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La République Du Cinéma

« My sweet pepper land »: Hiner Saleem revient à son meilleur

Par Sophie Avon

Rien n’est plus délicieux que ce film au titre si doux alors qu’il n’est pas sans âpreté. Mais chez Hiner Saleem, le drame va avec le burlesque et la déveine avec l’humour, si bien que même la mort, ici, fait plus sourire que pleurer. C’est elle qui ouvre le récit, dans ce Kurdistan où au lendemain de la disparition de Saddam Hussein, le pays est à reconstruire et les institutions à affermir. Seulement voilà, donner la mort, c’est tout un art, et ce pauvre type qu’il s’agit de pendre donne bien de la corde à retordre…

Ecœuré, Baran (Korkmaz Arslan) décide de quitter le navire.  De démissionner de cette police qui veut mettre à profit son intégrité et son courage. « Je suis un combattant, dit-il, pas un flic… »  Digne comme un héros eastwoodien, il s’en va. Retourne chez sa mère, laquelle lui présente chaque jour une fiancée potentielle. Finalement, il préfère être flic plutôt que fils… La façon dont Hiner Saleem croque les pérégrinations de son héros, physique de  seigneur, bravoure de paladin, est d’autant plus comique que face à sa vieille maman, il choisit la fuite.

Le voilà affecté dans un village reculé à la frontière turque. C’est là qu’il devra faire la loi. Et c’est là que Govend (Golshifteh Farahani) débarque aussi pour être institutrice. Car sous ses airs de facéties et de western parodique, « My sweet pepper land » est surtout une histoire d’amour. Govend a tout pour plaire à Baran, c’est donné d’entrée – et réciproquement. Belle et rebelle, libre et tenace, elle se bat tout le temps : contre ses frères, contre son père, contre les hommes du village, contre tous ceux, et ils sont nombreux, qui ne supportent pas cette jeune célibataire affranchie. Seul Baran lui tend la main, accepte de l’aider, commence par lui offrir l’hospitalité sans se soucier du qu’en dira-t-on et des hypocrites qui ont vite fait d’accuser la jeune femme d’avoir couché avec le chef de la police.  Au point qu’ils veulent la voir partir, cette mauvaise sorcière qui ne pense qu’à instruire les ignorants, éduquer les enfants, libérer les mentalités… Il y va de leur honneur. L’honneur de ceux qui n’en ont pas.

Dans ce territoire de rocailles où la pluie et le froid balaient tous les clichés qu’on peut avoir sur cette région du monde, l’auberge qui donne son nom au titre est d’un autre âge. Les hommes s’y regardent en se chauffant es mains autour d’un feu préhistorique. On parle peu, on s’observe beaucoup et les coups d’œil y sont pleins de sens. L’ombre de Sergio Leone plane sans s’imposer. Elle plane aussi sur le rapport de force qui oppose Baran  au potentat du coin, Aziz Aga. Lequel entretient le village dans son obscurantisme, dans la corruption et dans la violence. Car ici, la guerre n’est pas finie. Les lois ancestrales s’exercent aux dépens de celles qui permettraient à tous de vivre à égalité. Et les femmes qui se cachent dans les collines ont tôt fait d’ériger le film en un western féministe donnant la force et la bravoure au sexe faible, et lui offrant le plaisir à la barbe des faux-dévots.

« My sweet pepper land » est une fable dans les cailloux, tenue par des ballades folk et les sons cristallins des percussions, non pas kurdes, mais suisses. Car Govend joue du Hang, un instrument dont le réalisateur dit qu’il a été inventé par deux hippies helvètes. « Tu aimes la musique » demande Govend à Balan. « Oui, dit-il, j’aime Elvis Presley, Bach et Mozart ». Pour lui prouver qu’il ne ment pas, il se met à chanter. Chanson d’amour bien sûr, au cœur de ce pays  tragique qui sait rire de ses malheurs. Hiner Saleem en est l’exemple le plus réjouissant. Depuis « Vodka Lemon », il n’a eu de cesse de dénoncer la bêtise des hommes et les images toutes faites, de tourner en dérision la complaisance du sort et l’aveuglement des faux prophètes. Sa filmographie est inégale sans doute, mais « My sweet pepper land » renoue avec le meilleur de sa veine. Celle qui de la fatalité locale, fait un ordre universel.

« My sweet pepper land » de Hiner Saleem. Sortie le 9 avril.

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