferle. Suzanne et Maria grandissent – la cinéaste évite l’écueil de cette première acrobatie, racontant vite et bien, en une poignée de choix forts, l’état des lieux et des époques. Un téléphone à touches pour la décennie de départ, quelques cheveux en moins sur le crâne du père, les filles devenues des adolescentes et dont enfin, Sara Forestier et Adèle Haenel enfilent les rôles. Sur elles aussi, les années défilent. Quelques accessoires suffisent : une frange, une tenue, une coiffure.

Au long de cette poussée du temps que Katell Quillévéré accélère à l’envi, l’aînée des filles a eu un enfant. Il a trois ans déjà quand les deux sœurs se retrouvent en boîte et que Suzanne, le regard tout à coup mélancolique n’a pas besoin de dire pourquoi elle a voulu cet enfant. Dans cette famille amputée où l’on rit tant et où le père aime pour deux, il manquera toujours quelqu’un. La cinéaste se garde de pesantes explorations psychologiques, mais elle s’attarde sur les visages et n’hésite jamais devant une mélodie dont le lyrisme transforme en émotion brutale une situation désespérée. Car Suzanne déborde de vie et ne se laisse pas cadrer. Elle est un animal inconsolable et gai qui va de toutes ses forces là où son désir la porte. Amoureuse de Julien, sachant qu’il n’y a pas de passion sans sacrifice et assumant toujours ses actes, même les plus graves.

On pourrait dire que « Suzanne » est l’histoire d’une jeune fille qui ne part pas très bien dans la vie et qui va de Charybde en Sylla. Mais ce serait ne pas voir ce qui bouleverse tant dans ce film : l’intensité de la filiation, son incroyable  puissance qui accuse les coups durs mais ne déroge jamais au pacte secret de l’amour.

Ce qui est frappant aussi tient dans la façon dont la cinéaste garde le contrôle tout en laissant venir les sentiments, la façon dont elle abreuve la narration de rebondissements sans jamais décomposer son intrigue en vignettes, donnant au contraire toujours le sentiment de l’épaisseur du temps et de la continuité de son histoire, en dépit des ellipses et des évitements. Ne lâchant jamais le fil de cette vie, tournant en permanence autour de son personnage central dont on sent qu’il a beau être mystérieux et vaste, il est d’abord vrai. Suzanne est une petite personne au noyau dur et au cœur tendre, c’est un destin qui ne brille pas mais dont la densité est de chaque instant.

Suzanne n’a pas vécu dans le luxe, loin s’en faut. Son père est routier, leur appartement est moche, et en guise de divertissement, on va plutôt aux courses qu’au cinéma. Il n’empêche : entre Marseille et Alès, dans ce sud d’une France moyenne et baignée de soleil, tout se noue comme dans une tragédie grecque. Ce sont des partis de mise en scène qui bâtissent, plan après plan, une telle fresque. Une écriture qui ne perd jamais de vue ses personnages, quitte à les raconter à travers des creux, une caméra qui se tient à bonne distance, un sens du dialogue très loin du mot d’auteur, mais  fondamental pour évoquer le retranchement des personnages dans un silence qui est le seul moyen de continuer à aimer sans porter de jugement, une façon d’oser des plans surprenants tels ces femmes qui s’alignent pour la promenade et qui semblent sortir d’une usine en grève, ou cette plongée sur le parking quand le semi-remorque du père prend la route, laissant ses filles sur le parking, telles des gamines qu’elles ne sont plus et qui pourtant semblent abandonnées. C’est encore ce petit garçon endormi, les sandales aux pieds à l’heure où il devrait être en pyjama.

« Suzanne » est une méditation sensuelle et âpre sur l’abandon, toutes les formes d’abandon, y compris quand il s’agit de sa propre vie. C’est une fresque réaliste où s’invitent les apparitions, un récit où la cinéaste a affronté tous les risques bille en tête – le réalisme social, le mélo, l’enchaînement  romanesque, la reconstitution de l’époque, l’importance du hors champ – et où triomphe la fébrilité de la vie, la profondeur du temps,  l’universalité de l’amour.

« Suzanne » de Katell Quillévéré. Sortie le 18 décembre.

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48 Réponses pour « Suzanne » nous emmène

dominique courreges dit: 16 décembre 2013 à 22 h 18 min

Joli papier sur ce film qui donne envie d’être vu. Ayant aimé « un poison violent », ira voir « Suzanne » pour son énergie et cette tendre douceur si bien (d)écrite par Sophie

La Reine du com dit: 17 décembre 2013 à 10 h 48 min

Oui, le papier de SA donne très envie. Pas vu le premier film de Katell Quillévéré. La vision que nous en livre ici RdC est des plus attrayantes. Puis François Damiens, outre le fait qu’il soit tellement à la mode, me semble disposer d’une palette large, avec ce physique improbable voguant entre grosse farce, potentielle finesse, peut-être jusqu’à la tragédie. Dupontel me faisait un peu cet effet-là, voire Poelvoorde à une époque, même si pour ce dernier cela s’est un peu terni depuis – mais l’avenir est toujours devant. Quelque chose que les grands comiques italiens des années d’or ont toujours détenu, par exemple. Ou Blanc, lorsqu’il embarde soudain du côté de Monsieur Hire : une capacité à inquiéter, ou émouvoir, au-delà de faire rire.

Jacques Barozzi dit: 17 décembre 2013 à 12 h 38 min

Michel Blanc était très bien dans le rôle du médecin homo jaloux dans « Les Témoins », réalisé en 2008 par André Tecchiné, vu récemment sur Arte. Le film, en revanche m’a déçu, malgré ou à cause de l’importance du sujet : le débuts des années sida à Paris ?

Jacques Barozzi dit: 17 décembre 2013 à 12 h 42 min

La filière belge commence avec Annie Cordy, la Reine !
Elle peut aussi être inquiétante ou émouvante à l’écran.
Je me souviens d’elle jouant la mère de Marlène Jobert dans « le Passager de la pluie » de René Clément…

La Reine du com dit: 17 décembre 2013 à 12 h 46 min

Ah, Jacques. J’étais toute petite, mais je me rappelle Bronson, lançant par dessus son épaule cette noix qui – enfin – brise la vitre! Et Jobert, si fragile (« Mélancolie », non?). Vous avez raison pour Annie Cordy, je l’avais oubliée et j’avoue que j’ignorais qu’elle était Belge – comme la merveilleuse Cécile de France, ainsi que son nom ne l’indique pas.

Jacques Barozzi dit: 17 décembre 2013 à 12 h 47 min

(je ne lis pas les papiers de Sophie avant d’avoir vu le film. Mieux vaudrait parler des films une fois sortis ? Et tant de films dont hélas Sophie ne parle pas, même en mal ! Hier, j’ai vu « Zulu », violent contraste avec l’Afrique du Sud des dernières funérailles !)

La Reine du com dit: 17 décembre 2013 à 12 h 49 min

Et Blanc n’était-il pas totalement hilarant, crédible aussi, dans ce « Grosse Fatigue » où il joue le mari de Bouquet? Cette scène irrésistible où, lassée par sa jalousie pathologique, elle lui assène en substance, « Mais oui, en effet, Jean-Claude, j’ai aimé coucher avec ce kiné super musculeux noir,,, »

La Reine du com dit: 17 décembre 2013 à 12 h 53 min

Alors, Jacques, Zulu (en aparté rapide, si SA le permet, avant de revenir légitimement, très vite, à Suzanne)? Les township, le désert sud-africains ont une sorte de beauté paradoxale, séduisante à l’oeil, mais à part ça, votre sentiment?

La Reine du com dit: 17 décembre 2013 à 13 h 10 min

J’en étais sûre! Quand j’ai vu ses abdos en tablettes de chocolat, pas pu m’empêcher de penser à vs. Mais continuez de préférer Fassbender…à tous points de vue.

Jacques Barozzi dit: 17 décembre 2013 à 13 h 26 min

La Reine, ça faisait des années que je n’allais plus au cinéma. Et c’est très récemment que je suis revenu à ce premier amour, conjoint depuis toujours à la littérature.
J’essais de colmater mes nombreuses impasses.
Mais il m’a semblé qu’entre temps on s’est livré à une inflation dans la représentation de la violence à l’écran ?
« Zulu » et « Cartel » de Ridley Scott, vus dernièrement, m’ont laissé mal à l’aise.
Est-ce l’effet de l’âge ?

La Reine du com dit: 17 décembre 2013 à 16 h 05 min

Jacques, 13h26. Non. J’avais qq chose comme 5 ou 6 ans qd j’ai vu Le Passager de la pluie (Japrisot au scénario), et voyez je me le rappelle encore… Pour cette question de la violence, Cartel, il y a une dimension presque fantaisiste (en particulier au travers du personnage de Bardem) – moins réussie certes que chez les Coen – qui permet malgré tout une digestion, une assimilation autre, plus « distanciée », ou « élaborée », qui fait que la pilule passe, du moins peut s’entendre. Zulu hélas ne m’inspire pas la même réaction. Non pas à cause d’un déchaînement de « violence gratuite » qui me serait intolérable (le Casino de Scorsese par exemple compte des scènes largement aussi insoutenables et ne produit pas le même effet), mais parce qu’il y a justement dans la gratuité pré-citée qq chose qui tourne à vide, n’est pas suffisamment construit, qui au final sonne de manière peu crédible, comme un chiffon rouge qu’on excite devant les yeux d’un public pas trop exigeant que la surenchère va faire réagir, forcément. Plutôt cela qui me gêne : une sorte de paupérisation paradoxale née d’une volonté d’efficacité qui ne se casse pas trop la nénette. Cela ne me paraît pas générationnel. Mais bon, pour d’autres raisons j’ai aimé lire le roman de Caryl Férey.

La Reine du com dit: 17 décembre 2013 à 16 h 09 min

Sorry. Le chiffon rouge, on « l’agite » plutôt devant les yeux du public (qui lui, par là même, s’excite?)

La Reine du com dit: 17 décembre 2013 à 16 h 12 min

Je préfère quand Eka ramasse le mouchoir avec les dents que ce chiffon-là. Et mine de rien, une grande violence, politique, sociale, humaine est foutrement plus concentrée là-dedans, à qui sait la voir.

J.Ch. dit: 18 décembre 2013 à 12 h 07 min

Il y a des actrices qu’on vénère (Ingrid Bergman,Daneille Darrieux), d’autres qu’on aime bien et d’autres… jusqu’à Suzanne, je restais plus que tiède à Sara Forestier que je trouvais un peu agaçante ; là, elle m’a littéralement ébloui, comme quoi

J.Ch. dit: 18 décembre 2013 à 15 h 04 min

à mon commentaire précédent, j’ajoute Jeanne Moreau pour les actrices adulées… en ce qui concerne Suzanne, pourquoi pense-je maintenant au personnage de Luise dans Thelma et Louise et aussi à Sailor and Lula ?… trouvé un belle phrase dans la chronique de Libé : « il vaut mieux brûler que s’éteindre » (waouh, c’est ce que j’essaie de faire tous les jours

Jacques Barozzi dit: 18 décembre 2013 à 17 h 20 min

Et ça brûle encore, J.Ch. ?

Bon, je viens de voir le film et je comprends mieux le papier éblouissant de Sophie. Quelle avocate !
Il est plutôt beau gosse, le voyou à maman !

Jacques Barozzi dit: 20 décembre 2013 à 9 h 19 min

Avez-vous remarqué, Sophie, que la tendance cinématographique actuelle est au portrait de femmes, quel que soit le sexe du cinéaste : Jasmine, La vie d’Adèle, Eka et Natia, Suzanne…
Et ce portrait, chaque fois, est toujours un portrait en partie double, contrasté, opposé, complémentaire ?
Jasmine ou Ginger, Adèle ou Emma, Eka ou Natia, Suzanne ou Maria…

Jacques Barozzi dit: 20 décembre 2013 à 10 h 30 min

On ne pourra plus dire qu’il n’y a pas de grands rôles pour les actrices au cinéma, les hommes n’ont plus qu’à se travestir !

Sophie dit: 21 décembre 2013 à 0 h 09 min

Oui, Jacques, vous avez raison. Portraits de femmes avec double. Et vous oubliez Violette qui va avec Simone… Bon, faut que je réfléchisse à ça un peu sérieusement…

Jacques Barozzi dit: 21 décembre 2013 à 7 h 35 min

Pas trop sérieusement, Sophie, car vous risquez de remonter à la dichotomie « la Maman ou la putain » et donner du grain à moudre aux tenants de la polygamie !

Jacques Barozzi dit: 21 décembre 2013 à 8 h 22 min

Vous ne dites rien de « Mandela, a long walk to freedom », Sophie.
Film efficace, que l’on peut voir aussi comme un superbe portrait de Winnie, la seconde épouse, totalement opposée à la première, qui se révèlera trop petite bourgeoise et incompatible avec les ambitions politiques de son incomparable mari…

Sophie dit: 21 décembre 2013 à 10 h 48 min

J’ai trouvé Mandela très mauvais, Jacques, qui reste dans les clous de l’image sans incarnation vraiment solide. En revanche, allez voir « Le géant égoïste », c’est beau.

J.Ch. dit: 21 décembre 2013 à 12 h 06 min

pour finir l’année, je propose un petit questionnaire : dans quel film ou quelle scène, et pour quel raison, auriez-vous aimé remplacer l’acteur ou l’actrice
ma réponse : Cary Grant dans Les Enchaînés pour pouvoir embrasser Ingrid Bergman pendant 6 minutes
à vous

xlew.m dit: 21 décembre 2013 à 17 h 08 min

Je crois que j’aurais aimé remplacer « Phoebe » (Barbara Bates) qui elle-même s’apprêtait à remplacer Eve Harrington (Ann Baxter) qui avait elle-même remplacée Margo Channing (Bette Davis) dans le film de Mankiewicz, « All about Eve. » (J’adore me glisser dans les Ève, mais j’adore encore plus obtenir le beau rôle dans les histoires d’amour qui finissent mâles au générique en général).

JC dit: 21 décembre 2013 à 19 h 32 min

Il n’est pas impossible que nous n’ayons pas la même interprétation de « J’adore me glisser dans les Ève » …. !

Jacques Barozzi dit: 22 décembre 2013 à 14 h 50 min

Quant à FRANCES HA, je ne l’ai pas vu, mais, là aussi, il me semble que le portrait de l’héroïne est en partie double ?

Jacques Barozzi dit: 22 décembre 2013 à 21 h 53 min

Merci, Sophie, pour « Le géant égoïste ». La bande annonce avait un air de déjà vu et revu dans le genre drame social anglais et m’avait dissuadé de voir le film. Me fiant à votre jugement, je me suis résolu à y aller. J’ai résisté dans mes appréhensions du départ, voyant, malgré de puissantes images à ras la capuche des adolescents, une complaisance misérabiliste et crasseuse de la société postindustrielle du nord de l’Angleterre… jusqu’à ce que je reçoive la claque magistrale de la dernière partie du film, qui m’a retourné comme une crêpe !
Oui, c’est beau, même si les jardins paysagers anglais sont remplacés par des champs plantés de pylones électriques inquiétants. Là aussi, comme dans la Chine de « A touch of sin » (Une touche de vide ou de néant ?) le cheval joue un rôle humanisant. Comme si en passant de la culture du cheval à la culture mécanique, on était tombé dans le chaos. Irrémédiablement ?
Mais ici, cependant, il reste encore une petite lueur d’espoir.
Disons enfin pour ceux qui n’ont pas vu le film que le scénario et le titre s’inspirent d’un conte pour enfant d’Oscar Wilde. Très largement revu et corrigé. Ici, l’ogre est certes le ferrailleurs exploiteur des enfants, mais surtout, à mes yeux, le libéralisme capitalistique triomphant qui broie tout sur son passage…

Sinon, je vous trouve un peu monolithique sur le « Mandela ». De facture plus académique, avec voix off et paysages au soleil couchant évoquant « Out of africa », le film est avant tout une biopic rapidement et bien menée sur ‘un personnage d’exception. Mais curieusement, et ce n’est pas dû seulement au jeu des acteurs, comme j’ai pu le lire ici où là, c’est la personnalité de Winnie Mandela qui m’a paru la plus intéressante dans cette histoire. Un peu comme si en nous racontant la vie de Jésus on s’attacherait plus à Judas ! Intéressant…

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